« Dieu existe. Il est celui que tu désires être un jour », Jamel Balhi


Comme une conclusion après 18 mois de course à pied sur « Les routes de la foi » de Jamel Balhi aux éditions Transboréal. Humilité et amour. Une forme chaleureuse de sagesse.

(R)éveil, Terrac, Ariège, 31 juillet 2015, FredBargeoN

(R)éveil, Terrac, Ariège, 31 juillet 2015, FredBargeoN

page 336 : (du chapitre « Lhassa : ultime sagesse« ) « …J’éprouve seulement un sentiment de plénitude, la certitude d’avoir atteint l’inaccessible. Un rêve réalisé. Aucune récompense ne pourra me gratifier d’une telle victoire sur soi-même et sur les incertitudes du départ. Aucune récompense n’aura autant de valeur que ces petits moments d’amour distillés par des inconnus qui m’ont accueilli sous leur toit. Qu’ils soient adorateurs de la Croix, du Croissant, de l’Etoile, du Trident ou du Vajra, l’amour que portent en eux les hommes est indépendant des symboles, si sacrés soient-ils. Je n’oublierai jamais ces paroles de mon ami Christian Farra de Beyrouth : « 17 ans de guerre et on aime tout le monde. » Au royaume du dalaï-lama, ces mots trouvent un écho singulier. Elles traduisent l’humilité de tous les maîtres rencontrés en chemin. Dieu existe. Il est celui que tu désires être un jour.« 

Personnellement ces quelques mots me bouleversent. Pour quelques instants je m’échappe de la chape de plomb des discours haineux, sectaires actuels. Je m’échappe. Une évasion qui dure plus qu’un instant.

Frédéric Bargeon

 

Jamel Balhi, coureur de fond et passeur émérite d’humanités sur les routes du globe


Il y a dix jours, je furetais dans la librairie indépendante la plus authentique que je connaisse, « La Mousson », devenue à présent une « institution » puisque elle a vitrine sur placette depuis une bonne quarantaine d’années dans cette sous-préfecture du Couserans, la placide ville de Saint-Girons. Ici, le peuple ariégeois lit et semble ne pas commander sa lecture sur le site américain, monstruosité que je ne nommerai pas capable de vendre un lave vaisselle et une encyclopédie en même temps. Un des effets de la rationalisation. Sans doute.

Vivant à quelques kilomètres de là, j’arpente régulièrement les allées minuscules et surchargées de livres, de papiers, de beaux arts et autres merveilles. « La Mousson » c’est une Madeleine pour tous ceux qui aiment les mots et l’odeur du papier. Une librairie à l’ancienne. Un peu en bordel ; un classement singulier. Et y a toujours une surprise entre deux étagères, une petite pépite qui vous tombe sous l’œil, puis sous les doigts. Puis qui vous semble une évidence. Évidence de lecture. Sans hésitation. C’est ce qui m’arrive de temps en temps dans un tout petit coin dédier à l’art en général à la spiritualité aussi. Aux témoignages surtout.

Il y a donc dix jours, j’ai fait une magnifique rencontre. Une rencontre qui m’émeut encore et qui bouleverse réellement mes pensées et mon coeur. Surtout dans ces temps où l’on cherche tant bien que mal un tout petit peu de bienveillance. Il faut dire que c’est un peu bancale. Un peu moche. Un peu puant. Un peu glissant en ce moment. Dans ces violences qui deviennent ordinaires, on se prend à rêver de la simplicité d’un regard, de la chaleur d’un échange. De la douceur d’un partage. Comme un baume pour apaiser les conflits par monts et par vaux qui fleurissent jusqu’au bas de l’immeuble.

J’ai rencontré Jamel Balhi et son témoignage « Les routes de la foi« , une réédition aux éditions Transboréal qui dans cette période de rejets systématiques des religions en général, des croyances en général, des spécificités en général, dans cette période où les dirigeants incompétents aiment à dresser les uns contre les autres pour masquer leur insupportable responsabilité dans la déliquescence de nos existences et la propagation des guerres et autres conflits qui jettent sur les routes des millions de réfugiés est un livre qui ouvre, élargit, percute, observe, et jamais ne juge.

Cet homme rencontre et raconte le monde à travers sa passion : la course à pied. Au rythme de ces foulées ils  narrent les humanités et ici les religions monothéistes.  Ce livre raconte un périple de 18 mois de Paris à Lhassa entre 1996 et 1997. Déjà 20 ans et des conflits qui habitent encore les journaux du soir de 2016…

Je laisse la place à sa plume légère, belle, authentique, sans fioriture. Comme une prose de l’émerveillement simple. Et permanent. Merci Jamel Balhi ! Les humanités ont encore une chance de vivre. Les spiritualités aussi.

"Derrière la grille", Beaubourg, Paris novembre 2013, FredBargeoN

« Derrière la grille », Beaubourg, Paris novembre 2013, FredBargeoN

Page 254/255 : (du chapitre « Dormir avec les rats en Inde« ) « Je voyage encore sans but précis, et parfois j’en cherche un. Adolescent, j’ai visité Venise, les monuments de Vienne, les grands musées d’Europe et leurs sculptures de dieux grecs figés, mais les seuls souvenirs que je garde de ces voyages sont mes explorations des bas-fonds des villes. La misère, la pauvreté, le sordide. Impossible d’ignorer ces bandes d’enfants qui sillonnent les rues des capitales, offrant aux touristes des objets volés, de la drogue et du sexe bon marché. Mon espoir fut alors d’abattre la barrière sociale, politique et raciale qui contamine la société, particulièrement dans le tiers-monde, avec ses guerres civiles et son insécurité permanente.

J’ai voulu aider ces pauvres gens, plongés dans la misère, persécutés, exploités, manipulés par les dirigeants politiques, et dans certains groupes ethniques tels que les Kurdes et les Palestiniens, ceux qui luttent contre l’oppression. L’esclavage a, paraît-il, été aboli il y a un siècle et demi, mais que sont ces enfants qui travaillent, mendient ou se prostituent, sinon des esclaves ? Et ces soldats utilisés comme des pions sur l’échiquier de la politique internationale ? Que sont ces coolies croisés chaque jour en chemin ? Ces hommes jeunes et moins jeunes qui vont et viennent sur les routes en quête d’un travail de force contre un salaire de misère qui leur permettra , tout juste, de se remplir le ventre ? 

Question posée à un jeune conducteur de rickshaw rencontré dans une ruelle crasseuse de Delhi et qui venait de se réveiller après avoir dormi toute la nuit recroquevillé en chien de fusil sur le siège de son vélo-taxi :  Pourquoi fais-tu ce travail ?

-Si je ne le fais pas, ce soir mes enfants, ma femme et moi-même n’aurons rien dans le ventre. Le jeune homme âgé de 18 an, est déjà père de trois enfants qui ne connaîtront jamais les bancs d’une école. Je repense souvent à Nasser et Ahmad, les deux Irakiens rencontrés en Iran. Et au destin de Beshkim, l’Albanais…Que sont-ils sinon des esclaves de l’ombre comme il en existe des millions de par le monde ? 

Malgré mon idéal, je continue de me sentir détaché. Et je poursuis ma route chaque matin dès l’aube.« 

""Lignes de trace", Dune du Pyla, été 2013, FredBargeoNLignes de trace", Dune du Pyla, été 2013, FredBargeoN

«  »Lignes de trace », Dune du Pyla, été 2013, FredBargeoNLignes de trace », Dune du Pyla, été 2013, FredBargeoN

Page 165/166 : (du chapitre « L’Iran ou le pays des fleurs noires« ) » Sur la route de Tabriz, ancienne capitale de l’Empire perse, une patrouille de police en Mercedes me croise. Les hommes font demi-tour et s’arrêtent à ma hauteur. Deux barbus…

-Quel pays ? On ne sais jamais. SI j’étais un Turc clandestin passeur d’images non approuvées par le très austère Comité islamique de censure.

-Faransé ! L’un des deux policiers s’exprime dans un anglais parfait. Ma présence sur cette route désolée sidère ces hommes. Leur étonnement cède aussitôt la place à un comportement amical. Nous sympathisons rapidement. Amadouer les policiers d’Iran semble une tâche plus aisée que je ne l’imaginais. Ils veulent savoir si je suis étudiant.

Etudiant, je pensais que je le resterais toute ma vie. C’est la meilleure des positions sociales, à condition d’être étudiant sans université, docteur en rien, étant moi-même mon propre professeur.

A la question « Est-ce que l’Iran t’effraie ? », je réponds que les peurs sont enfouies dans les consciences. Elles ne sont que le signe de nos préjugés.

« En Iran les hommes sont bons, mais la politique est mauvaise, me disent à l’unisson les deux policiers ; ne le répète à personne, jeune homme, car dans ce pays tout le monde le sait déjà. »

Des conversations à bâtons rompus s’improvisent dans cette plaine où courent le vent, les nuages bas et les moutons. Durant une semaine, jusqu’au prochain secteur administratif, la patrouille motorisée viendra quotidiennement à ma rencontre avec de l’eau, des biscuits et des sangak (pain plat). Ces policiers à la réputation de brutes féroces se comportent en copains, et même en très bons copains. « As-tu eu une relation sexuelle avec une Américaine lorsque tu as traversé les Etats Unis ? 

-Dans quel Etat d’Amérique, Sir ? 

-…!« 

Bonne découverte !

Frédéric Bargeon

Sixième nouvelle du recueil « D’un instant à l’autre », « Je vais ouvrir »


Je vais ouvrir

 

Extatique, FredBargeoN, Taussat les bains

Extatique, FredBargeoN, Taussat les bains

Régine s’active dans la cuisine. Bien qu’il ne soit que dix heures et quarante minutes, elle prépare déjà le déjeuner. Elle considère le stress et l’imprévu comme des adversaires suprêmes, alors elle anticipe pour contrecarrer le pire qui, pour être honnête, n’arrive jamais. Tout au moins en ce qui concerne les activités culinaires. Dans un souci  d’objectivité et d’optimisme, il est juste d’apporter une nuance à son caractère qui pourrait paraître, vu de l’extérieur, d’une rigidité emmerdante,  Régine est une excellente cuisinière. Minutieuse. Généreuse. Inventive. Être assis à sa table est l’assurance d’être un convive comblé de produits de qualité accommodés dans de subtiles combinaisons de saveurs ; les palais les plus exigeants tombent en pâmoison. C’est exquis. Des invités, hélas, cela fait belle lurette que le couple Bertrin n’en reçoit plus. A son grand regret. Si la cuisine est une principauté sur laquelle elle est autorisée à régner, tout le reste du petit pavillon, y compris le jardin, est sous le joug de son mari. Son intransigeance dicte tout un panel de lois abusives voire absconses constituant son règlement intérieur. De vie en collectivité. Digne d’une grande industrie. Sauf qu’ils ne sont plus que deux ; les enfants se sont carapatés dès la première occasion venue. Ils ont bien eu raison. Et, ils ne montrent le bout de leur nez que pour les fêtes de fin d’année. Contraints et forcés. Et les amis se sont enfuis à pas de loup. Régine mitonne des plats pour deux. Elle ne s’est toujours pas habituée à des quantités aussi malingres alors elle congèle. A tour de bras. Sans prétexte, elle offre des barquettes à ses voisines. Avec plaisir ; et fierté aussi. Dans leur for intérieur, derrière leurs plaques à induction, elles sont jalouses de ne jamais égaler, l’idée de la surpasser ne les effleure même plus, les recettes de M’me Bertrin. Dans les lotissements ramassés sur eux-mêmes, ceux construits au milieu de champs sacrifiés, il existe des bagarres intestines de haute volée ; des jalousies culinaires et jardinières. Chacun voit midi à sa porte.

Pour ce qui est du déjeuner, Régine prépare un poulet fermier accompagné d’une farce très personnelle ; sa composition est un secret qui disparaîtra de façon concomitante à sa mort. Dans longtemps. Elle s’active et bien qu’elle soit concentrée sur sa besogne, elle est préoccupée. Contrariée. Au point qu’elle rate, sans s’en rendre compte, la farce. Depuis qu’Eddy, son époux, est à la retraite son quotidien est comparable à l’enfer, celui qui menace tout catholique convaincu. Elle le vit les pieds sur Terre. Quarante ans de vie commune et la violence d’Eddy n’a pas pris une ride. Elle est plutôt ragaillardie. Eddy tourne en rond sans son poste de comptable aux établissements V. et lève le coude pour arrondir les angles de son ennui. Quand il travaillait, l’exigence des chiffres maintenait son goût pour le pastis à une distance raisonnable ; pas avant le week-end. Par contre, il s’en donnait à cœur joie lapant toute la bibine qu’il n’avait pas ingurgitée pendant les cinq jours de labeur et d’abstinence forcée. Eddy est alcoolique. Notoire. L’alcoolique du lotissement. Même s’il crie au scandale les rares fois où quiconque aborde sa tendance à l’excès, son visage rougeaud révèle le secret de polichinelle sans son consentement. Le châtiment divin infligé à son épouse est la violence. Dormir avec un type qui pue l’anis n’est pas un gage de nuits sexuellement épanouissantes mais se faire tabasser à tout bout de champ par ce même type suintant l’anis n’est pas tolérable. Pourtant, Régine tolère. Elle s’est comme ainsi dire habituée à prendre des roustes, des poings et autres objets non identifiés dans sa gueule. Sur tout le corps. J’aurai dû réagir dès le début maintenant c’est trop tard.  Depuis trois ans, date à laquelle il a eu droit à un pot de départ, un discours mielleux et un joli cadeau des établissements V., Eddy n’a plus aucune raison valable de ne boire que les week-ends et jours fériés. L’apéro commence à dix heures du matin et joue les prolongations jusqu’à ce qu’il s’effondre comme un goret dans le canapé. Avant de sombrer, il a besoin de sa dose d’adrénaline. Il doit frapper. Régine en prend pour son grade. Son statut de femme devenue de plus en plus soumise au fil du temps. Désemparée. Sur le qui-vive. En stress permanent. Hier soir, elle a reçu, comme à l’accoutumée, sa branlée du journal de vingt heures ; une obsession qui doit trouver ses origines dans la déformation professionnelle. Eddy est à cheval sur les chiffres, les nombres et les horaires. Il tatillonne encore pour des histoires de virgules. Il a des habitudes de boxeur. Il est répétitif. Besogneux. Hier soir, elle s’est rebellée. Elle a été estomaquée. Elle ne l’a pas voulu ainsi. Son cerveau a renâclé. Son corps a résisté, tentant même de gifler l’arrogant époux. La réaction de ce dernier a été d’une logique implacable. Durant une seconde, il a  marqué un temps d’arrêt comme pour jauger l’adversaire, puis dans une volonté inextinguible d’éteindre la flammèche de rébellion il a cogné plus fort. Avec frénésie. Un fou à lier.

Elle regarde le poulet ficelé et bien jaune. Passe ses doigts sur cette peau fine, déplumée ; c’est froid. Sans vie. Elle n’a plus envie de préparer ce millième déjeuner. Le fœtus de résistance trotte dans sa tête, s’accroche à ses neurones, grossit dans son corps tant de fois tabassé, accoutumé  à la noirceur des bleus. Presque insensible à la douleur. Elle ne veut plus. Elle ne supporte plus. Eddy la dégoûte. Son haleine acide. Ses dents jaunies. Ses doigts tordus. Son corps violacé. Sa calvitie huileuse. Son allure de vieux bougon. Les bouteilles de pastis cachées qu’elle retrouve dans des endroits complètement dingues. Sa voix nasillarde. Ses tremblements au petit déjeuner qu’il ne tente même plus de dissimuler. Et sa violence. Ses poings qui s’écrasent et meurtrissent ses reins et ses seins. Les mots ignobles qui accompagnent les coups. Je ne peux plus, je ne veux plus, je ne peux plus, je ne veux plus. Elle psalmodie. Un cantique de rejet. Viscéral. Capital. Thérapeutique. L’horloge de son four indique onze heures et quarante-cinq minutes. Elle craint le retour d’Eddy. Dans quarante-cinq minutes. Je ne peux plus, je ne veux plus, je ne peux plus, je ne veux plus.

Elle s’assoit et regarde par la fenêtre. Elle attend. Elle distingue les voisins qui sortent leur voiture du garage et s’éloignent. Elle lève la main sans y prendre garde pour répondre poliment à leur salut. Elle attend. Et rien ne se passe. Le poulet devrait déjà être en train de cuire. Le four est chaud. La farce commence à sécher dans l’assiette. Inachevée. Elle attend. Je ne peux plus, je ne veux plus, je ne peux plus, je ne veux plus. Elle regarde au loin. Elle ne voit pas grand chose. Elle ne distingue plus les couleurs. Ni les formes. Elle s’en fiche des couleurs. Et des formes. Et des odeurs aussi. Et des petits plats mijotés. Elle se tourne et ne voit rien. Rien que du blanc. Comme la brume, le matin très tôt en Sologne, si épais que la forêt est invisible. Elle se lève ; se dirige vers son plan de travail ; reste plantée là devant le mur carrelé de parme. Rien. Rien. Rien. Je n’ai rien, je ne sens rien, tout va bien, ça va aller mieux. Elle touche machinalement tout ce qui se trouve à porté de bras. Une étrange sensation liquide s’empare d’elle. Fluide. Exquise sensation comme ses petits plats mijotés qui fondent contre le palais. Il va l’aimer mon déjeuner Eddy… tout à l’heure. Il va l’aimer. Comme d’habitude.

Elle découpe le poulet machinalement ; sa chair rose résiste ; elle insiste. J’ai de la force dans les mains. Elle étale la farce. Sur la viande dépiautée grossièrement, sur la salade croquante en attente de sauce vinaigrette ; elle enduit d’une fine couche la plaque de cuisson. Comme une chapelure. Tout est blanc. Une immensité de blanc. Tel l’horizon dans un contre-jour quand le soleil défie les yeux et éblouit jusqu’à l’aveuglement. Régine est aveuglée. Aspirée dans ce tourbillon de blanc immaculé de clinique. Je ne peux plus, je ne veux plus, je ne peux plus, je ne veux plus. Elle entend un claquement de porte. Dans le vestibule. Un tintement de clés. Un raclement de gorge. Quelqu’un qui tousse. Ou éternue. La porte de la cuisine est ouverte. Apparaît sur le seuil, la silhouette titubante d’Eddy. Il est saoul. Déjà. Le cafetier du coin est toujours ravi quand il le voit débarquer, il est certain de s’en mettre plein les poches. Eddy gueule. Ou le perçoit-elle ainsi. Le blanc atténue les sons. Le vide les déforme. Elle entend vaguement. Au loin. Qu’est-ce que tu fous ? C’est quoi ce bordel ? T’es devenue folle ou quoi ? Regarde mais regarde ce que t’as foutu avec la bouffe ? A moins qu’elle n’invente les paroles. Peut-être est-elle encore seule dans ce pavillon de fortune. Elle sent une pression dans son épaule. Elle est bien réelle elle ; elle en est certaine ; elle en mettrait sa main à couper. Il vient de la frapper. Elle se retourne. Dépossédée. Ici c’est chez elle.

Je me retourne. Je n’ai pas peur. Et bouscule Eddy dans un élan. Sec. Il est saisi d’une telle surprise qu’il ne réagit pas. Elle le bouscule une deuxième fois. Avec plus de hargne. Il s’écroule. Son crâne tape le sol. Un bruit sourd. Son mari étalé par terre ressemble à un scarabée retourné sur sa carapace, les pattes battant l’air et cherchant à s’y agripper, le malheureux, pour s’extirper expressément de cette position embarrassante. Humiliante. Eddy projette ses petites jambes potelées et ses mains grassouillettes. Dans le néant. Tu es ridicule. Et moche. Et dégoûtant. Des coups de pied. Elle lui balance des coups de pied. N’importe où. Elle ne vise pas, elle n’a jamais tapé dans un ballon, encore moins marqué un but. Elle ne veut plus voir ses jambes et ses bras gigoter. Elle veut qu’il s’arrête de bouger. Je te hais. Tu ne me battras plus. Jamais. La pointe de ses pieds laboure et s’enfonce dans le gras. Elle est hystérique. Elle enlève son tablier de bonne femme et se jette à ses côtés. Rejoint ce corps si familier dont elle connaît le nombre exact de grains de beauté. Elle regarde ses mains. Furieuse. Elles sont agrippées au manche de son gros couteau de cuisine celui qui sert à découper les carcasses de viande. Je ne peux plus, je ne veux plus, je ne peux plus, je ne veux plus. Elle lève haut ses mains au-dessus de sa tête, de la sueur dégouline de ses cheveux coiffés en un chignon strict comme Romy Schneider. Elle est rouge pivoine. Les yeux exorbités. Fous. Mais ça, elle ne peut pas s’en rendre compte, elle ne se voit pas. Elle est dans le tourbillon de la décompensation. Elle craque et projette la lame du gros couteau de cuisine dans la carcasse d’Eddy. Elle s’enfonce comme dans une motte de beurre sortie au préalable du frigidaire avant d’élaborer une tarte. Il est ramolli à point. Elle est stupéfaite. C’est si tendre. Frénétique, elle cherche la position idéale afin de poursuivre son labeur de cuisinière avertie. Sérieuse. Ne laissant rien au hasard. Bien calée sur ses genoux, elle sort la lame des tripes de son mari. Il gigote encore, le salaud. Elle est contrainte de forcer, la lame rencontre la même résistance que dans l’os des côtes de porc. Je ne peux plus, je ne veux plus, je ne peux plus, je ne veux plus. Enfin la lame réapparaît rouge, dégoulinante de sang. Elle n’est ni effrayée ni dégoûtée, elle en a découpé de la viande après toutes ces années à s’activer derrière les fourneaux. Elle soulève ses mains le plus haut possible, entrelacées sur le manche, comme si elle tenait un crucifix. Et enfonce la lame. Encore. Un, deux, trois, quatre, cinq, six… Elle compte les coups. Il aime tellement les chiffres ce nigaud. Moi aussi je sais compter. Dans une férocité inouïe, celle des bêtes qui se battent pour leur survie, in extremis, Régine poignarde Eddy à deux cents cinquante-deux reprises. A chaque fois que la lame s’enfonce dans les chairs, à présent écartelées, de Monsieur Bertrin, elle annonce le nombre. Elle le prévient. Elle est gentille et attentive si elle établit une comparaison avec ses agressions ; elle s’estime bienveillante. Lui ne sait même pas le nombre de bleus, d’ecchymoses et d’hématomes que sa violence à provoquer sur son corps. Durant quarante ans.

Elle nage dans une nappe de brouillard blanc crémeux, fluide, il s’ourle de rouge par intermittence. Elle décanille la dépouille avachie avec ferveur. Elle se venge. Elle extirpe sa colère et tous ces maux accumulés. Elle hurle fouillant au plus profond de la femme délaissée, insatisfaite, malheureuse la violence incubée. Une vie gâchée. Totalement ratée. Deux cents cinquante-deux voilà ton compte. Dans un cri féroce. Elle s’écroule éreintée, vidée de toute sa bile. Le souffle court, elle passe sa main sur son visage en nage pour coincer entre ses oreilles les mèches rebelles sorties de son chignon. Comme Romy Schneider.

Elle entend des coups contre la porte d’entrée. Elle perçoit l’insistance de la sonnette, ce ding dong si mélodieux. Un chant de coucou. Elle se lève. Qu’est-ce donc ? Voilà voilà j’arrive. Elle est étourdie, elle vacille ; en se relevant elle manque trébucher sur le cadavre d’Eddy. Elle ne distingue pas la monstruosité de son reflet dans le miroir. Son visage tacheté de centaines de perles de sang. Ses vêtements sont imbibés des substances d’Eddy.  Pourtant, elle vérifie sa silhouette, elle veut être présentable, cela fait si longtemps que la sonnette n’a pas retenti. Le couteau encore à la main elle marche pimpante, un peu hagarde vers la porte d’entrée. Chéri ne te dérange pas. Je vais ouvrir.

Frédéric Bargeon

La vie c’est aussi une bonne dose de mauvaise foi : extrait de « Le transfuge » de Richard Wright


FO Paris ©« Cross ne pouvait ignorer tous les échos éveillés en lui par sa décision d’aller habiter chez les Blount. Il avait accepté leur invitation avec mauvaise foi : ce qui était maintenant chez lui une habitude presque congénitale. Mais il réalisait que ses adversaires aussi agissaient avec mauvaise foi, une mauvaise foi dont ils étaient cyniquement fiers. La mauvaise foi n’était pas inconnue de Cross : non seulement il en avait été longtemps coupable dans ses rapports personnels, mais il était convaincu qu’un certain degré de mauvaise foi était inhérent au fait de vivre. La répression quotidienne du sentiment de terreur qu’on a devant la vie, la conspiration de grande envergure qui consiste à prétendre que la vie tend vers un but de rédemption, la supposition gratuite que nos rêves et nos désirs sont réalisables – toutes ces attitudes, qui sont les nôtres à chaque heure, étaient basées sur la mauvaise foi. Mais quand Cross vit la mauvaise foi considérée comme une manière de vivre, quand il vit que des hommes mobilisaient les espoirs et les angoisses naturels d’autres hommes à des fins qui leur étaient strictement personnelles, il devint comme hypnotisé par un tel spectacle. »

Extrait de « Le transfuge » (Edition Folio, page 277) de Richard Wright un des premiers grand écrivain afro américain reconnu par le public blanc dans la première moitié du 20ème siècle.

Frédéric B.

Que se passe-t-il ? Ils n’aiment pas…


Ils n’aiment pas la nuit comme ils n’aiment pas les autres, et en ce moment, les homos comme ils disent…

Capture d'écran, séquence d'un film sur Bacon

Capture d’écran, séquence d’un film sur Bacon

L’aube n’est pas encore là. La nuit caresse mon corps. Il est dénudé. Juste ce qu’il faut. L’été n’est pas encore là. La nuit enveloppe mon corps. Il est imberbe. Il est masculin. Le silence de cette nuit est comme les silences des autres nuits. L’humanité, de ce côté-ci de l’hémisphère s’adonne à un sommeil agité, lourd, alcoolique, solitaire, amoureux, paisible, rituel. La nuit est le royaume des rêveurs, des fêtards et des angoissés. Je ne dors pas. Je suis insomniaque. Depuis toujours. La nuit est là pour exacerber les pensées. Mes pensées. La nuit est l’antichambre des réflexions et des bourgeons de rébellion. Colère étouffée par la magie de la nuit. Parce que la nuit est hypnotique et ouatée. La nuit effraie parce que le noir dissimule des vérités. De laides croyances et d’effroyables fausses vérités. Et des merveilles aussi. A qui fait l’effort de les regarder. Il fait nuit et je ressasse le monde. L’humanité est moche, laide. Ou je dirai plutôt, l’humanité semble baigner avec plaisir et frénésie dans la médiocrité. L’humanité, c’est à dire un amoncellement effarant d’hommes, de femmes, d’enfants, de couleurs, de kilos, de chairs, de croyances et de cultures, opte pour l’immondice. L’humanité creuse dans la nuit sa plus sombre palette d’aigreurs, de turpitudes, de cauchemars. En apparence. L’humanité baigne dans le bain puant de ses plus vils vices. La nuit pourtant, est franche, brute, sincère et totalement subtile. Là se cache son trait de caractère le plus beau. Et pourtant. La nuit effraie. La vie, toute vie, dans la nuit, se capture, se déshabille, s’apprivoise, se caresse, se livre et explose. La nuit est bien seule. La nuit cache ses trésors et s’abandonne à la tristesse. Les regards attardés sont peu nombreux. Nombreux se cachent derrière des volets. Pourtant la nuit cajolent ses mystères. Elles les préservent. L’humanité persiste dans son aveuglement débile à croire que la nuit n’est que le pays des fantômes et autres créatures horribles. Regardez la nuit. Avec langueur, douceur, et curiosité, et vous découvrirez de subtiles beautés aussi majestueuses que celles offertes par le jour. Il fait nuit. Il fait calme vers chez moi. Et je me sens comme la nuit. Je me sens comme la nuit. Délaissé. Jugé. Montré du doigt. Insulté. Je me sens comme la nuit. Je suis homo comme ils disent. Et je serai atteint d’une maladie incurable digne de l’enfermement. Je serai pédophile et obsédé par le sexe. Je serai, par mon orientation sexuelle, indigne d’être humain. Indigne d’humanité. Je suis comme la nuit. Je dissimule mes beautés, mes défauts et ma féérie. Non je ne les dissimule pas. La nuit non plus ne les dissimule pas ses beautés, ses défauts et ses féeries. Il et elles sont là, à portée de mains. Tout comme certains refusent la nuit, d’autres refusent des sexualités, des différences. C’est par ce que la nuit demande un effort que la plupart rejette la nuit. La nuit exige de décaler ses repères. Les différences, quelles qu’elles soient exigent un décalage similaire. il fait nuit, encore. Comme tous les jours. Je suis gay, encore, comme tous les jours. Et alors ? Je ne fait qu’un avec la nuit. La nuit est complexe. Comme l’humanité. Mais il semble que l’humanité s’obstine à se vivre de façon binaire. J’en peux plus. Comme la nuit n’en peux plus d’être cataloguée comme une entité de perdition et de sombres horreurs. L’humanité a-t-elle encore des yeux ? Il fait nuit et je m’en vais me lover dans ses mystères insondables. Et laisse l’humanité à ses opiniâtres croyances.

Frédéric B.

Tu as le droit, ils ont le droit, nous avons le droit


Tu as trébuché. Encore une fois. Que faisais-tu en cette nuit de solitude ? Solitude un mot que tu connais par coeur. Un mot qui te colle à la peau. Peau fripée. Peau desséchée. Ultime mue d’une déchéance physique inéluctable. Elle enveloppe ton corps chétif devenu grincheux. Caprices du temps. Des décennies de labeur, de joies, de colères, de peurs, de rêves. Inassouvis rêves. « J’ai raté ma vie » m’avais-tu affirmé un jour de confidences ? Des confidences que je suis venu arracher à ta pudeur maladive. Je suis allé les chercher tes mots pour savoir du haut de ton grand âge le regard que tu posais sur ta vie. Ta longue vie. Une vie qui m’est, finalement, inconnue. Abstraite. Espagnole. Brune encore. Ou presque. Le blanc s’est propagé dans ta chevelure sombre. Sans vraiment s’imposer. Suffisamment tout de même pour que le monde extérieur sache que tu es vieille. Une vieille. Le mot hante les cauchemars d’une société obsédée par l’immortalité de la jeunesse. Notre société. La tienne. La mienne. La leur. Foutaises. Ta vie je ne la connais pas. Un portrait de ton père trône dans la chambre où, de plus en plus rarement, je couchais quand je venais te rendre visite à Montpellier. Cette photo dégage une froideur qui ne m’inspire aucune gratitude. Je suis soulagé de ne pas l’avoir connu. Pourtant tu l’admires. Ou ta façon d’en parler laisse poindre une admiration appuyée. On le devine. On aime souvent nos bourreaux. On croit qu’ils auraient pu faire autrement. Petits arrangements avec la réalité. Pour oublier les coups. Pour s’inventer des géniteurs remplis d’amour. Tu as dû en prendre des coups. Tu as dû en avoir des plaies béantes. Dans ton corps frêle. Dans ton âme paranoïaque. Ta méfiance envers les autres. Pugnace méfiance. Obséquieuse parfois. Ce passé que je ne connais pas à provoquer en toi une incapacité à être toi. Je le sais. Je l’ai compris depuis bien longtemps. Tu es née à une époque où la nécessité de survivre primait sur le bien être. Besogne ingrate. Quelle vie démente ! Tu t’es focalisée sur le devoir et non sur le vouloir. Je le sais et je t’en ai voulu jusqu’à en devenir haineux. Oui haineux face à ton incapacité à aimer. A aimer mal. Bancal amour. Pourtant je sais que tu ne le faisais pas exprès. Tu ne le fais toujours pas exprès. Tu aurais dû naître dans les années 70. Souvent, je me fais cette réflexion totalement désuète et ridicule que tu es née au mauvais endroit au mauvais moment avec les mauvaises personnes. On naît et puis on fait avec. Tu as fait avec. Et ça t’as rendu sèche et exacerbée à la fois. « J’ai raté ma vie » sonne encore dans ma tête. Quel dommage me dis-je à présent. Tes ancêtres et donc les miens t’ont mal aimée. Ou pas aimé du tout. Je ne le saurai jamais. Tu ne pourras plus me le dire. Tu es, à présent, trop loin. Quasiment inaccessible. Et je n’ai pas su m’y intéresser à temps.

Tu as encore trébuché cette nuit de solitude. Que cherchais-tu dans ta chambre en cette nuit de solitude ? Qu’est-ce qui s’est passé dans ta tête en cette nuit de solitude ? Le sais-tu toi même ? Tu as trébuché et tu t’es réveillée en maison de retraite. Quelle épreuve. Ultime. La plus ingrate et violente de ta vie. Pourtant, il semble et c’est certain qu’aucune autre alternative ne soit possible. C’est aussi et surtout ça vieillir au de là des capacités du corps et du cerveau. Bienvenue dans ton mouroir. Dans leur mouroir. Le temps est rythmé par la bouffe. C’est tout. Y a que ça qui fonctionne. Bouffe et tais toi même si tu n’as pas faim. La bouffe c’est le point de départ de la vie. Une entrave à votre vie qui veut filer mais qui ne peux pas filer. On vous interdit de filer à l’anglaise.

Tu as trébuché encore dans cette nuit de solitude et je suis venu te voir là bas chez ceux qui sont dans le SAS de la mort. Vous patientez. Durement. Entre vous. Le monde des vivants s’agite au de là des murs qui vous cachent. Vous êtes presque vivants et tout est fait pour vous faire croire que vous êtes vraiment vivants. Pourtant ces murs et ces rideaux vous dissimulent. Je suis venu te voir. J’ai poussé la porte vitrée. A l’accueil, une jeune dame m’a indiqué le numéro de ta chambre. Non ce n’est pas un hôpital. Encore moins un hôtel. J’ai appuyé sur le bouton de l’ascenseur. J’ai été submergé par les odeurs de la vieillesse. De la vieillesse en sursis. Des odeurs oppressantes. Désagréables. Accentuées par les produits chimiques sésames d’une hygiène assurée. Odeurs qui m’ont mis dans un état nauséeux. J’attendais l’ascenseur impatiemment. Il n’arrivait jamais. Nom de Dieu qu’est ce qu’il fout cet ascenseur. Une vieille dame arpentait le couloir. Elle ânnonait des phrases sans queue ni tête. Elle semblait surtout en détresse. Parce que personne ni elle même ne comprenait le sens de ce débordement verbal envers lequel elle n’avait aucune maîtrise. L’ascenseur arrive. Au 1er étage je cherche ta chambre. Je vois ton identité collée sur une des portes. Je frappe. J’entre. Ta chambre est vide. Je reviens sur mes pas. Je me rends dans les parties communes. Un vaste réfectoire. Non ce n’est pas un lycée. C’est un truc pour vieux décrépits. Il n’y a aucune vie. Statique. Et mort. Je scrute. Mes yeux ne voient que des corps avachis. Seuls. Assis. Aucun échange. Chacun est seul, assis. Attablé avec sa solitude. Et son attente. Attente de la mort. Elle viendra quand ?

Et je te vois. Je suis saisi. Profondément saisi. Je te connais suffisamment pour lire ce que je vois. Tu ne m’as pas aperçu. Tu es loin. Je ne sais où mais tu es loin. Tes cernes sont noires. Un noir à la Soulage Pierre. Mais le noir de tes cernes n’a pas de lumière. Tes cernes m’indiquent ta détresse. Ta tristesse. J’ose affirmer même ton désespoir. Ton incompréhension d’être, là, au milieu de ces vieux tous plus dégingandés les uns que les autres. Tu es repliée sur toi même. Petit corps frêle. Tes formes féminines se sont gommées depuis quelques temps déjà. J’ai eu mal au cœur. Instantanément. Je me suis approché avec un sourire. Je l’ai senti poindre. Rempli de tendresse. Un besoin spontané de t’offrir un peu de clarté dans ce réfectoire puant le pourrissement. Arrivé devant toi j’ai susurré quelques mots. Tu as levé ta tête. Lourde. Un effort. Tes yeux étaient vides. Tes cernes encore plus noires de près. J’ai compris que tu ne savais pas qui était cet homme qui venait t’importuner dans ton dépit. « Tu ne me reconnais pas ?  » Non qui êtes vous ? « C’est Frédéric ! »  Un sésame patronymique qui, soudain, t’as fait presque pétiller les yeux. Ils se sont mis à rougir et picoter. Tes cernes se sont ourlées de rouge aussi. Tu étais en émoi. Une sensation qui a revigoré ton corps et ton esprit. Une surprise car tu ne savais pas que je viendrai te voir. Quel amour brillait dans tes yeux ! Quelle joie retrouvée ! Et de me dire immédiatement « Je ne pourrai pas tenir ici, je ne me sens pas bien  » « Je ne peux pas« . As-tu-répété sans cesse en cherchant ma main. Tu as tenu ma main durant tout le temps où je suis resté dans ce réfectoire. Tu t’es accrochée à ma main avec vigueur. Espoir. Intensité. Peur. Ma main comme une bouée pour fuir ce réfectoire. Se connecter à autre chose que ce mouroir. Je t’ai laissé t’accrocher à main. Nous avons parlé. Peu. Nous étions contents de nous voir. Toi et moi. Et je t’ai écouté m’exprimer ton dessein. Revenir chez toi comme un refrain. Un idéal. Une illusion. Pour faire la nique au vieillissement et aux handicaps qu’il trimballe. Ton envie de rentrer chez toi est le seul lien qui te maintient en vie. Je t’ai ouvertement dit qu’il était fort peu probable que tu revois le chemin de Moularés. Je ne peux pas te mentir. Te faire croire à un acte qui jamais ne se déroulera. Je t’ai laissé entendre que tu avais le droit aussi de lâcher prise. Je t’ai rappelé que malgré tout cet environnement affreux – car oui, je suis d’accord avec toi, on ne peux pas vivre dans ce mouroir, tu ne peux pas vivre là, moi non plus, eux non plus – ta vie t’appartenait et que tu pouvais décider de dire stop. Pour ne pas sombrer dans une décrépitude aussi mesquine. Maison de retraite. Maison de la mort bafouée.

Nous nous sommes tenus la main. Oh pas longtemps 30 minutes. Pas plus. Le temps pour toi n’a plus aucune signification. 30 minutes durant lesquelles tes joues se sont empourprées. Tu as ravalé tes larmes. Je l’ai senti à plusieurs reprises. Pendant que s’accumulait en moi une haine non pas envers toi mais envers notre société qui cloître les vieux qu’elle ne veut plus voir. Vieux en batteries. En attente de crémation. Vieux en batteries qui seraient sensés ne plus éprouver aucune sensation. Faux. Totalement faux. Une société qui laisse ainsi mijoter ses vieux, beaucoup trop vieux, entre 4 murs sans se soucier de leur droit à mourir est une société inhumaine. Qui ne respecte pas la vie. Ce que j’ai vu ne relève pas d’une quelconque humanité.

Nous nous sommes tenus la main pendant 30 minutes. Et j’ai ressenti une tendresse inouïe pour toi. Je ne t’avais jamais vu aussi sincère. Aussi démunie. Aussi douce. Aussi vulnérable. Aussi mûre pour mourir. Et tu ne veux pas mourir là. Ici. Dans cette ingrate maison de retraite. Comme tu as raison. Ce lieu est à l’image de ta vie. Ratée. Tu n’as pas de chance. Tu aurais du naître à une autre époque. Et être vieille à une autre époque. Une époque qui n’existe pas encore. Une époque où l’on ne rejette pas la mort. Une époque où on accueille la mort avec courage, sobriété et noblesse. Tu es perdue dans cette maison de la honte. Et je te comprends. Je suis aussi démuni que toi. Je ne sais pas ce que je peux faire. Tu as sûrement envie d’en finir avec tout ça et tu ne sais pas comment faire. Normal dans une maison où on maintient jusqu’au bout de l’horreur des vies que l’on cache en toute moralité.
Nous nous sommes tenus la main et je suis bouleversé de te savoir là bas. Tu es recroquevillée dans ta douleur de n’être qu’un corps sec et déformé. Dans ta tête tout se mélange. Mais tu sais, en revanche, que finir, là bas, dans cette maison au nom littéraire de « Chartreuse » est tout sauf normal. Nous nous sommes tenus la main et, tout mon amour, t’autorise à te laisser aller afin que ne s’éternise pas ce quotidien qui ne te permet plus d’être toi. N’attends pas que tes cernes deviennent encore plus noires. N’attends pas de fuir au fond de toi au point de ne plus reconnaître ton petit fils.

Nous nous sommes tenus la main. Un instant de vie inoubliable. Personne ne parle de la mort dans cet endroit. Tu as besoin d’être rassurée, ils ont tous besoin d’être rassuré. Car oui, cela sera ta dernière demeure. Et personne ne parle de votre mort. De votre droit à mourir.

Nous  nous sommes tenus la main et tu as le droit de ne pas vouloir continuer à sur-vivre dans ce réfectoire triste à mourir. Et ce n’est pas parce que tu étais une belle femme espagnole, une femme qui aurait pu être une des égéries d’Almodovar que je pense ça. Ce n’est pas ta déchéance physique qui me pousse à parler ainsi. C’est ta détresse. Ta détresse qui te donne des envies que personne ne veut comprendre. Tu as le droit, ils ont le droit, nous avons le droit.

Frédéric

Voeux et autres résolutions chéris


Givre sur arbustes

Givre sur arbustes

Ils sont là. Les vœux. Cette ribambelle de cotillons verbaux susurrés à des oreilles amicales. Parfois totalement inconnues. Ils côtoient les farces et attrapes en papier et autres flûtes de champagne remplies jusqu’à la lie des réjouissantes festivités. Ils naissent aussi vite qu’ils meurent. Le temps d’un claquement de bises. Des léchouilles. Pour les plus intimes. Embrassades. Corps collés-serrés. Le temps d’un émoi intense et joyeux, forcé et pourtant spontané. La tradition, cache dans son ventre, ce petit quelque chose d’étrange et de spirituel qui sait provoquer un lien oublié, un lien capable de réunir les êtres alors même que l’envie est amaigrie par des décennies d’un rituel dont les fondements échappent au commun des mortels. Yeux dans les yeux. Notre sueur se mêle à la chaleur collante de nos acolytes éphémères. Des retrouvailles. De l’humanité. Une presque candeur de gamin. Un brin exacerbée par les verres d’alcool ingurgités. Hommes et hommes. Femmes et femmes. Hommes et femmes. Jeunes et vieux. Canons de beauté et moches comme des poux. Endimanchés et sportifs. Joyeux et sceptiques. Rieurs et grincheux. Musulmans et juifs. Catholiques et orthodoxes. Classe moyenne et pauvres. Bourgeois et ouvriers. Sans ambiguïté. Le temps d’un claquement de bises et de quelques mots, souvent les mêmes répétés à l’infini, une profonde sincérité naît dans cet instant d’empathie corporelle. Mystérieuse magie des vœux. Une envie de souhaiter à l’autre – et sûrement à soi – une année à venir sans encombre ni violence. De la bonne santé, de la bonne chère – chez nos ancêtres lointains, avoir l’air aimable et accueillant – du fric et autres extases langoureuses. Des vœux simplistes, sans importance et pourtant. Pourtant, les fêtards se jettent dans les bras.

Techno Parade, place de la Bastille, Paris 2011

Techno Parade, place de la Bastille, Paris 2011

Que ça fait du bien des attentions corporelles sans être soupçonnés de malveillance, de perversion ou d’empiètement sur l’espace vital de l’autre. Les casaniers ne s’excluent pas de cette frénésie, même s’ils défendent avec de sérieux arguments de solitaires, le contraire. Il est vrai que partager les vœux du réveillon de la Saint Sylvestre en pleine effervescence d’une soirée prend un sens animal bien plus excitant que les vœux exprimés dans un bureau, un lendemain de fête. Soit. Les vœux perdurent et doivent, au tréfonds de chacun, avoir une résonance. De l’ordre de l’inconscient collectif. Race humaine. Sans distinction d’aucune sorte. Un élan fraternel de bipèdes. L’expression d’un besoin inextinguible de se rassurer. Tout le monde appartient à la race humaine. Dommage. L’élan ne dure que le temps d’une paire de bises. Les vœux sont l’expression annuelle et unique d’une trêve extrêmement temporaire des écueils des Hommes. Qu’ils s’embrassent, s’enlacent, se sourient, et se souhaitent le meilleur encore. Et encore. Avec sincérité et plaisir. Même si cela paraît ringard. Ringard et si traditionnel. Johnny Hallyday – putain qu’il est compliqué son nom à écrire, une véritable prouesse de créativité – me paraît ringard pourtant il déchaîne les foules. Encore. Alors, je ferme ma gueule sur ce sujet. Époque de tensions à vomir. Tout ce qui peut enthousiasmer et provoquer le partage, sans ségrégation, est bon à prendre. C’est vrai, je n’irai pas me précipiter  chez un disquaire pour acheter un CD de Johnny Hallyday. Mais, je suis attentif et sensible à l’émergence des élans collectifs de joie et de vibration. Plaisir venant contrer les divisions incessantes entre les sous-races de la race humaine. Inventées par elle même. En personne. Le temps des vœux est une amnésie réconfortante. Je suis persuadé que les mots susurrés à l’oreille sont, pour une fois, sincères. Pour une fois seulement. C’est déjà pas mal. N’en déplaise aux exigeants de ma trempe, c’est déjà mieux que rien vieux vaurien !

Et les vœux ont des sœurs. Des sacrées bonnes sœurs. Tout aussi populaires que leurs frères aînés. Les résolutions. Ah les résolutions. Elles sont narcissiques. Purement et strictement narcissiques. C’est un élan d’amour de soi vis à vis de soi. Rien de plus. Bienveillance. Illusion de soi par rapport aux normes ambiantes. Leur sincérité est aussi brève qu’un battement d’ailes. Elles sont incontournables. Acné nombriliste de l’Homme qui ayant réussi à passer le 31 décembre de l’année en cours sans embûche mortelle, se projette un poil différent. Plus performant. Plus sain. Plus mieux. Mieux plus. Le 1er janvier apparaît alors comme la réunion extravagante de tous les possibles. Tout y passe. De l’aménagement du quotidien en passant par des effluves philosophiques et humanistes dans ses agissements du quotidien. Il est même persuadé que son état d’esprit va changer. Un peu. Si c’est sûr, il y arrivera. L’année prochaine peut être. Les contingences de la vie reviennent si vite que les résolutions prennent la porte. Pour certains, elles résistent et restent tapies sous le paillasson. A l’occasion, l’individu moderne, en rentrant chez lui, exténué et repus de fatigue, en frottant ses semelles, s’apercevra avec effroi que les résolutions, fièrement éructées aux alentours du 1er janvier, sont en lambeaux sur le pas de sa porte. Porte de son esprit préoccupé. Le réveillon est déjà loin. Si loin. Non quelques semaines. Guère plus. Elles résistent et s’invitent par moments. Elles sont là, comme des vautours, à l’affût du comportement qui aurait dû être modifié – pour sûr, je vais changer – et attaquent à coups de becs imprévus. Leur agonie est longue surtout dans la tête de ceux à qui vous avez balancé, avec certitude, ces mêmes résolutions.

Sculptures de Didier Vermeiren, Expostion temporaire, Maison rouge, Paris, Août 2012

Sculptures de Didier Vermeiren, Expostion temporaire, Maison rouge, Paris, Août 2012

Les résolutions sont des affreuses pilules d’un bonheur qui n’arrivera pas. Car les résolutions sont les complices de la bienséance contemporaine. Elles sont, en apparence narcissiques. En apparence seulement. Elles sont rarement le miroir de ce que nous avons, réellement, au fond de notre cœur. Arrêter de fumer, maigrir, gagner plus, déménager, se marier. Et j’en passe. Est-ce vraiment ça la résonance de nos envies profondément intimes ? Le bonheur réside-t-il là ? Le bonheur s’enracine-t-il dans ces pacotilles ? Les résolutions seront reines, le jour, où elles seront extravagantes, folles, étonnantes, époustouflantes et mortelles. Oui, mortelles. Toutes les résolutions ou presque sont organiques, physiologiques. Comme si l’Homme était immortel. Foutaise. C’est bien dommage. Elles engendrent une utopie de bonheur. Le bonheur, car les voeux et les résolutions ne sont que de timides métaphores de l’appétit de bonheur que chacun, secrètement, rêve de ressentir, n’existe pas dans une réponse strictement matérialiste. C’est un bonheur de compromission. D’apparat. Un arrangement avec sa mortalité. Le véritable bonheur apparaît quand nous nous mettons en danger par rapport à ce que nous voulons vraiment vivre. Cette intensité de vie est intime. Elle appartient à chacun.

Alors, je ne peux que vous souhaitez et me souhaitez d’être vous même et moi même. Une putain d’ascension. Un Everest intimiste, toit d’un soi impalpable. Je l’avoue. A l’opposé de ce que nous impose le monde dirigeant. Il nous offre le caniveau. Soyez vous même en 2013 et non ce que ce monde dirigeant exige que vous soyez. Nous sommes capables de tant de choses !

Frédéric B.