« L’ombre animale » de Makenzy Orcel…


…ou le plaisir de lecture titillé, sans cesse, page après page, par la poésie viscérale du jeune auteur haïtien ; aucun point pour terminer ses phrases mais des virgules qui viennent rythmer un texte époustouflant.

"Est-ce une ombre ?" par FredBargeoN, Terrac, Ariège

« Est-ce une ombre ? » par FredBargeoN, Terrac, Ariège

Extrait : « …j’allumais une énième cigarette, et seule dans le noir avec cette petite chose qui s’illuminait à chaque fois que je tirais dessus, comme pour me dire que ma vie aurait pu briller aussi, je pensais à plein de choses, ma mort était imminente, elle rodait doucement tout autour de mon silence, cet inépuisable présent, fumée de cigarette répandue dans l’air lourd de cette chambre suspendue, puis il y avait le dos de mes parents disparaissant par la route des damnés, je l’exécrais, ce dos, autant que j’étais soulagée de le voir disparaître, rien n’est plus mortel qu’un dos qui s’éloigne pour toujours, tels des troupeaux poussés par la faim et la sécheresse , sans certitude de retour, la tête bourrée d’illusions, quelques objets pour garantir la mémoire, quelle mémoire, une part d’eux effacée, couverte de toiles d’araignées flottant dans les encoignures, toute une vie révolue, submergée, ou plutôt vidée de tout ce qui aurait pu être pour recommencer une autre vie ailleurs, crois-en celle à qui il est permis de parler du lieu de la mort… » « L’ombre animale » de Makenzy Orcel.

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Jamel Balhi, coureur de fond et passeur émérite d’humanités sur les routes du globe


Il y a dix jours, je furetais dans la librairie indépendante la plus authentique que je connaisse, « La Mousson », devenue à présent une « institution » puisque elle a vitrine sur placette depuis une bonne quarantaine d’années dans cette sous-préfecture du Couserans, la placide ville de Saint-Girons. Ici, le peuple ariégeois lit et semble ne pas commander sa lecture sur le site américain, monstruosité que je ne nommerai pas capable de vendre un lave vaisselle et une encyclopédie en même temps. Un des effets de la rationalisation. Sans doute.

Vivant à quelques kilomètres de là, j’arpente régulièrement les allées minuscules et surchargées de livres, de papiers, de beaux arts et autres merveilles. « La Mousson » c’est une Madeleine pour tous ceux qui aiment les mots et l’odeur du papier. Une librairie à l’ancienne. Un peu en bordel ; un classement singulier. Et y a toujours une surprise entre deux étagères, une petite pépite qui vous tombe sous l’œil, puis sous les doigts. Puis qui vous semble une évidence. Évidence de lecture. Sans hésitation. C’est ce qui m’arrive de temps en temps dans un tout petit coin dédier à l’art en général à la spiritualité aussi. Aux témoignages surtout.

Il y a donc dix jours, j’ai fait une magnifique rencontre. Une rencontre qui m’émeut encore et qui bouleverse réellement mes pensées et mon coeur. Surtout dans ces temps où l’on cherche tant bien que mal un tout petit peu de bienveillance. Il faut dire que c’est un peu bancale. Un peu moche. Un peu puant. Un peu glissant en ce moment. Dans ces violences qui deviennent ordinaires, on se prend à rêver de la simplicité d’un regard, de la chaleur d’un échange. De la douceur d’un partage. Comme un baume pour apaiser les conflits par monts et par vaux qui fleurissent jusqu’au bas de l’immeuble.

J’ai rencontré Jamel Balhi et son témoignage « Les routes de la foi« , une réédition aux éditions Transboréal qui dans cette période de rejets systématiques des religions en général, des croyances en général, des spécificités en général, dans cette période où les dirigeants incompétents aiment à dresser les uns contre les autres pour masquer leur insupportable responsabilité dans la déliquescence de nos existences et la propagation des guerres et autres conflits qui jettent sur les routes des millions de réfugiés est un livre qui ouvre, élargit, percute, observe, et jamais ne juge.

Cet homme rencontre et raconte le monde à travers sa passion : la course à pied. Au rythme de ces foulées ils  narrent les humanités et ici les religions monothéistes.  Ce livre raconte un périple de 18 mois de Paris à Lhassa entre 1996 et 1997. Déjà 20 ans et des conflits qui habitent encore les journaux du soir de 2016…

Je laisse la place à sa plume légère, belle, authentique, sans fioriture. Comme une prose de l’émerveillement simple. Et permanent. Merci Jamel Balhi ! Les humanités ont encore une chance de vivre. Les spiritualités aussi.

"Derrière la grille", Beaubourg, Paris novembre 2013, FredBargeoN

« Derrière la grille », Beaubourg, Paris novembre 2013, FredBargeoN

Page 254/255 : (du chapitre « Dormir avec les rats en Inde« ) « Je voyage encore sans but précis, et parfois j’en cherche un. Adolescent, j’ai visité Venise, les monuments de Vienne, les grands musées d’Europe et leurs sculptures de dieux grecs figés, mais les seuls souvenirs que je garde de ces voyages sont mes explorations des bas-fonds des villes. La misère, la pauvreté, le sordide. Impossible d’ignorer ces bandes d’enfants qui sillonnent les rues des capitales, offrant aux touristes des objets volés, de la drogue et du sexe bon marché. Mon espoir fut alors d’abattre la barrière sociale, politique et raciale qui contamine la société, particulièrement dans le tiers-monde, avec ses guerres civiles et son insécurité permanente.

J’ai voulu aider ces pauvres gens, plongés dans la misère, persécutés, exploités, manipulés par les dirigeants politiques, et dans certains groupes ethniques tels que les Kurdes et les Palestiniens, ceux qui luttent contre l’oppression. L’esclavage a, paraît-il, été aboli il y a un siècle et demi, mais que sont ces enfants qui travaillent, mendient ou se prostituent, sinon des esclaves ? Et ces soldats utilisés comme des pions sur l’échiquier de la politique internationale ? Que sont ces coolies croisés chaque jour en chemin ? Ces hommes jeunes et moins jeunes qui vont et viennent sur les routes en quête d’un travail de force contre un salaire de misère qui leur permettra , tout juste, de se remplir le ventre ? 

Question posée à un jeune conducteur de rickshaw rencontré dans une ruelle crasseuse de Delhi et qui venait de se réveiller après avoir dormi toute la nuit recroquevillé en chien de fusil sur le siège de son vélo-taxi :  Pourquoi fais-tu ce travail ?

-Si je ne le fais pas, ce soir mes enfants, ma femme et moi-même n’aurons rien dans le ventre. Le jeune homme âgé de 18 an, est déjà père de trois enfants qui ne connaîtront jamais les bancs d’une école. Je repense souvent à Nasser et Ahmad, les deux Irakiens rencontrés en Iran. Et au destin de Beshkim, l’Albanais…Que sont-ils sinon des esclaves de l’ombre comme il en existe des millions de par le monde ? 

Malgré mon idéal, je continue de me sentir détaché. Et je poursuis ma route chaque matin dès l’aube.« 

""Lignes de trace", Dune du Pyla, été 2013, FredBargeoNLignes de trace", Dune du Pyla, été 2013, FredBargeoN

«  »Lignes de trace », Dune du Pyla, été 2013, FredBargeoNLignes de trace », Dune du Pyla, été 2013, FredBargeoN

Page 165/166 : (du chapitre « L’Iran ou le pays des fleurs noires« ) » Sur la route de Tabriz, ancienne capitale de l’Empire perse, une patrouille de police en Mercedes me croise. Les hommes font demi-tour et s’arrêtent à ma hauteur. Deux barbus…

-Quel pays ? On ne sais jamais. SI j’étais un Turc clandestin passeur d’images non approuvées par le très austère Comité islamique de censure.

-Faransé ! L’un des deux policiers s’exprime dans un anglais parfait. Ma présence sur cette route désolée sidère ces hommes. Leur étonnement cède aussitôt la place à un comportement amical. Nous sympathisons rapidement. Amadouer les policiers d’Iran semble une tâche plus aisée que je ne l’imaginais. Ils veulent savoir si je suis étudiant.

Etudiant, je pensais que je le resterais toute ma vie. C’est la meilleure des positions sociales, à condition d’être étudiant sans université, docteur en rien, étant moi-même mon propre professeur.

A la question « Est-ce que l’Iran t’effraie ? », je réponds que les peurs sont enfouies dans les consciences. Elles ne sont que le signe de nos préjugés.

« En Iran les hommes sont bons, mais la politique est mauvaise, me disent à l’unisson les deux policiers ; ne le répète à personne, jeune homme, car dans ce pays tout le monde le sait déjà. »

Des conversations à bâtons rompus s’improvisent dans cette plaine où courent le vent, les nuages bas et les moutons. Durant une semaine, jusqu’au prochain secteur administratif, la patrouille motorisée viendra quotidiennement à ma rencontre avec de l’eau, des biscuits et des sangak (pain plat). Ces policiers à la réputation de brutes féroces se comportent en copains, et même en très bons copains. « As-tu eu une relation sexuelle avec une Américaine lorsque tu as traversé les Etats Unis ? 

-Dans quel Etat d’Amérique, Sir ? 

-…!« 

Bonne découverte !

Frédéric Bargeon

La gymnastique des mots, le sport favori des dirigeants (politiques entre autres)


Pins et épines squattent les briques, Sitges, Novembre 2014 FredBargeoN

Pins et épines squattent les briques, Sitges, Novembre 2014 FredBargeoN

…à travers le temps, les époques, les différents partis, tous ces hommes (et femmes) se targuant d’idéologies politiques fortes et philosophiques humanistes, aiment à manipuler la foule par quelques tours de magie – mauvais et souvent efficaces –   une entourloupe organisée des mots et des idées…ils sont magnifiquement immuables dans leur phrasé manipulateur ; leur dialectique du bien commun, du vivre ensemble ! Les salauds !

Extrait de « Histoire du tigre et autres histoires »  (dramaturgie éditions) de Dario fio, grand homme de théâtre italien :

  • (les dirigeants) : « Bravo ! Bravo ! Bravo ! Vous avez bien fait de désobéir. Le tigre doit toujours rester avec le peuple, car il vient du peuple. Invention du peuple, le tigre appartiendra toujours au peuple…dans un musée…Non, dans un zoo, pour toujours. »
  • (le peuple) : « Comment ça dans un zoo ? »
  • (les dirigeants) : « Obéissez. On n’en a plus besoin, on n’a plus besoin de tigre, nous n’avons plus d’ennemis. Il n’y a plus que le peuple, le parti et l’armée. Le parti, l’armée et le peuple sont une seule et même chose. Il y a, bien sûr, une direction, par ce que s’il n’y a pas de direction il n’y a pas non plus de tête et sans tête, il n’y a pas non plus la dimension d’une dialectique expressive qui détermine une ligne de conduite qui naturellement part du sommet mais qui se développe ensuite dans la base qui recueille et discute les propositions faites par le sommet non pas comme des inégalités de pouvoir mais en quelque sorte comme des égalités invariables  et déterminées afin qu’elles soient appliquées dans une coordination effective horizontale mais aussi verticale des actions incluses dans les positions de la thèse qui se développent depuis le bas pour revenir jusqu’en haut mais aussi du haut vers le bas dans un rapport de démocratie réciproque… »
  • (le peuple) : « Les TIIIIIIIIIIIIIGRES. (Il mime une agression violente contre les dirigeants.)
  • (les tigres ou les dirigeants) : « EEEAAAAAAAAAHHHHHHHHHAAAAAAAAAAAAAAA ».

Trop fort le dramaturge Dario FO ; surtout en ce temps de « renouvellement » gouvernemental français. Huumm.

Frédéric Bargeon

Floue


Terrasse, Montpellier, Juin 2014, FredBargeoN

Terrasse, Montpellier, Juin 2014, FredBargeoN

La conscience de soi, d’être, d’exister ; la conscience de l’autre, des autres. La conscience de la vie, de la mort. Les consciences individuelle et collective. Les origines, le sens d’être là, ici et maintenant pour aller où. Tout ce fatras qui colle à la peau et à la tête. Pourquoi vouloir rendre net et précis une substance qui est floue ? Intrinsèquement floue. A croire que les spécialistes en tout genre, se parent de la toge du prêcheur, du guide savant qui, dans un tour d’esprit, parfois d’une condescendance intellectuelle frisant la supercherie, nous font croire – et se font croire – que la conscience de soi est une matière palpable, délimitable, théoriquement abordable, concrètement explicable. Laissons le flou être. Les périmètres scientifiques de la conscience de soi ne semblent être que des subterfuges, tantôt alambiqués, tantôt simplistes, dans le but mesquin d’élaborer le principe élémentaire que certains savent et d’autres ne savent pas. Je crois que personne ne sait et que tout ça reste bien flou. Et le flou n’est pas forcément une menace. C’est d’ironiser et de cracher sur le flou qui dégrade. Accable. Désoriente. Car qui sait vraiment qui il est ? Où il est ? Où il va ? Qui sont les autres ? Tout n’est qu’hypothèses.

Bargeon

Troisième nouvelle du recueil « D’un instant à l’autre » : « Des grillons »


Des grillons

 

Tatouage dans une Fiat 500, Taussat, Bassin d'Arcachon, août 2013, FredBargeoN

Tatouage dans une Fiat 500, Taussat, Bassin d’Arcachon, août 2013, FredBargeoN

Il referme le portail et gare sa voiture dans le vaste garage. Avant d’éteindre les néons, il inspecte son petit bijou, sous toutes les coutures ; prend un peu de recul, la mine éblouie de celui qui vient de concrétiser un rêve de gosse ; effleure le capot encore brûlant, il peut distinguer le reflet de ses doigts dans la carrosserie rutilante du bolide. La grosse cylindrée semble lui répondre, c’est ainsi qu’il  conçoit cet intermède, en faisant crépiter d’aise sa mécanique,  un orchestre de pétillements métalliques qui célèbre leur connivence virile ; souvenirs grisants d’une pédale d’accélérateur écrasée allègrement, de pneus crissant dans les virages en épingle, de mains agrippées au volant en cuir, d’une boîte de vitesses secouée avec doigté. Ils semblent se congratuler pour l’orgasme qu’ils viennent de partager ; rituels explicitement incongrus pour les néophytes. Il claque la porte du garage, laissant avec regret son Alfa Roméo coupé.

Attaché-case en main, il traverse le jardin en ôtant sa cravate. Le mois de juillet est caniculaire cette année, selon les médias locaux, la région risque de subir des restrictions d’eau. Il aperçoit Ève au loin qui ne paraît pas être concernée par la sécheresse ; elle arrose à grands jets les haies de lauriers-roses qu’elle affectionne tellement. Elle les bichonne avec une tendresse qui frôle selon lui l’obsession. Elle lui tourne le dos. Il est ravi. Il n’est pas obligé d’administrer le baiser du soir tout de suite. Il file discrètement au cas où elle se retournerait. Et grimpe les escaliers. Comme un amant indésirable sur le lieu proscrit de l’adultère. Il s’enferme dans la salle de bain. La sienne. Sa tanière humide aux murs carrelés d’un vert anis frais et doux. Apaisant. Le seul endroit où il est capable d’ouvrir sa coquille. Un tête à tête avec lui-même qu’il expérimente avec grande difficulté. Se regarder le nombril sans minauder est une prescription qu’il s’octroie, d’ailleurs, avec parcimonie. Il considère l’introspection comme  un concept spécifiquement inventé pour les âmes sensibles et hystériques ; un déballage d’histoires à coucher dehors pour s’excuser de ne pas s’occuper des affaires courantes. La vie est comme un emballage, il faut trouver la languette pour l’ouvrir correctement sans le déchirer, ça évite de répandre le contenu et de se retrouver comme un con avec une boîte vide. Guillaume est un homme concret. Il avance avec précision, sans rechigner, sans griller les étapes, les yeux toujours vissés à l’horizon, zoomant de temps à autre pour vérifier la solidité de ses objectifs. C’est un besogneux ; un calculateur ; un acharné. Son manque de souplesse lui occasionne quelques frictions avec son entourage. De plus en plus régulières. Ces conflits le déroutent et ébranlent son pragmatisme frénétique. Les mots de certaines personnes, à son grand étonnement, le touchent. Ils sont comme des grêlons projetés avec violence sur le tarmac de son austère personnalité. S’ils sont nombreux à buter contre le revêtement froid de son cœur, certains provoquent des fissures, infimes, que d’autres mots viennent dilater. Ces derniers temps, il se sent irritable. Il réagit aux événements et, notamment aux imprévus, avec une émotivité inhabituelle. Il se sent vulnérable, et accablé par une peur qui ne l’avait jamais effleuré, la peur de ne plus contrôler. J’ai peur de ne plus me contrôler.

Il est nu devant l’imposant miroir. Il inspecte son visage ; ose un regard soutenu dans le reflet de ses yeux. Il se méfie de ce qu’il y voit sans déceler ce qui le dérange. Au loin, il entend l’eau rouler sur les feuilles des lauriers-roses ; il s’enfonce dans l’eau fraîche du bain qu’il vient de faire couler. Ève chante quelques paroles d’un tube des années quatre-vingt. Il sourit. Et se crispe. Il plonge sa tête sous l’eau ; un léger soulagement atténue sa nostalgie.

En été, Ève adore les débuts de soirée. La brise se lève, en douceur, en un  souffle léger et tiède. Le sol craquelé expulse la chaleur emmagasinée ; assoiffé il pousse des soupirs de joie dès qu’elle actionne le robinet d’arrosage. L’eau afflue, vaillante ;  ruisselle et s’infiltre dans les plaies de la terre brûlée. Ève se plaît à imaginer la déglutition de la terre comme le brouhaha festif d’un bal de quatorze juillet. Elle peut rester de longues minutes les bras tendus, actionnant dans une rotation lente et progressive le tuyau, de telle sorte que les moindres parcelles de pelouse, de massif et de haie puissent bénéficier de ce bain de jouvence. Avant d’aller se servir un verre de blanc, elle bichonne ses lauriers-roses. Passe ses mains dans leur feuillage dru et raide, une caresse similaire à celle que son fils, enfant, réclamait à tue-tête dès son gouter englouti. Avec minutie, elle détache les fleurs fanées.

Elle rejoint la terrasse. Pieds nus, elle se régale de patauger dans l’herbe ruisselante. Ma rosée du soir. Elle respire amplement l’odeur de résine et de lavande. Elle sourit ; un frémissement de contentement la traverse. Subrepticement. Dans la cuisine, elle récupère deux verres et la fameuse bouteille de Pouilly fumé qu’elle dispose sur un plateau. Elle ajoute une assiette d’anchois marinés. L’apéro est prêt ; elle n’attend pas son mari qu’elle croit être encore sur la route. Fier comme un nabab au volant de son nouvel engin. Égoïste. La première gorgée lui procure un instant d’intense plaisir qu’elle alimente d’une rêverie coquine. Les relations avec Guillaume sont certes tendues mais elle n’en reste pas moins amoureuse, toujours attirée par son corps solide. Charpenté. Viril. Animal. Avec langueur, elle soulève le verre comme pour porter un toast ; le laisse glisser sur sa gorge ; le fait tournoyer contre sa poitrine. Caresse suggestive qui l’émeut. Elle avale une longue gorgée qu’elle laisse s’écouler lentement ; elle peut suivre le parcours du Pouilly glacé dans ses organes. Prémices d’une soirée arrosée. Quinze ans de mariage, aujourd’hui. La clarté du ciel est similaire au jour de la cérémonie ; et de la fête et quelle fête ! Joyeuse, animée, étourdissante. Elle n’aurait pu espérer mieux, à l’époque. Il serait niais de conclure que la transformation de leurs relations n’est que la conséquence du temps qui passe, vieillit les corps et atténue ou transforme les sentiments. Non ce serait trop simple. Et immanquablement partiel. Ève aimait Guillaume qui le lui rendait si bien

Elle manque s’escaner et repose le verre avant qu’il ne lui échappe. Elle n’a pas entendu Guillaume, tapi derrière elle, aussi discret qu’un loup sur le point de croquer une brebis égarée. Vulnérable. Appétissante dans son attitude de proie facile.

Il l’observe depuis dix minutes. Ragaillardi par la séance d’ablutions dans sa tanière humide. Il a opté pour un costume vert tilleul en lin, celui qu’ils ont acheté l’année dernière à Milan, une de ces escapades dont ils étaient friands, il y a encore quelques mois. Avec ou sans Antoine, selon leur humeur et leurs arrière-pensées sexuelles. Il la pelote du regard. En détails. Sur sa nuque chatouilleuse, quelques mèches de cheveux frétillent. La façon dont ses doigts graciles flottent dans l’air est unique. Comme si elle communiquait avec des anges. Il jubile de la cueillir ainsi dans un instant d’intimité comme celui-ci ; cette même intimité qu’il inaugure depuis peu. Ces solitudes brèves qui permettent de se délester du fardeau social. Une toilette de l’esprit. L’image de soi perçue et renvoyée est un coriace plâtre fabriqué à la fois par soi et les autres. Et ils sont un sacré nombre ces autres à projeter des fantasmes, des défauts, des qualités et des rôles improbables. A inscrire des mots indélébiles sur le plâtre d’autrui. Des mots appris par cœur que chacun incorpore à force de les décrypter dans l’attitude des autres. Et tout le monde participe gaiement. La  ruse collective. Expression sifflée par sa femme. Souvent.  Notamment, quand têtu il l’envoie paître avec ses histoires de déterminisme social, de culte de l’apparence et d’introspection. Charlataneries. Elle devient furie tant il est buté. Les engueulades s’étirent sur des soirées entières. Parfois des nuits jusqu’au surlendemain. Des heures où ils passent leur temps à s’éviter. Il se sent penaud. Le malaise le tarabuste car il est clairvoyant ; il met une telle pugnacité à camper sur ses positions qu’il en devient ridicule. Vieux con. A la limite de la bêtise. Il n’assume pas. Pas encore. Elle est si sincère. Inconsciente de sa bienveillance.

Il s’approche silencieusement. La fumée âcre du cigarillo coincé entre ses lèvres passe inaperçue ; Ève est capable de s’évader et d’échapper au monde extérieur quand bon lui semble. Elle est ahurissante. Je l’admire. En secret. Il est sur le point de murmurer à son oreille. Se ravise. Et pose ses mains sur ses épaules ; elle sursaute ; s’escane en poussant un cri. Durant une fraction de seconde, il perçoit l’épouvante dans sa chair de poule ; il est sur le point de s’excuser. Prenant conscience que Guillaume n’est autre que l’imposteur, élégant dans ce costume italien, elle éclate de rire. Un rire de rivière au printemps. Des libellules sortiraient de sa bouche, il n’en serait pas stupéfait. Son rire s’éteint trop vite.

Ils s’enlacent. Machinalement. L’un en face de l’autre, embarrassés, ils sont surpris par l’élan de tendresse. D’amour ? L’étreinte est fugace ; chacun se recroqueville dans son animosité. Amoncellement de reproches et de maladresses contenu par un barrage de pudeur. Si l’un ou l’autre se déleste, la soirée sera un désastre. Ils tournent autour du pot depuis des semaines ; le silence chaque jour  un peu plus pesant ne fait qu’alimenter les griefs. Le pot va dégueuler de miasmes. Incessamment. Mais, ils sont lâches ; ni l’un ni l’autre ont appris à aborder correctement les choses qui pourrissent. La bouteille de Pouilly se vide. A vue d’œil. Guillaume va en chercher une deuxième. Noyer les émotions et les laisser se putréfier au lieu de les libérer. Peut-être que l’alcool détendra l’atmosphère et délira les langues. Même si c’est un pugilat. Il est vingt et une heures ; ils se regardent spontanément quand la sonnette retentit.

Ils sont surpris, ils n’attendent personne. Il n’y a guère qu’Antoine qui reçoit des visites impromptues mais il est en vacances avec des copains sur la côte Basque. La sonnette retentit à nouveau. Impatiente. Ils se lèvent à l’unisson. Ève titube légèrement, étourdie par l’alcool. Ils arrivent devant le portail. Guillaume l’entrouvre. Deux hommes de la gendarmerie attendent. Patients. Impassibles. Ils demandent à entrer et à s’installer autour d’une table. Un endroit confortable. Guillaume et Ève se lancent un regard dur et inquiet. Il se dégage une solennité grave dans l’attitude des deux hommes de la force publique qui effraie le couple.

« Monsieur et Madame Peyron, ce que nous avons à vous dire est difficile à entendre. Votre fils Antoine Peyron a été victime d’une noyade à Hossegor, dans les Landes, après plusieurs heures de recherche son corps n’a toujours pas été retrouvé, il est donc considéré comme disparu ; recevez toutes nos condoléances Monsieur et Madame Peyron, nous sommes profondément navrés d’avoir à vous annoncer une nouvelle aussi douloureuse. » Voix posée, limpide, neutre. D’un fonctionnaire habitué à colporter le deuil dans les demeures. Pénible fardeau.

Antoine. Antoine. Antoine. Le prénom bourdonne dans leur tête. Grésille. Tressaute. Court. Se délie. Se morcelle. An.Ne.Toi.netantoi.Antoine. Trépigne. Envahit l’entièreté de leur être. Cogne dans leur tête. Antoine. Ils ne se souviennent plus depuis combien de temps les gendarmes ont quitté le salon ni les consignes qui leur ont été faites. Ils sont peut-être encore là ? Doivent-ils se rendre immédiatement dans le Sud-Ouest ? Retrouver le corps ? Quel corps ? Ah oui le corps d’Antoine. Il est mort. Pas de corps. Plus son corps. Antoine s’amusait dans les vagues. Assommé. Emporté par le courant. Aspiré dans l’océan. Dérive de corps. Un corps musclé. Océan. Immense. Il a peur Antoine. Corps qui coule. Et sombre. Il commence à avoir des poils. Comme son père. Il est seul. Il est où Antoine. Dans l’océan. Les secours sont arrivés très vite. Ah oui ? Une vague. Très forte vague. A happé leur bébé. Il est sous le sable. Fils unique. Il venait d’avoir dix-huit ans. Avec les crabes. Non. Non. Pas mangé par les poissons. Ils n’ont pas suffisamment fouillé la plage. Encore. Fouillez. Fouillez. Fouillez. Les entrailles de ce putain d’océan Atlantique. Encore. Fouillez. Assassin. Récurez tous les recoins. Il est sur le sable. Pas loin. Ils ne regardent pas dans la bonne direction. Mais qu’est-ce qu’ils foutent les sauveteurs ? Il est là. Je le sais je suis sa mère ! Ohohoho. Ecoutez-moi, il est par là. Tu as vu Antoine. Chéri, va chercher Antoine, je n’aime pas quand il attend, seul, à la gare. Regarde comme il est beau, je suis sûre que toutes les filles… comme il dessine bien… Il respire Antoine. Quand il dort on dirait qu’il est au pays des magiciens, regarde comme il sourit. Il est fier sur son scooter. Un grand avenir. Mort ? Avenir devant lui. Il est si jeune. C’est l’anniversaire d’Antoine aujourd’hui. Je ne sais plus. Mon fils. Seul fils. Il déteste les abeilles. Peur bleue. Qu’il est couillon. Antoine. C’est des conneries. Mort. Antoine. Quelle grande gueule ! Et farceur. Il n’est pas mort. Je l’appelle sur son téléphone. Antoine ? Comment vas-tu mon grand ? Il court sur la plage avec ses copains. Comment déjà ? Ah oui, sûr il est avec Djilali. Son meilleur pote. Quel duo ! Plein d’amour. Antoine. On t’aime Antoine. Attends, je te passe ta mère. C’est loin l’océan. Tu feras attention à toi. Oui nous savons. Tu as le permis. Oui t’es un adulte. Petit bout de chou. Il va avoir froid. Papa et maman vont venir te chercher. Tu as peur. Viens te blottir.

Antoiiinneee. Un cri déchirant. Guillaume vient de hurler le prénom de leur fils. Plusieurs fois. A en perdre la voix. Un cri fort. Vibrant. D’une densité violente qui les extirpe de leur stupeur. Ils sont dans le salon. Hébétés. Ahuris, ils posent leurs yeux autour d’eux. Ils semblent découvrir pour la première fois cette pièce pourtant si familière. Ils cherchent les propriétaires des lieux. Ils ne les connaissent pas, même s’ils trouvent qu’ils ont du goût. Similaire à leurs propres goûts. Ils sont des étrangers dans leur maison. Si belle maison. Et grande. Arrogante selon des langues de vipère.

Antoine est mort. Disparu dans les fonds marins. L’océan est un linceul bien vaste pour un adolescent.

Leurs regards se croisent ; ils s’identifient dans leur douleur commune. Insupportable. Lui est terrifié ; elle hagarde. Il ouvre ses bras. Elle ne vient pas s’y blottir. Une tension grimpe en elle. Son cœur est comme un thermomètre exposé à une température inhabituelle ;  ascension vertigineuse du mercure. Elle explose. Injuste est le seul mot qui sort de sa bouche. Son visage se déforme. De rage. Des spasmes de colère la secouent. En cascade. Elle répète ce mot à l’infini, comme un mantra libérateur. Injuste. Le mantra de la résurrection. Injuste. Une prière adressée à des forces obscures qui kidnappent la vie. Quand on s’y attend le moins. Injuste. Des jeunes vies. Injuste. Elle aurait pu mourir. Elle. Injuste. Ou lui, là, aurait pu se scratcher dans son bolide. Injuste. Elle bondit ; se jette à corps perdu dans ce décor, minutieusement confectionné, simulacre d’une vie bien heureuse. A l’abri des besoins. Matériels. Injuste. Incontrôlable. Elle balance les tableaux accrochés aux murs, arrache la tapisserie. Injuste. Balance à travers le salon tout ce qui lui passe par les mains. Bibelots, livres, tables, chaises. Injuste. Lacère le canapé de coups de ciseaux. Guillaume tente de la contenir. Il se prend une volée de gifles. De coups. Injuste. Qui le fait vaciller. Injuste. Une photo d’Antoine stoppe sa crise. Net. Prise l’année dernière dans le jardin.

Elle décroche le cadre. Délicatement. Comme une relique. Sors de la maison en courant ; s’allonge dans l’herbe. Elle serre la photo. Fort. Les grillons sont en concert. Ils chantent des louanges. Un chœur doux et hypnotique qui sort des entrailles de la Terre. Elle s’endort. Guillaume au loin, l’observe. Perplexe.

Frédéric Bargeon

D’un instant à l’autre, un recueil de nouvelles….


Un banc Beaubourg, FredBargeoN

Un banc Beaubourg, FredBargeoN

…écrit pour le prix de la nouvelle d’Angers, un concours « prestigieux » ayant lieu tous les deux ans auquel j’ai participé en urgence. En urgence car je n’étais pas au courant. Je ne savais même pas que j’envisageais de participer à un quelconque concours. De nouvelles. Je ne savais même pas qu’un tel concours existait. C’était cet hiver. Premier trimestre 2014, sous la pluie drue et le ciel mouvementé francilien. A Montrouge. Dans ce lugubre petit logement partagé avec mon merveilleux cousin-ami. A l’issue d’une de nos longues conversations autour de la création, et de l’écriture en général – arrosées de mauvais rhum, celui qui impose de se casser les reins pour s’en emparer tant il est placé au plus bas de l’étagère ; les discount, temples des consommateurs pauvres sont des hard qui vous rappellent votre condition sociale. Et la tune que l’on compte pour savoir si on pourra boire et manger ; parfois ce n’est qu’un inepte dilemme entre l’un ou l’autre ; le bas de l’échelle ; on y écrasaient des citrons verts, ça passait mieux dans la gorge – je me suis mis en quête d’écrire. D’écrire plus sérieusement ; d’y croire un peu plus. De me donner une chance. Quelques recherches sur google le soir même et ce sésame qui m’ouvrait les neurones : Prix de la nouvelle d’Angers, date limite d’envoi le 15 mars 2014, un minimum de 7 nouvelles, entre 60 et 80 pages. Nous étions le 20 février. Le compte à rebours a commencé ; il trottait dans ma tête au rythme de mes idées. Elles fusèrent toute la nuit. Le lendemain matin j’écrivais un plan. Et décidais d’un thème. Le recueil fut envoyé le 12 mars. 72 pages. 7 nouvelles. Un titre. Un recueil écrit dans l’urgence et la passion. Jours et nuits. Arrosées de mauvais rhum ambré et d’un monceau de cigarettes. Le pied total.

Nous sommes début septembre. C’est la rentrée et je n’ai pas été sélectionné. Ou tout au moins je m’en doute fortement n’ayant pas eu de nouvelles du concours de nouvelles. Il n’y a qu’un lauréat ; un lauréat qui se verra publié par une maison d’édition nationalement reconnue. Je ne suis pas le lauréat ; alors, je partage. Je n’ai pas écrit pour moi. Pour mon petit ego qui connaît parfaitement sa façon d’écrire. Avec une plume singulière. Et un style. Une brève amertume empourpre mon ego ; pourtant j’ai pris un tel plaisir intense à écrire ce recueil dans les conditions décrites ci-dessus que je ne peux que partager le fruit de mon imagination.

 1 titre – 7 nouvelles – 72 pages – 1 seul thème. Qui seront livrées, ici, une fois par semaine à compter de la semaine prochaine. Une nouvelle par semaine. Un peu comme les séries américaines.

 D’un instant à l’autre

Au loin

Il est 7h52

Des grillons

Je sais

De rien

Je vais ouvrir

Dérisoire

Frédéric Bargeon

Pensée du jour dix mai


Scène de rue nocturne, Andernos les bains, FredBargeoN

Scène de rue nocturne, Andernos les bains, FredBargeoN

« Je me penche à la fenêtre. Je regarde le monde. J’observe. Les piétons. Les gens. Parés de leurs habits d’apparats, ils marchent concentrés. Inepties modernes. De sombres vêtus, ils déambulent dans une trajectoire qui ne semblent pas les travestir de gaité. Automates d’un cirque décadent et désastreux. Ils vont gagner leur croûte. Leur vie. De quoi bouffer. Se loger. Pour les plus diplômés, ils vont accumuler des deniers pour financer des loisirs bien mérités. Bien mérités ? Je me pose la question. Plus le métier est éloigné de l’humanité plus il est rémunéré. Ainsi va ce monde qui accumule des erreurs fondamentales. Et les maîtres de ce jeu macabre, de me répondre, je les entends, qu’ils fournissent, ces odieux diables, de l’emploi et de la croissance. Pauvres connards, je leur réponds, vous n’alimentez que votre propre business. Les autres, la masse, ne sont qu’une chair à diplômes pour engraisser votre immonde narcissisme. Je regarde. Désolé. Anéanti. Ils courent tous. Travailler. Je les entendrai presque remercier leurs bourreaux de leur-quand-bien-même-situation-privilégiée-de-non-chômeur. Et je les regarde. Et je  sais que l’avenir est morose. Car leurs bienfaiteurs d’employeurs sont, pour la plupart, des esclavagistes modernes qui ne s’intéressent certainement pas à l’humanité et son devenir. Je regarde. Et j’ai envie de chialer. Des larmes non pas de tristesse mais de colère. Voir ainsi mes congénères perpétuer la relation serf/maître. Mais il est vrai que j’omets de préciser qu’à présent le maître donne de l’argent pour que son serf se nourrisse et se loge. Pas plus pour la grande majorité. Un peu plus pour les autres. En sursis de productivité satisfaisante. Avant, le maître ne donnait rien de sonnant et trébuchant. Il nourrissait et logeait. Maigrement. Certes. A présent, le maître fait croire au serf qu’il maitrise son existence. Pas si sûr. Mais les serfs modernes ont tant envie d’y croire que leur stratégie est une fabuleuse farce. Comme les loteries nationales. Et je regarde. Mes larmes coulent encore. Quel désastre. »

Frédéric Bargeon