Lucien Barjon, alias « Papette Siblaw », mon grand-père paternel, hommage sétois pour son centième anniversaire


Vendredi 11 mars 2016, il aurait eu 100 ans. C’est mon grand-père paternel, mon « Papette ». Il était Homme de théâtre, de cinéma et de télévision. Il aimait les mots et la poésie, se bourrait la gueule avec Brassens, sétois comme lui, échangé quelque correspondance avec Giono. Il était communiste et déserteur. Il aimait les situations impromptues où il pouvait, sans honte, partir dans des fous rires légendaires. Il aimait l’astronomie et se plaisait à croire que les extra-terrestres existaient. Il était (trop) sensible et (trop) humaniste dans ce milieu artistique (souvent) cannibale où il faut jouer des coudes pour être en tête d’affiche.
Pour lui rendre hommage, la ville de Sète, à l’initiative de Jacques Barthés, organise une exposition autour de sa longue carrière (souvent chaotique.) Lucien Barjon, né Lucien Bargeon était un grand-père un peu lointain et pourtant si attachant.Qui m’a laissé, en héritage émotionnel, une belle sensibilité artistique.
Exposition du 8 au 22 mars à la Médiathèque François Mitterrand de Sète. Vernissage le vendredi 11 mars à 18h. Aujourd’hui départ donc pour la Méditerranée !
Voici l’affiche et le tableau que je viens de terminer pour lui fêter ces 100 ans « Papette Siblaw ». Si vous êtes dans le coin…

Rétrospective de la soirée du vernissage (quelques photos, coupures de presse et textes) :

TEXTE d’hommage de Roland Bargeon, son fils

Hommages de Gabriel Garran et Pierre Arditi

 Et la carrière de Lucien Barjon en vidéo :


Créer. Cinq lettres bien anodines pour composer un verbe tout à fait populaire. C-R-E-E-R. Sec et redondant en bouche quand on le prononce nonchalamment. Sans éclat. Exprimer pour annoncer quelque chose d’aussi systématique que d’aller manger un bout ; faire un petit somme. Ou pisser un bock. Éructer à tout va. Oui, tout le monde crée, une vie est une forme de trajectoire créatrice. Sans aucun doute. Créer avec sa tête, ses mains, son corps, et tout ça à la fois. Créer sans s’en rendre compte par ce que la vie est une pelote de laines pleine de nœuds, des fils coriaces dans tous les sens qui ne se tricotent pas aisément ; une sacrée dose d’imagination est nécessaire pour en sortir quelque chose de correct. De fort. D’intense. Ou même de doux. De satisfaisant. D’honnête. Une vie est une création en soi. « Tu es le créateur de ta vie » lit-on souvent dans les réclames des « bien-faiteurs » du bien-être. Un peu facile l’adage. Un fourre-tout à la mode qui se révèle être une coquille vide. Bien souvent. Être le créateur de sa vie et l’acte de créer dans une dimension artistique peuvent, par quelques détours et angles arrondis, se rejoindre, emprunter des sillons similaires, mais l’un et l’autre n’impliquent pas la même intention. La même exigence. La même intensité. La même nécessité absolue. Il y a une différence de taille et mon propos n’est pas de dévaloriser l’énergie créative mobilisée pour cheminer dans sa vie. Non absolument pas. C’est que l’acte de créer tout court, dans le sens artistique du terme ne supporte aucune compromission. Il n’y a pas la moindre place offerte à la complaisance. Aux petits arrangements avec ses valeurs. Avec l’univers intérieur source d’inspiration.

Créer est une succession de pensées, de réflexions qui sont viscéraux, intransigeants, incontrôlables ;  des « dures à cuire » violents, monstrueusement envahissants ils assomment l’âme et le corps de l’artiste de coup de butoirs émotionnels et existentiels, ils accaparent le quotidien et repousse dans des sphères lointaines les petites préoccupations, ils sont vicelards tant ils s’immiscent et gangrènent tous les pores, toutes les cellules, ils sont imminents et pointilleux, irascibles et purulents, c’est comme la lave bouillonnante du volcan. On ne peut que s’absoudre et se laisser lacérer. C’est la semence de la création. L’éden grondant de ce qui, d’un instant à l’autre, va surgir sur une toile, une feuille, une photo.

Alors créer devient le passages à l’acte, ces gestes, ces mouvements qui apaisent l’âme et donne un sens au magma explosif. Exprime et explicite, même de façon sibylline, la pensée, la réflexion, le point de vue philosophique qui, à l’intérieur, grossissaient, mûrissaient et n’attendaient qu’une seule et unique chose naître, prendre forme, et être exposés aux lumières du jour, aux regards aiguisés du monde. Ce monde qui s’il se laisse porter et s’autorise un lâcher prise, verra immédiatement si la démarche est honnête, profonde et authentique. Il le ressentira intuitivement. Le jugement dernier qui n’admet pas les mensonges !

Créer est cet incessant ressac entre procrastination invivable et l’obsession de la mise en forme. C’est déroutant, jouissif, difficile, et totalement irrépressible. Exigeant. Vivace. Et vital. L’artiste ne peut pas faire autrement. Il n’y a pas de stratégies d’évitement ; c’est impossible. Ou alors, c’est la mort clinique et l’apparition du zombie, arpentant les méandres de la vie, désincarné. Vide.

Après quelques mois d’une pause imposée dans ma création, le cycle infernal reprend. Ça va déménager, je vous l’assure !

Pigments et peinture à l’huile sont mes nouveaux compagnons. L’odeur de l’huile de lin déjà titille de son étrange odeur mes narines. J’en ai plein les mains et j’ai les ongles d’apparence crasseuse.

Que les artistes vivent et ne s’empêchent pas de créer. Quoi qu’en pense le monde.

Bargeon (prochainement fBi, soit fédération du ou des Bargeon Incrédule(s), Impatient(s), enfin tout mot commençant par la lettre I ; en fonction de mon humeur.)

« D’un instant à l’autre » de Frédéric Bargeon, le recueil et les 7 nouvelles réunies


D’un instant à l’autre

Frédéric Bargeon

Un banc Beaubourg, FredBargeoN

Un banc Beaubourg, FredBargeoN

Au loin

 

Mur Anglet, Pays Basque, FredBargeoN

Mur Anglet, Pays Basque, FredBargeoN

Je m’appelle Mélanie. J’aime répéter mon prénom à haute voix, je détache les syllabes, je prends une brève  inspiration entre chacune d’elle, et je me délecte. Mé – La – Nie  est une mélodie qui me rappelle le début du printemps quand les oiseaux se chamaillent et chantent les louanges des premières lueurs du jour. Je le répète en boucle. Durant une bonne heure ; jusqu’à ce que j’en oublie le temps qui  passe et cliquette dans la pendule, cette vieille breloque familiale qui m’informe avec régularité et sympathie – croit-elle – les quarts d’heure. Son cri de vieille bique a l’effet de l’alcool à quatre-vingt-dix degrés sur une plaie à vif, il réveille mon ennui, ma lassitude, dirai-je, le terme est plus proche de ce que je ressens. J’en hurlerais parfois et si je laissais aller mes impulsions, je prendrais un gros marteau et je taperais sur sa carcasse de bois jusqu’à ce qu’elle trépasse enfin et me laisse dans une incertitude temporelle. En paix. Mais voilà, même si un marteau traîne dans un placard, je n’ai ni la force adéquate ni l’audace de l’impulsivité. Je suis née à une époque où les parents apprenaient à réprimer les pulsions et à les maîtriser. Cette journée sera longue comme les précédentes tout comme demain. Tout à l’heure je chanterai, en boucle, mon prénom ; en fait, dès que l’angoisse du temps qui passe me saisit. Et m’effraie. Un remède de grand-mère d’une efficacité immédiate mais qui malheureusement ne traite pas le mal originel. Un placebo pour la tête. Pas plus.

Je suis née en dix-neuf cents vingt-quatre. Je suis donc une antiquité de bientôt quatre-vingt-dix ans. Et pour être honnête, je ne pensais pas que je vivrais encore à cet âge si avancé. Le quatrième âge comme vous l’appelez, à moins que cela soit le cinquième âge. Je suis une vieille dame dans une société dont les paradoxes m’échappent. Vous, oui j’utilise ce vous pour la simple et évidente raison que je ne fais plus partie de votre univers.  Je suis recluse dans mon appartement et quand je sors dans la rue, vous ne me voyez pas vraiment, tout juste si vous me regardez. Et ce que j’arrive à lire dans vos yeux, malgré une cécité en berne, n’est pas réjouissant ; c’est même peu ragoûtant. Vos pupilles quand elles croisent ma silhouette rabougrie et déformée sont comme des fusils, elles tirent  deux types  de cartouches : la pitié dégoulinante ou le dégoût dédaigneux ; certains sont même capables de tirer les deux cartouches simultanément. A vue. Soyez certains que la cible est touchée en plein cœur. Scrabble à tous les coups ! Je ne sais même pas si vous vous rendez compte de votre attitude. Je ne me pose plus ce genre de question car je me sens, de mon plein gré, inapte à votre monde si paradoxal. Je suis vieille et je suis loin d’être la seule vieille dans une société qui  déteste vieillir et hait les effets du vieillissement, tente de les effacer à n’importe quel prix,  tout en érigeant un autel quasi religieux à une espérance de vie qui grimpe toujours plus haut dans la pyramide des âges. Atteignant des sommets inégalés à ce jour, chaque année exhibant sa poignée de mois d’espérance de vie supplémentaire. Et chacun d’applaudir ce résultat et de féliciter je ne sais quel progrès. A quoi bon ? Je vous le demande les yeux dans les yeux. A quoi bon ? A quoi bon atteindre ces âges si élevés alors que personne ne revendique une quelconque impatience à devenir vieux et absolument aucun d’entre vous n’envie notre état général. Ni notre corps, ni notre quotidien, et je ne parle même pas de notre mental. Pour beaucoup, un vieux est un gâteux, un râleur, un malade et un dégénéré qui ne voit que par le prisme de son passé. Vous n’avez certainement pas tort, il existe des vieux de ce genre tout comme il existe des jeunes cons totalement inintéressants et complètement amorphes. Il est plus facile d’élaborer des généralités que de chercher à comprendre. Comprendre peut effrayer en ce qui concerne la vieillesse. Quant aux autres sujets, je ne me sens pas suffisamment cultivée pour émettre mon point de vue. Je suis une femme timide et discrète. Je n’ai jamais eu l’audace de mettre en valeur mes qualités. Et mes défauts ! Quelques-uns sont coriaces, soyez-en convaincus.

Je vais avoir quatre-vingt-dix ans dans quelques semaines et je ne sais plus vraiment où j’en suis. Le temps est une torture. Tout comme pour vous, je crois. J’ai quitté la vie active depuis des décennies bien sûr, mais je me souviens déjà que le temps était abordé d’une façon bien étrange. Morcelé. Séquencé. Défini. Trituré dans tous les sens. Domestiqué pour servir des objectifs pas très catholiques. Dans votre monde le temps est directement affilié à l’argent et à vos diverses activités. Professionnelles. Privées. Et le bien-être. Ah vous n’avez que ce mot là à la bouche, le bien-être. Être bien avec soi. Avant tout. Mais je m’égare. Le temps préoccupe tout le monde. A vous regarder marcher dans la rue et à décortiquer vos réactions, je crois comprendre que vous courez après le temps. Un marathon incessant. A vous écouter, il vous en manque cruellement. Il vous file entre les doigts. Vous soufflez, vous chouinez, vous prenez des airs exaspérés et que sais-je encore. Mes propres enfants justifient la nature sporadique de leurs visites par des agendas surchargés. Des piranhas de papier chronophages. Je crois plutôt que de voir la vieille ne les enchante pas. Eux-mêmes ont dans les yeux ce que je vois dans les yeux des inconnus. Je les écoute me parler de ce temps qui s’écoule tellement vite et j’acquiesce, car moi aussi j’ai été jeune et je peux comprendre que le temps, dans mon appartement, s’écoule dans une indolence effrayante. Moi-même elle m’effraie. Et je m’aperçois qu’il a défilé à toute allure, sans que je ne me rende compte de rien. Ou presque. L’aspect pernicieux  dans l’avènement de la vieillesse, ce grand âge qui, à mon humble avis, est aux antipodes de la légendaire sagesse, est le basculement brutal de la perception du temps. C’est un choc terrible. Une descente aux enfers. Longtemps j’ai refusé de l’admettre ; la négation a ce pouvoir éphémère et empoisonné de vous détourner d’une cruelle vérité. De déplacer à plus tard la prise de conscience d’une réalité contrariante. Le grand âge est le moment où le temps devient un compagnon envahissant. Un faux ami incompréhensible. Et extrêmement pesant. C’est difficile à expliquer clairement. Faut-il, peut-être, avoir quatre-vingt-dix ans pour ressentir la sentence ? Un sacré imbroglio dont personne ne parle. Et qui me lasse. Profondément.

Quand le présent n’est que solitude et grincement du corps et l’avenir n’est qu’un inévitable billet sans retour, le passé est un eldorado sublimé auquel on se raccroche. Et les souvenirs pleuvent. Des averses d’images en technicolor, un peu usées, un peu fanées qui s’amassent dans la lie du temps qui stagne. Du temps qui ne sert plus à grand-chose. Alors, je ressasse pour avoir la sensation d’exister. Encore un peu. Je suis assaillie. Sans cesse. Du matin au soir. Imaginez la place qu’occupent quatre-vingt-dix années d’expériences accumulées dans une existence, devenue étriquée, d’une vieille dont l’activité principale, même si l’usage de ce mot est, ici, galvaudé, est d’attendre. Ou d’être juste là. Peut-être. Mes instants présents sont trop désagréables et insipides pour me délecter de l’onctuosité de l’immédiateté. Quant à projeter des envies, je vous confierai que la simple évocation de la mort m’embarrasse. Je ne suis pas vraiment à l’aise avec la finitude. D’ailleurs, je n’exagèrerai pas en affirmant qu’elle emmerde tout le monde la mort. Nous savons quelle est notre postérité commune mais nous n’y pensons pas. Ou vaguement. Comme un lointain évasif, invisible à l’œil nu. Par contre, à quatre-vingt-dix ans, il serait d’une absurdité totale de détourner les yeux de ce lointain qui brusquement existe dans une promiscuité déconcertante. Palpable. La randonnée  vers cette terre inconnue et hostile est certainement progressive. Elle se fait par étapes. Au fil des ans. Absorbés par nos existences de pacotille auxquelles nous donnons, dans le feu de l’action, un prestige qui se révèle être bien illusoire à l’approche de ce néant. Les élucubrations intellectuelles, les accumulations matérielles et les trépidations émotionnelles ne sont que des stratégies d’évitement pour exhorter la décrépitude et l’extinction. Inévitables. Il n’y a aucune exception à la règle, personne n’y échappera quel que soit son parcours ; certains, en revanche, ne connaitront pas le grand âge. Et, à bien y réfléchir, j’aurais préféré mourir en pleine maturité et non attendre ce pourrissement. Vous me trouvez brutale, n’est-ce pas ? Ce mot est violent, je le conçois surtout quand il est employé pour qualifier un être humain. Pourtant c’est avec cette âpre honnêteté que je me regarde. Je me sens comme une poire tombée de son arbre, écrasée au sol, immangeable, la chair esclaffée offerte aux champignons et autres organismes se nourrissant de la putréfaction.

Je pourris. C’est une sensation bien réelle. Inconfortable. Le corps lâche, je vous assure. Et le temps, toujours ce foutu temps, me rappelle sans cesse, dans chaque geste, ces banalités quotidiennes exécutées sans conscience, que la machine a dépassé la date de péremption. Largement. C’est insensé. Me lever est un calvaire après une nuit hachée et fragmentée. J’ai perdu l’élasticité nécessaire à l’amplitude du mouvement. Je suis contrainte de chercher des tactiques d’appui, de contournement, d’évitement et que sais-je encore. La moindre des choses dure un temps infini ; un étirement du temps à vous mettre en rogne pour le restant de la journée. Cuisiner, me laver, m’habiller, marcher, m’assoir, me lever, aller aux toilettes deviennent des épreuves olympiques. Tous les jours. Je comprends que certains d’entre nous, les vieux, abandonnent la compétition et se négligent. La fatigue est la sensation permanente. Elle vous colle au corps comme une goule. C’est certainement une raison qui vous éloigne de nous. Le goût amer du grand âge s’infiltre dans la bouche quand vous vous coltinez la visite des vieux. L’amertume de la lenteur et de l’abattement ; ça vous agace et vous inflige une frayeur inégalable. Notre pourrissement vous met devant un fait accompli « voilà ce que tu vas devenir », c’est très désagréable ! Ça pique les yeux ! Alors vous retournez tambour battant dans le tourbillon de la vie. De votre vie. Dans ce monde qui porte aux nues la vitesse et l’instantanéité. Le renouvellement permanent et les choses qui ne durent pas ; l’exact opposé de ce que nous représentons. Alors, nous restons là, avachis dans le fauteuil ou tapis derrière le rideau de la fenêtre, humant l’air frais apporté par le courant d’air de votre passage éclair. Qui nous a fait plaisir ou seulement contrarié. Vous regarder frétiller dans tous les sens, vous entendre exposer vos projets et vos turpitudes peut nous agacer à un point que vous ne pouvez imaginer. Votre énergie est une perturbation sincère à notre lenteur de circonstance et un assaut bileux qui ravive la belle époque et ses cotillons de souvenirs. La mélancolie rôde et s’abat en général très vite ; elle s’incruste pour des heures. Vous êtes tellement obnubilés par votre existence que vous n’avez guère pris le temps de savoir comment nous allons vraiment. Mais du temps, vous n’en avez pas. Pas pour ce genre de préoccupations. Je ne porte aucun jugement, je décris une réalité. L’incompatibilité de deux espaces temps, deux courbes parallèles dans l’incapacité métaphysique de se rencontrer. Et je n’ai aucune rancœur. Je n’ai pas l’âme à vous culpabiliser. C’est sûrement  pour cette raison que la société nous incite à intégrer des maisons de retraite. Evidemment, certains de mes congénères qui sont atteints de pathologies mentales si dégradantes, cet Alzheimer dont la presse parle et qui embarrasse tout le monde, y compris le corps médical, n’ont pas d’autres alternatives que d’intégrer ces maisons de détention aux tarifs exorbitants, ces couloirs de la mort où vous les entassez pêle-mêle. Le décès d’un vieux libérant un lit pour un autre vieux croupissant dans je ne sais quel service hospitalier ; un fardeau dont on ne sait que faire ; un embarras tout juste tu par  la société et la famille. Je vais vous dire ce que je pense de ces endroits. C’est une honte. Une véritable honte.  Je pense que votre volonté est de nous cacher. Et vous culpabilisez. Nous sommes un embarras, des furoncles dans vos vies trépidantes. Une bande de nuisibles aux corps cassés et à la tête dérangée. Notre présence occasionne dans vos esprits des tumeurs existentielles ; et dans vos contradictions morales, vous nous interdisez de mourir. La société interdit de mourir et d’en exprimer l’envie. Je ne peux même pas parler de la mort. Ma mort. Mon avenir tout tracé. Mes enfants me répondent d’un ton outragé que ce n’est pas le moment ; que j’ai encore le temps – hummm toujours lui –  mais qu’en savez-vous ? J’y pense souvent. Et ce malgré votre amour,  votre attachement ou votre peur de la perte. Je vis cette imminence tous les jours, mes chers enfants. Et ma lassitude aussi.

Il se peut que le rejet de la mort engendre, chez vous, une manie détestable. Mes propres enfants, pourtant déjà retraités, ces poussins de la vieillesse, hyper actifs comme ils aiment à se présenter, adoptent ce comportement insupportable. Pourtant, je suis certaine qu’ils ressentent les prémices de la décrépitude. A bien y réfléchir, ils doivent se penser toujours verts et pimpants ! Cela doit les rassurer de penser qu’ils sont encore exclus de ce processus avilissant. Garants de je ne sais quel savoir supérieur, ils s’octroient le devoir de  se mêler de mon quotidien et de son organisation. Ils sont intrusifs. Ils pensent à ma place. Ils se donnent le droit de savoir ce qui est bon ou mauvais pour moi. Les rôles s’inversent. Je deviens l’enfant de mes propres enfants ; redistribution des places véritablement perturbante. Je ne peux pas abandonner en un claquement de doigts la femme que j’ai été ; mes habitudes, mes obsessions, mes rituels et mon jardin secret. Je ne peux être enthousiaste quand ils me disent que mon intégrité sera préservée et protégée dans une maison de retraite. Non, vraiment, je ne peux pas suivre et adhérer à leurs pensées bienveillantes. Hors de question ! Je ne peux pas croire que ma vie sera meilleure dans cette geôle, anti-chambre de la mort. Non, je ne peux pas. Je ne suis pas folle. Je ne suis pas malade. Je suis vieille. Toute la différence se trouve dans les mots et leurs définitions respectives. Et, je suis en train de comprendre que je me suis embarquée dans une croisière illusoire. Une affabulation des plus cyniques. Je comprends. A présent.

Je sais que je me dégrade. Je sais que je deviens impotente. Je sais que je me suis enlaidie. Je sais que je suis embarrassante. Je sais que je me répète. Je sais que je ne sers à rien. Je sais que je vais mourir. Je sais que je n’ai pas envie de souffrir. Je sais que j’ai un pécule attractif. Je sais que mes enfants m’aiment. Je sais qu’étirer ma vie au de-là de mes quatre-vingt-dix ans ne m’intéresse plus. Je sais que personne ne m’écoute. Je sais que l’on me considère comme un nourrisson tout fripé. Comme je l’ai précisé, je suis lasse. Une lassitude pesante. Et pourtant sans gravité. J’ai vécu une vie trépidante. J’ai aimé. Plusieurs fois. J’ai eu peur. J’ai vibré. Je me suis battue. J’ai ri aux éclats et pleuré à maintes reprises. Je sais ce qu’est mourir de faim, de froid, de honte et  d’amour. J’ai connu l’opulence comme la disette. J’ai appris plusieurs métiers. J’ai compris que le monde changeait à toute vitesse. Que certains changements ne m’intéressaient absolument pas. J’ai accepté d’être complètement dépassée. J’ai observé et analysé. J’ai voyagé et me suis pris des claques. J’ai peu de regrets et encore des envies. Des envies que je n’assouvirai jamais. J’ai croisé des êtres qui encore m’habitent et me font frissonner. J’ai compris que devenir trop vieux n’est pas vivable. J’ai compris qu’être vieux dans un monde qui  maintient à bout de souffle la vie est le signe d’une société qui a peur. Peur de sa condition. Peur de sa mortalité. Peur de vivre dans l’instant. Peur d’assumer des responsabilités. Une société qui vit dans l’avoir et non dans l’être. Être nécessite une franchise et un courage que vous avez perdu. Oui, je crois que le mal de votre temps est la peur d’affronter  la réalité et les responsabilités qui en découlent. Vous n’acceptez ni les frustrations ni la simplicité de l’existence ; tout doit être un faste permanent. Vous  vous contraignez à respirer le bien-être et vous aspirez votre énergie à devenir inoubliable. Je crois que votre inaptitude à vivre vous fait mal. Vous souffrez d’un cancer que je ne peux assimiler, un cancer étrange, l’obsession d’être en vie alors que vous vivez. Ce qui vous angoisse au-delà des affres du vieillissement dont je viens de parler pendant des pages est l’inacceptation puérile de l’évolution naturelle des choses. Je crois que vous avez construit  une société qui est obsédée par un seul et unique besoin, le besoin inextinguible d’avoir une maitrise sur tout. Quelle effrayante et détestable croyance !

Je suis vieille. J’aurai quatre-vingt-dix ans dans quelques semaines. Et j’ai enfin compris que me libérer de la vie à tout prix était une chose simple et accessible. Je me sens mûre pour interrompre le pourrissement qui dégrade mon corps. Et ma tête. Ma vie est suffisamment remplie. Elle peut s’arrêter. Le cheminement a été long. Je suis prête. Ce soir je vais me coucher. Comme d’habitude. J’éteindrai ma petite lampe de chevet. Et je sais que demain matin je ne me réveillerai pas. Je serai, enfin, libérée de ce temps qui n’a plus de sens. Au loin, au-delà de mon appartement, le monde continuera à klaxonner et trépigner. A votre façon.

 

 

 

 

Il est 7h52

 

Reflet

Reflet

Il s’est couché tôt. Trop tôt. La veille, après un dîner frugal, il s’est barricadé dans sa chambre. Sa mère, une quadragénaire aux hanches chevalines, agile quand il s’agit de beugler, l’a bousculé. Violemment. A tenté de le molester. Brandissant son antique cuillère en bois dégoulinante de sauce, celle qui touille tous ses plats mijotés avec amour et dévotion. Hurlant un il ne sait plus quoi d’injonctions presque vulgaires, elle s’apprêtait à lui administrer un coup magistral entre les omoplates pour faire taire sa juvénile mutinerie quand, dans un fracas de chaise, il a quitté la table familiale. Hors de question de perturber le cérémonial du dîner ;  il était dans l’obligation, sans dérogation possible, de finir son assiette de navarin de veau. Bien se nourrir à son âge est devenu l’obsession hystérique de sa lourde mère depuis que la balance électronique indique un déficit pondéral, annonciateur d’une anorexie. Selon elle. Information certainement piochée et certifiée conforme dans une revue féminine ; ces hebdomadaires infâmes qui fidélisent leurs lectrices-mères en les abreuvant d’articles sur l’inquiétant pourcentage de jeunes borderline, amalgamant crise d’adolescence et délinquance. Témoignages à l’appui. Stratégie émotionnellement racoleuse. Et juteuse.

 Toujours est-il que sa mère, convaincue de la provocation de son fils aîné, s’acharne à le gaver de bonnes chairs. Dessein honorable mais totalement à côté de la plaque qui provoque des conflits à n’en plus finir ; il n’est ni provocateur ni délinquant. Tracasseries excessives d’une femme-mère, méditerranéenne de surcroît, pour laquelle les frontières du monde ne dépassent pas les murs de sa cuisine et ses copines du quartier. Par intermittence, entre deux casseroles, un journal télévisé lui ouvre quelques meurtrières sur le château-fort-monde. Actualités guère objectives et souvent déformées. Mais ça, elle ne s’en rend pas compte. Ou peut-être qu’elle n’a pas envie de voir.

Barricadé dans sa chambre, Karim, s’est jeté sur son lecteur mp3. Le casque calé sur les oreilles, il a poussé le volume. Au maximum. Faisant taire, enfin, le tremblement inquiétant des poings maternels, un chapelet de chocs rugueux égrenés sur la porte bien trop frêle pour supporter un tel assaut de suppliques. Il connaît l’émotivité excessive de sa mère ; elle est incapable d’exprimer autrement que par l’agressivité le fond de sa pensée. Les mots arrivent par paquet dans sa gorge et s’étranglent avant même qu’elle ne puisse les ordonner en des phrases intelligibles. Alors, elle expulse. Des cris. Des secousses. Plus rarement, un amalgame de hurlements et de gémissements. Une véritable torture. Malgré l’habitude, Karim ne supporte plus cet étalage ; il ne se doute pas qu’elle non plus ne se supporte plus. Déteste sa fragilité maladive ; son handicap des mots comme elle le nomme, en chialant seule, le matin quand tout le monde dort encore. Ses larmes glissant dans sa tasse de café noir.

Il a seize ans. A cet âge-là, Karim est plus préoccupé par ses bouleversements intérieurs, ouragan relationnel et psychique qu’à déchiffrer et tolérer les défauts des adultes. En ce moment, il est embarrassé. Tourneboulé. Une jeune fille de sa classe, Clara, qu’il regarde croit-il avec discrétion, sans cesse, l’obsède. Chaque jour un peu plus. Le matin, il est en ébullition dès qu’il monte dans le bus. Son cœur trépigne, irradiant son visage d’une chaleur intempestive, celle des étés caniculaires ; il se sent ridicule et pourtant il ne peut contenir la riposte de son corps vis-à-vis de son impatience. Graduelle. Encore cinq arrêts. Transpirer à l’idée de la voir. Encore quatre arrêts, les lycéens toujours plus nombreux, s’entassent ; Karim sent la sueur s’accumuler sous ses aisselles ombrées de poils fins. Encore trois arrêts. La chercher dans la foule. Les gouttes de sueur glissent sur sa peau caramel, mouillent sa chemise. Je pue. Encore deux arrêts. Son cœur va exploser, ses mains sont moites. Il peut la discerner, elle lui tourne le dos, sa chevelure douce ondule. Il enrage. Elle se marre avec des gars qu’il ne connaît pas vraiment. Toujours la même bande dont il est exclu. Connards. Plus qu’un arrêt. Il brûle. Tacle un copain qui vient de lui écraser le pied. Involontairement. Il est sur les nerfs. Fragile. Bambin dans son blouson neuf. Sa conviction de déclarer sa flamme à Clara s’éteint dès qu’il sort du bus. Il est trop timide. Où est-ce la maladresse des premières amours ? Il tente de retrouver un parfum de virilité. Feinte. Vaine tentative pour dissimuler ses émois.

Il s’est couché en placardant le visage de Clara sur tous les murs de sa chambre ; fantôme-femme au corps si attirant. Ressassant ses sentiments frustrés. S’indignant de son incapacité à faire le premier pas. Les cris de sa mère résonnaient dans sa tête. Encore. Une boule de sanglots coincés dans ses entrailles ballonnait son estomac. Le cœur était lourd ; et la perspective de l’existence bien désagréable.  Il a gigoté et cherché le sommeil une bonne partie de la nuit. Quand son portable sonne à six heures et trente minutes, il n’a dormi que deux heures.

S’extirper de la couette est une épreuve. Un arrachement comparable à un accouchement. La douce et anesthésiante chaleur du lit le protège des abîmes extérieurs. En vrac et sans logique apparente, l’éducation nationale, les engueulades parentales, la nuit, l’automne, sa petite sœur, le jour, son copain Léo, Clara et sa bande de morveux, la cuisine huileuse de sa mère, le couscous de la cantine, les pulsions, la mort, la vie. Il a maugréé. Râlé. Soufflé. Vie de merde. Le souvenir d’un exposé de français le fait surgir de son lit comme un toqué. Karim est un élève studieux, identifié par la communauté professorale comme frôlant l’excellence. A un demi-point près. Tatillonne conclusion. Qui ne le décourage en aucun cas. Il est ambitieux quand il s’agit de son avenir professionnel. Hors de question de moisir dans ce quartier. Un bol de chocolat exhalant la bonhomie de l’enfance fume sur la table de la cuisine ; trois tartines surchargées de beurre l’encercle, sentinelles de la toquade maternelle, faire bouffer ce gamin maigre comme une vis, coûte que coûte. Malgré son humeur aussi noire que l’encre, il sourit. Timidement. Et s’attable, la pupille brillant d’un éclat de félicité. De nostalgie aussi ; élan de tendresse pour sa mère dont il est si éloigné. Avec laquelle il ne communique plus depuis des mois. Il mange les trois tartines, boit son lait chocolaté. Presque joyeusement. Jusqu’à la dernière goutte. Il se sent ragaillardi, son nœud à l’estomac s’est disloqué comme par magie. Il s’empresse d’aller se doucher et s’apprêter ; aujourd’hui, il ne prendra pas le bus, il a envie de marcher ; il a besoin de respirer l’air à grandes bouffées et de le laisser emplir ses poumons ; il veut en emmagasiner, à chaque foulée le rapprochant du lycée, un maximum, ventiler ses esprits et aérer son cœur afin, espère-t-il,  de saisir à la volée la bravoure qui lui tourne le dos depuis des semaines, cet aplomb viril des individus conscients de leur faculté spontanée et naturelle à atteindre leur objectif. Aujourd’hui, il doit aborder Clara avec franchise. C’est vital. Et l’intimer de l’écouter. Quelques minutes. Pas plus. Il en est capable. Il le sait. Merde, je ne suis pas une mauviette. Lui proposer de faire quelques pas, là-bas, dans ce coin de la cour, où les arbres et les haies s’organisent en table ronde, pour n’être aperçus de quiconque et se lancer. Sans marmonner. Ni  bégayer. Epancher son cœur sans excès. Etre sobre et concis. C’est simple de demander à une fille magnifique de sortir ensemble se rassure-t-il, à voix basse, en frictionnant son torse devant le miroir de la salle de bain. Il n’en est pas vraiment convaincu. C’est une chance, je n’ai pas de vilain bouton blanc sur la gueule.

Il est sept heures et dix minutes. Il enfile ses baskets. File se parfumer. Jette un dernier coup d’œil à sa silhouette. Il se trouve mignon. Sincèrement. Une vague de satisfaction remplit son égo, il est émoustillé. Dans le vestibule, sa mère  range le meuble à chaussures, un prétexte quotidien pour croiser son fils et l’admirer. Avec gaucherie, elle se tourne vers lui, l’étreint sans un mot, un geste d’une tendresse infinie. Sans ajouter une de ses recommandations habituelles, elle le regarde droit dans les yeux. Avec sobriété et intensité. Je m’excuse pour hier soir, je suis allée trop loin. Il ne lui connaissait pas cette capacité à murmurer et non à gueuler. Sa colonne vertébrale frémit comme celle d’un chat sous la caresse affectueuse d’une main qui chaoupine sa fourrure. Il est incapable de répondre. Eberlué, il descend les escaliers de la tour. Oubliant presque l’épreuve sentimentale qui l’attend au bout du chemin de l’école.

Il se sent tout chose dans l’air frisquet du matin. La vie est maligne. Tu penses être né sous le signe raté ascendant vaurien et soudain tu te retrouves posé sur un piédestal. Il se met à siffloter un refrain imaginaire. Karim pense à Clara. Il est gorgé d’entrain. Il imagine le dénouement ; scénarise jusque dans les moindres détails le court métrage de sa première fois. Dans moins d’une heure, elle sera là, si proche, souriante à l’écoute de ses confidences maladroitement exprimées, lui, tremblera dans toute son échine, les mains prêtes à saisir son visage empourpré d’émotions. Leurs lèvres se rapprocheront, au ralenti, avant de se frôler, de se coller et de s’entrouvrir ; leurs langues feront connaissance. Un baiser inoubliable. Et savoureux. Il  ressent une fièvre incontrôlable et puissante dans son entrejambe. Il est excité comme un jeune premier. Espoirs érotiques d’un jeune puceau qui entrevoit, enfin, l’opportunité de vivre ses fantasmes lubriques maintes fois ressassés dans ses séances discrètes de masturbation solitaire. Il accélère machinalement la cadence de ses pas.

Une pression l’entrave dans sa démarche guillerette. Violemment. Comme un gnon asséné au niveau de la clavicule. Il sursaute. Crie et se dégage dans un balancement de hanche. Se cogne contre le rétroviseur d’une voiture. Aïe, putain c’est quoi ce délire ? Il est sur le point de bondir, réflexe animal, et de charger en direction du danger. Il regarde devant lui ; il n’y a rien. Pas un chat. La petite rue bordée de pavillons tristounets ne laisse entrevoir qu’un bataillon de volets clos et quelques fantomatiques rosiers derrière des clôtures bien rangées. C’est samedi matin, le jour ne s’est pas encore hissé suffisamment haut pour envelopper la nuit de ses tentacules solaires et éclairer le ciel. Il perçoit un râle. Si léger qu’il tourne sa tête dans tous les sens, il n’arrive pas à déterminer la provenance des gémissements. Il avance et bute contre une masse. Flasque. Il sursaute à nouveau. Baisse son regard et découvre un corps avachi. Face contre trottoir.

Il est étourdi par ce qu’il découvre. Il ne comprend pas ; n’arrive pas à dérouler les fils dans une logique sensée. Il n’imprime pas la consistance de la réalité. Crue. Si soudaine. Il recule. Le râle de l’homme devient plus clair. Plus précis. C’est un râle de douleur. Un râle de peur et de souffrance. Un râle que Karim n’a jamais entendu. Un râle qui, tout à coup, le fait flipper. Il lui prend l’envie de courir ; de quitter cette scène, dans l’urgence. Courir dans n’importe quelle direction. Pour fuir une coïncidence dans laquelle il n’aurait jamais dû se trouver ; il en est certain. Il a peur. Il recule. Encore. Il veut s’éloigner de ce corps qui, il  le voit bien, tremble. Ce corps gras qui pourrait être celui de son père. Petit et trapu. Allongé, là, dans une lumière blafarde, entre chien et loup, où tout n’est que formes évanescentes. Deux secondes avant, il bandait dans un état d’allégresse et maintenant il frissonne, envahi par une impression de solitude pesante qu’il n’a jamais vécue, dans une rue froide en compagnie d’un corps  projeté d’il ne sait où. Son estomac grince. Une barre de fer a élu domicile dans ses intestins. Il a mal. Il jette des regards. Partout. Tel un oiseau craintif picorant sur un sol gelé quelques graines offertes en hiver, guettant le danger imminent, évident. Incontournable. Il est seul.

Sa respiration hoquette. Lui vient en tête une effroyable croyance. Ils vont tous imaginer que j’ai agressé le vieux que j’ai voulu lui voler de la tune que je ne suis qu’un vaurien de plus un arabe qui vient confirmer la règle voleur et violent. Monsieur monsieur je ne vous ai pas agressé hein monsieur dites-leur que je ne vous ai pas touché que je marchais tranquille en pensant à Clara. Monsieur ! L’absence de réponse le sort de sa torpeur. L’idée de déguerpir le taraude encore. Le râle de l’homme s’intensifie. Pénètre dans les oreilles de l’adolescent. Il est saisi par l’étrangeté de cette vibration. Un appel à l’aide, peut-être ? Il n’a pas l’expérience nécessaire pour capter la tessiture d’une telle supplication. Ce que cela signifie et ce que cela implique. Un pincement au cœur lui arrache un spasme sans larme ; il éprouve la pression des bras de sa mère qui, sur le pas de la porte, lui a rappelé l’intensité de son amour, sa fierté de l’avoir comme fils. Elle n’accepterait certainement pas qu’il soit lâche. Il n’a pas été éduqué ainsi. Dans une profonde inspiration, remplissant ses poumons d’oxygène frais, il se rapproche de l’homme. Et s’agenouille. Avec délicatesse. Sa main frôle l’épaisse tignasse blonde. Glisse en direction de son épaule. Et dans un geste un peu trop nerveux, il se décide, enfin, à retourner le corps. La tête de l’homme se renverse d’un coup sec, le libérant simultanément du caillou qui lui écorchait le front et de l’odeur d’urine qui farcissait ses narines. Karim regarde ce visage inconnu. Fasciné. Une moustache discrète et bien coupée, des traits d’une finesse presque féminine, un nez en trompette, et du sang partout. Il regarde. Hypnotisé. Le sang rampe sur la peau, un entrelacs étrange de lignes et de courbes qui se chevauchent dans une chorégraphie engourdie. Il croirait voir des hiéroglyphes d’un rouge sombre. Si profond ; si beau.

Il tressaille en remarquant les lèvres remuer. Il se fige devant le regard intense de l’homme. Des yeux qui supplient. Implorent quelque chose mais quoi ? Un regard puissant, capable de lire en l’autre, de passer au travers. Un regard qui happe Karim. Totalement. Comme dans un état second, il plonge ses yeux dans les yeux bleus de l’homme. Et se laisse guider non comme un automate mais comme le ferait quelqu’un qui ne réfléchit plus, n’écoutant que l’écho de son cœur. Réagissant à ce qu’il a dans les tripes. Il essuie la bouche ensanglantée avec la manche de son blouson  neuf, approche son oreille. Le souffle léger de l’homme coule dans son tympan. Ce qu’il prenait pour un râle sont des mots. Il caresse sa joue brûlante pour l’inciter à répéter. Malgré l’effort. Et colle presque son lobe, les lèvres le caresse par intermittence, il veut entendre. Je…entr…d…mo..ir Maaarc..dit..à…m…fils… Il attend la suite qui ne vient pas. Karim frissonne. Il relève avec délicatesse la tête, l’oreille encore bourdonnante. S’assied à même le sol. Les yeux de Marc semblent sourire, si sereins. Dans un sursaut de rage, l’adolescent s’accroupit et, dans ce qui doit être un souvenir pioché dans une série télévisée dont il est friand, saisit entre ses doigts la bouche de l’homme gisant, inspire le plus d’air possible ; pose la sienne sur ses lèvres et souffle. Souffle. Souffle. Jusqu’à s’en étourdir. Il recommence plusieurs fois. Ou l’imagine-t-il ainsi. Epuisé. Il lève la tête vers le ciel. Retrouve une respiration normale. Et va se plonger dans les pupilles bleues. Elles sont vides. Sans l’éclat qui l’avait tant hypnotisé. Machinalement, sa main serre la main de Marc. Elle aussi semble vide. Glaciale. Il comprend. Il se relève d’un bond. Il est mort. Je suis à côté d’un cadavre.

Il fait encore nuit. Il est sept heures et cinquante-deux minutes. La rue est toujours silencieuse. Il poursuit son chemin en direction du lycée. Des larmes coulent et glissent dans son cou, chaudes. Stimulantes. Neuves.

 

 

Des grillons

 

Tatouage dans une Fiat 500, Taussat, Bassin d'Arcachon, août 2013, FredBargeoN

Tatouage dans une Fiat 500, Taussat, Bassin d’Arcachon, août 2013, FredBargeoN

Il referme le portail et gare sa voiture dans le vaste garage. Avant d’éteindre les néons, il inspecte son petit bijou, sous toutes les coutures ; prend un peu de recul, la mine éblouie de celui qui vient de concrétiser un rêve de gosse ; effleure le capot encore brûlant, il peut distinguer le reflet de ses doigts dans la carrosserie rutilante du bolide. La grosse cylindrée semble lui répondre, c’est ainsi qu’il  conçoit cet intermède, en faisant crépiter d’aise sa mécanique,  un orchestre de pétillements métalliques qui célèbre leur connivence virile ; souvenirs grisants d’une pédale d’accélérateur écrasée allègrement, de pneus crissant dans les virages en épingle, de mains agrippées au volant en cuir, d’une boîte de vitesses secouée avec doigté. Ils semblent se congratuler pour l’orgasme qu’ils viennent de partager ; rituels explicitement incongrus pour les néophytes. Il claque la porte du garage, laissant avec regret son Alfa Roméo coupé.

Attaché-case en main, il traverse le jardin en ôtant sa cravate. Le mois de juillet est caniculaire cette année, selon les médias locaux, la région risque de subir des restrictions d’eau. Il aperçoit Eve au loin qui ne paraît pas être concernée par la sécheresse ; elle arrose à grands jets les haies de lauriers-roses qu’elle affectionne tellement. Elle les bichonne avec une tendresse qui frôle selon lui l’obsession. Elle lui tourne le dos. Il est ravi. Il n’est pas obligé d’administrer le baiser du soir tout de suite. Il file discrètement au cas où elle se retournerait. Et grimpe les escaliers. Comme un amant indésirable sur le lieu proscrit de l’adultère. Il s’enferme dans la salle de bain. La sienne. Sa tanière humide aux murs carrelés d’un vert anis frais et doux. Apaisant. Le seul endroit où il est capable d’ouvrir sa coquille. Un tête à tête avec lui-même qu’il expérimente avec grande difficulté. Se regarder le nombril sans minauder est une prescription qu’il s’octroie, d’ailleurs, avec parcimonie. Il considère l’introspection comme  un concept spécifiquement inventé pour les âmes sensibles et hystériques ; un déballage d’histoires à coucher dehors pour s’excuser de ne pas s’occuper des affaires courantes. La vie est comme un emballage, il faut trouver la languette pour l’ouvrir correctement sans le déchirer, ça évite de répandre le contenu et de se retrouver comme un con avec une boîte vide. Guillaume est un homme concret. Il avance avec précision, sans rechigner, sans griller les étapes, les yeux toujours vissés à l’horizon, zoomant de temps à autre pour vérifier la solidité de ses objectifs. C’est un besogneux ; un calculateur ; un acharné. Son manque de souplesse lui occasionne quelques frictions avec son entourage. De plus en plus régulières. Ces conflits le déroutent et ébranlent son pragmatisme frénétique. Les mots de certaines personnes, à son grand étonnement, le touchent. Ils sont comme des grêlons projetés avec violence sur le tarmac de son austère personnalité. S’ils sont nombreux à buter contre le revêtement froid de son cœur, certains provoquent des fissures, infimes, que d’autres mots viennent dilater. Ces derniers temps, il se sent irritable. Il réagit aux évènements et, notamment aux imprévus, avec une émotivité inhabituelle. Il se sent vulnérable, et accablé par une peur qui ne l’avait jamais effleuré, la peur de ne plus contrôler. J’ai peur de ne plus me contrôler.

Il est nu devant l’imposant miroir. Il inspecte son visage ; ose un regard soutenu dans le reflet de ses yeux. Il se méfie de ce qu’il y voit sans déceler ce qui le dérange. Au loin, il entend l’eau rouler sur les feuilles des lauriers-roses ; il s’enfonce dans l’eau fraîche du bain qu’il vient de faire couler. Eve chante quelques paroles d’un tube des années quatre-vingt. Il sourit. Et se crispe. Il plonge sa tête sous l’eau ; un léger soulagement atténue sa nostalgie.

En été, Eve adore les débuts de soirée. La brise se lève, en douceur, en un  souffle léger et tiède. Le sol craquelé expulse la chaleur emmagasinée ; assoiffé il pousse des soupirs de joie dès qu’elle actionne le robinet d’arrosage. L’eau afflue, vaillante ;  ruisselle et s’infiltre dans les plaies de la terre brûlée. Eve se plaît à imaginer la déglutition de la terre comme le brouhaha festif d’un bal de quatorze juillet. Elle peut rester de longues minutes les bras tendus, actionnant dans une rotation lente et progressive le tuyau, de telle sorte que les moindres parcelles de pelouse, de massif et de haie puissent bénéficier de ce bain de jouvence. Avant d’aller se servir un verre de blanc, elle bichonne ses lauriers-roses. Passe ses mains dans leur feuillage dru et raide, une caresse similaire à celle que son fils, enfant, réclamait à tue-tête dès son gouter englouti. Avec minutie, elle détache les fleurs fanées.

Elle rejoint la terrasse. Pieds nus, elle se régale de patauger dans l’herbe ruisselante. Ma rosée du soir. Elle respire amplement l’odeur de résine et de lavande. Elle sourit ; un frémissement de contentement la traverse. Subrepticement. Dans la cuisine, elle récupère deux verres et la fameuse bouteille de Pouilly fumé qu’elle dispose sur un plateau. Elle ajoute une assiette d’anchois marinés. L’apéro est prêt ; elle n’attend pas son mari qu’elle croit être encore sur la route. Fier comme un nabab au volant de son nouvel engin. Egoïste. La première gorgée lui procure un instant d’intense plaisir qu’elle alimente d’une rêverie coquine. Les relations avec Guillaume sont certes tendues mais elle n’en reste pas moins amoureuse, toujours attirée par son corps solide. Charpenté. Viril. Animal. Avec langueur, elle soulève le verre comme pour porter un toast ; le laisse glisser sur sa gorge ; le fait tournoyer contre sa poitrine. Caresse suggestive qui l’émeut. Elle avale une longue gorgée qu’elle laisse s’écouler lentement ; elle peut suivre le parcours du Pouilly glacé dans ses organes. Prémices d’une soirée arrosée. Quinze ans de mariage, aujourd’hui. La clarté du ciel est similaire au jour de la cérémonie ; et de la fête et quelle fête ! Joyeuse, animée, étourdissante. Elle n’aurait pu espérer mieux, à l’époque. Il serait niais de conclure que la transformation de leurs relations n’est que la conséquence du temps qui passe, vieillit les corps et atténue ou transforme les sentiments. Non ce serait trop simple. Et immanquablement partiel. Eve aimait Guillaume qui le lui rendait si bien

Elle manque s’escaner et repose le verre avant qu’il ne lui échappe. Elle n’a pas entendu Guillaume, tapi derrière elle, aussi discret qu’un loup sur le point de croquer une brebis égarée. Vulnérable. Appétissante dans son attitude de proie facile.

Il l’observe depuis dix minutes. Ragaillardi par la séance d’ablutions dans sa tanière humide. Il a opté pour un costume vert tilleul en lin, celui qu’ils ont acheté l’année dernière à Milan, une de ces escapades dont ils étaient friands, il y a encore quelques mois. Avec ou sans Antoine, selon leur humeur et leurs arrière-pensées sexuelles. Il la pelote du regard. En détails. Sur sa nuque chatouilleuse, quelques mèches de cheveux frétillent. La façon dont ses doigts graciles flottent dans l’air est unique. Comme si elle communiquait avec des anges. Il jubile de la cueillir ainsi dans un instant d’intimité comme celui-ci ; cette même intimité qu’il inaugure depuis peu. Ces solitudes brèves qui permettent de se délester du fardeau social. Une toilette de l’esprit. L’image de soi perçue et renvoyée est un coriace plâtre fabriqué à la fois par soi et les autres. Et ils sont un sacré nombre ces autres à projeter des fantasmes, des défauts, des qualités et des rôles improbables. A inscrire des mots indélébiles sur le plâtre d’autrui. Des mots appris par cœur que chacun incorpore à force de les décrypter dans l’attitude des autres. Et tout le monde participe gaiement. La  ruse collective. Expression sifflée par sa femme. Souvent.  Notamment, quand têtu il l’envoie paître avec ses histoires de déterminisme social, de culte de l’apparence et d’introspection. Charlataneries. Elle devient furie tant il est buté. Les engueulades s’étirent sur des soirées entières. Parfois des nuits jusqu’au surlendemain. Des heures où ils passent leur temps à s’éviter. Il se sent penaud. Le malaise le tarabuste car il est clairvoyant ; il met une telle pugnacité à camper sur ses positions qu’il en devient ridicule. Vieux con. A la limite de la bêtise. Il n’assume pas. Pas encore. Elle est si sincère. Inconsciente de sa bienveillance.

Il s’approche silencieusement. La fumée âcre du cigarillo coincé entre ses lèvres passe inaperçue ; Eve est capable de s’évader et d’échapper au monde extérieur quand bon lui semble. Elle est ahurissante. Je l’admire. En secret. Il est sur le point de murmurer à son oreille. Se ravise. Et pose ses mains sur ses épaules ; elle sursaute ; s’escane en poussant un cri. Durant une fraction de seconde, il perçoit l’épouvante dans sa chair de poule ; il est sur le point de s’excuser. Prenant conscience que Guillaume n’est autre que l’imposteur, élégant dans ce costume italien, elle éclate de rire. Un rire de rivière au printemps. Des libellules sortiraient de sa bouche, il n’en serait pas stupéfait. Son rire s’éteint trop vite.

Ils s’enlacent. Machinalement. L’un en face de l’autre, embarrassés, ils sont surpris par l’élan de tendresse. D’amour ? L’étreinte est fugace ; chacun se recroqueville dans son animosité. Amoncellement de reproches et de maladresses contenu par un barrage de pudeur. Si l’un ou l’autre se déleste, la soirée sera un désastre. Ils tournent autour du pot depuis des semaines ; le silence chaque jour  un peu plus pesant ne fait qu’alimenter les griefs. Le pot va dégueuler de miasmes. Incessamment. Mais, ils sont lâches ; ni l’un ni l’autre ont appris à aborder correctement les choses qui pourrissent. La bouteille de Pouilly se vide. A vue d’œil. Guillaume va en chercher une deuxième. Noyer les émotions et les laisser se putréfier au lieu de les libérer. Peut-être que l’alcool détendra l’atmosphère et délira les langues. Même si c’est un pugilat. Il est vingt et une heures ; ils se regardent spontanément quand la sonnette retentit.

Ils sont surpris, ils n’attendent personne. Il n’y a guère qu’Antoine qui reçoit des visites impromptues mais il est en vacances avec des copains sur la côte Basque. La sonnette retentit à nouveau. Impatiente. Ils se lèvent à l’unisson. Eve titube légèrement, étourdie par l’alcool. Ils arrivent devant le portail. Guillaume l’entrouvre. Deux hommes de la gendarmerie attendent. Patients. Impassibles. Ils demandent à entrer et à s’installer autour d’une table. Un endroit confortable. Guillaume et Eve se lancent un regard dur et inquiet. Il se dégage une solennité grave dans l’attitude des deux hommes de la force publique qui effraie le couple.

« Monsieur et Madame Peyron, ce que nous avons à vous dire est difficile à entendre. Votre fils Antoine Peyron a été victime d’une noyade à Hossegor, dans les Landes, après plusieurs heures de recherche son corps n’a toujours pas été retrouvé, il est donc considéré comme disparu ; recevez toutes nos condoléances Monsieur et Madame Peyron, nous sommes profondément navrés d’avoir à vous annoncer une nouvelle aussi douloureuse. » Voix posée, limpide, neutre. D’un fonctionnaire habitué à colporter le deuil dans les demeures. Pénible fardeau.

Antoine. Antoine. Antoine. Le prénom bourdonne dans leur tête. Grésille. Tressaute. Court. Se délie. Se morcelle. An.Ne.Toi.netantoi.Antoine. Trépigne. Envahit l’entièreté de leur être. Cogne dans leur tête. Antoine. Ils ne se souviennent plus depuis combien de temps les gendarmes ont quitté le salon ni les consignes qui leur ont été faites. Ils sont peut-être encore là ? Doivent-ils se rendre immédiatement dans le Sud-Ouest ? Retrouver le corps ? Quel corps ? Ah oui le corps d’Antoine. Il est mort. Pas de corps. Plus son corps. Antoine s’amusait dans les vagues. Assommé. Emporté par le courant. Aspiré dans l’océan. Dérive de corps. Un corps musclé. Océan. Immense. Il a peur Antoine. Corps qui coule. Et sombre. Il commence à avoir des poils. Comme son père. Il est seul. Il est où Antoine. Dans l’océan. Les secours sont arrivés très vite. Ah oui ? Une vague. Très forte vague. A happé leur bébé. Il est sous le sable. Fils unique. Il venait d’avoir dix-huit ans. Avec les crabes. Non. Non. Pas mangé par les poissons. Ils n’ont pas suffisamment fouillé la plage. Encore. Fouillez. Fouillez. Fouillez. Les entrailles de ce putain d’océan Atlantique. Encore. Fouillez. Assassin. Récurez tous les recoins. Il est sur le sable. Pas loin. Ils ne regardent pas dans la bonne direction. Mais qu’est-ce qu’ils foutent les sauveteurs ? Il est là. Je le sais je suis sa mère ! Ohohoho. Ecoutez-moi, il est par là. Tu as vu Antoine. Chéri, va chercher Antoine, je n’aime pas quand il attend, seul, à la gare. Regarde comme il est beau, je suis sûre que toutes les filles… comme il dessine bien… Il respire Antoine. Quand il dort on dirait qu’il est au pays des magiciens, regarde comme il sourit. Il est fier sur son scooter. Un grand avenir. Mort ? Avenir devant lui. Il est si jeune. C’est l’anniversaire d’Antoine aujourd’hui. Je ne sais plus. Mon fils. Seul fils. Il déteste les abeilles. Peur bleue. Qu’il est couillon. Antoine. C’est des conneries. Mort. Antoine. Quelle grande gueule ! Et farceur. Il n’est pas mort. Je l’appelle sur son téléphone. Antoine ? Comment vas-tu mon grand ? Il court sur la plage avec ses copains. Comment déjà ? Ah oui, sûr il est avec Djilali. Son meilleur pote. Quel duo ! Plein d’amour. Antoine. On t’aime Antoine. Attends, je te passe ta mère. C’est loin l’océan. Tu feras attention à toi. Oui nous savons. Tu as le permis. Oui t’es un adulte. Petit bout de chou. Il va avoir froid. Papa et maman vont venir te chercher. Tu as peur. Viens te blottir.

Antoiiinneee. Un cri déchirant. Guillaume vient de hurler le prénom de leur fils. Plusieurs fois. A en perdre la voix. Un cri fort. Vibrant. D’une densité violente qui les extirpe de leur stupeur. Ils sont dans le salon. Hébétés. Ahuris, ils posent leurs yeux autour d’eux. Ils semblent découvrir pour la première fois cette pièce pourtant si familière. Ils cherchent les propriétaires des lieux. Ils ne les connaissent pas, même s’ils trouvent qu’ils ont du goût. Similaire à leurs propres goûts. Ils sont des étrangers dans leur maison. Si belle maison. Et grande. Arrogante selon des langues de vipère.

Antoine est mort. Disparu dans les fonds marins. L’océan est un linceul bien vaste pour un adolescent.

Leurs regards se croisent ; ils s’identifient dans leur douleur commune. Insupportable. Lui est terrifié ; elle hagarde. Il ouvre ses bras. Elle ne vient pas s’y blottir. Une tension grimpe en elle. Son cœur est comme un thermomètre exposé à une température inhabituelle ;  ascension vertigineuse du mercure. Elle explose. Injuste est le seul mot qui sort de sa bouche. Son visage se déforme. De rage. Des spasmes de colère la secouent. En cascade. Elle répète ce mot à l’infini, comme un mantra libérateur. Injuste. Le mantra de la résurrection. Injuste. Une prière adressée à des forces obscures qui kidnappent la vie. Quand on s’y attend le moins. Injuste. Des jeunes vies. Injuste. Elle aurait pu mourir. Elle. Injuste. Ou lui, là, aurait pu se scratcher dans son bolide. Injuste. Elle bondit ; se jette à corps perdu dans ce décor, minutieusement confectionné, simulacre d’une vie bien heureuse. A l’abri des besoins. Matériels. Injuste. Incontrôlable. Elle balance les tableaux accrochés aux murs, arrache la tapisserie. Injuste. Balance à travers le salon tout ce qui lui passe par les mains. Bibelots, livres, tables, chaises. Injuste. Lacère le canapé de coups de ciseaux. Guillaume tente de la contenir. Il se prend une volée de gifles. De coups. Injuste. Qui le fait vaciller. Injuste. Une photo d’Antoine stoppe sa crise. Net. Prise l’année dernière dans le jardin.

Elle décroche le cadre. Délicatement. Comme une relique. Sors de la maison en courant ; s’allonge dans l’herbe. Elle serre la photo. Fort. Les grillons sont en concert. Ils chantent des louanges. Un chœur doux et hypnotique qui sort des entrailles de la Terre. Elle s’endort. Guillaume au loin, l’observe. Perplexe.

 

 

Je sais

 

Perspectives en aiguilles, Bassin d'Arcachon, FredBargeoN

Perspectives en aiguilles, Bassin d’Arcachon, FredBargeoN

Ils sont dans le jardin, le soleil est haut dans le ciel. Il cogne si violemment que maman les appelle du haut de la terrasse ; ils sont absorbés, ils ne se rendent pas compte que les casquettes glissent de leur tignasse dégoulinante de sueur pour finir leur chute dans  l’herbe jaune et poussiéreuse ; et ils y marchent dessus. Maman ne supporte pas. Elle est maniaque. Ils courent et se chamaillent pour de faux, inventent des histoires abracadabrantes. Les heures se comptent en années, les grands pins sont des reines ou des elfes géants, des monstres effrayants ou des châteaux forts. Ils n’entendent pas la voix de leur mère, à présent excédée, qui ordonne de remettre les casquettes ; ils ne comprennent pas le sens du mot insolation et la crème solaire enduite régulièrement sur leur corps les agace ; ça pègue et ça pue. Ils sont en maillot de bain libres, complices, sauvages. Les adultes se plaignent et s’inquiètent d’une pluie qui ne vient plus mouiller la terre et rafraîchir leurs humeurs. Ils sont à cran quand eux sont en liesse. Maintenant, papa gronde, son timbre de voix rugit ; l’effet est immédiat. Ils se tétanisent et stoppent leurs aventures au fond du jardin. Papa est imprévisible, ses poings peuvent partir parfois si forts que les coups du soleil sont en comparaison des caresses. Alors, ils ne mouftent pas, se donnent la main et en trainant des pieds, ils se dirigent vers la terrasse. Pas trop vite. Peut-être que si on met une heure à arriver, papa ne sera plus en colère. Mais c’est lui qui, à grandes enjambées, va à leur rencontre. Il est furibond. Ils se serrent l’un contre l’autre. J’ai peur. Les yeux de papa sont ceux des mauvais jours. Des très mauvais jours. Durs. Noirs. Enormes. Son frère s’arrête, comme ils sont accrochés l’un à l’autre elle s’arrête aussi. L’union fait la force ou dans leur situation divise le nombre de coups par deux. Courons, courons, vite courons, suis-moi, accroche-toi très fort à ma main. Ça lui a pris comme ça, son impulsivité naturelle, la même qui rend leurs jeux si fantastiques. Son frère est imprévisible. Comme papa. Ils courent sans se lâcher, longtemps, les hurlements paternels sombrent dans le lointain. Essoufflés, une pointe de côté tiraille leur bide bronzé, ils stoppent leur sprint à tue-tête. Leurs pieds sont écorchés, ensanglantés. Elle se met à sangloter. De soif. De faim. De peur. De colère. De douleur. Son frère la prend dans ses bras. Ils sont frêles mais rassurants. Il la dorlote ; lui dit des mots tendres en réprimant les sanglots de rage qui naissent dans sa gorge. Il essaie de réconforter sa petite sœur qu’il aime d’un amour fort presque à en mourir. Il enfouit son visage dans ses cheveux. Lui aussi pleure ; elle sent tomber ses larmes sur son crâne. Ils restent planter là. Terrifiés. Ils ne savent plus vraiment où ils sont. Ils s’agrippent l’un à l’autre comme pour ne pas tomber et couler à pic dans l’étendue de leurs peurs.

Elle se réveille en sursaut. Ruisselante, l’oreiller est trempé. Elle tapote ses yeux, ils sont humides, ses joues aussi. Le réveil indique quatre heures et vingt-deux minutes. Elle n’a plus envie de dormir. Ne veut pas replonger dans  ce souvenir lointain. Qui s’invite dans ses nuits et les agite depuis un mois. Ce rêve, non c’est un cauchemar,  la tourmente. Il revient si souvent. Il s’obstine. Elle enfile ses pantoufles et déambule dans la maison. Dehors, la lune pleine inonde le parc de sa clarté si étrange, révélant de-ci de-là l’opulence de la végétation. Elle explose, luxuriante. Elle se ronge machinalement les ongles. Elle pense à Steeve. A ce qu’il était et qu’il ne sera plus. Jamais. A moins d’un miracle. Elle ricane amèrement. Une vague de colère déferle et laisse une traînée d’écume dans ses intestins. Cette colère aussi tenace que dans son rêve, la pure réalité,  est la conséquence d’un père menaçant, alcoolique et ne s’adressant à ses enfants qu’à travers la lâcheté de la violence. Physique et verbale. Eté dix-neuf cents quatre-vingt. Le rêve n’est qu’une réminiscence de souvenirs intacts. Traumatisants. Leur enfance a basculé ce jour-là, le vingt-huit juillet, la veille des dix ans de Steeve.  Et, leur existence, chacune de nos vies, a sombré dans le torrent de la haine, de l’indifférence feinte et de la pudeur irrationnelle des sentiments. De la vengeance. Chacune de leur vie aurait certainement pu être plus tempérée. Mais ça on ne le saura pas.  Ce jour-là, alors que les vacances estivales battaient la chamade, ils ont expérimenté  l’aigreur du repli sur soi et la tension de la séparation.

Elle se souvient comme si c’était hier. Ils étaient dans la forêt magnifique et exhalant une enivrante odeur de résine. Les pins parasols étaient gigantesques et se ressemblaient tous. Les cigales, par milliers, frottaient leurs ailes. Décor idyllique. Mais, ils n’avaient pas pris garde, dans leur fuite fortuite, de la direction empruntée. Instinct de survie. Steeve du haut de ses dix ans a été téméraire. Courageux. Défiant l’autorité du père. Et ce courage il le paiera quelques heures plus tard ; peut-être s’en doutait-il et lui avait-il fait croire qu’ils étaient réellement perdus. Jusqu’au bout, il a été inoubliable pour elle, cherchant à tout bout de champ de son imaginaire des histoires rigolotes. Pour qu’elle oublie la gravité de cette journée. Quand ils rentrèrent quelques heures plus tard, le soleil était déjà derrière la cime des arbres et leurs parents attendaient sur la terrasse, droits comme des i ; on aurait cru des gardes chiourmes.

Tout est allé ensuite extrêmement vite. Ils n’avaient plus aucune force, ils étaient assoiffés et les pieds truffés de plaies. Il a été facile pour le père de les cueillir comme des fruits mûrs dès les premières marches de la terrasse. Ses yeux étaient encore plus sombres, même en fouillant dans leur mémoire ils n’avaient jamais vu une telle folie transpirée ainsi chez leur père. La première des choses qu’il a entreprise a été de les séparer. Brutalement. Comme la foudre et le tonnerre qui s’abattent sans crier gare, les coups ont été d’une intensité et d’un nombre incalculables. La maison de campagne étant isolée, il a pu s’en donner à cœur joie et s’acharner. Steeve a fini par perdre connaissance, quant à Laura, elle en a reçu suffisamment pour rester alitée durant une semaine en gémissant de douleur à chacun de ses mouvements. Il a été corrigé pour son insolence et elle, pour sa complicité. Injuste. Définitivement injuste, nous n’étions que des enfants.  Steeve a été hospitalisé le soir même. Et des gendarmes ont sonné à la porte le lendemain matin. Laura a été également hospitalisée. Une procédure judiciaire a imposé un placement d’urgence. Steeve et Laura n’ont pas été placés dans les mêmes familles d’accueil. Et se sont rarement recroisés depuis ce jour, le vingt-huit juillet dix-neuf cents quatre-vingt.

Laura ouvre la porte-fenêtre du salon et marche dans la pelouse. Elle a besoin de pulvériser la boule de chagrin grosse comme un melon qui empêche l’air de passer. Elle regarde la lune ronde et magnétique. Elle n’en veut plus à son père, mort depuis des années. Elle refuse de voir sa mère n’arrivant toujours pas à lui trouver des excuses valables pour ses silences et sa passivité durant leur enfance. Pauvre femme. Bien qu’elle ait aujourd’hui quarante ans, elle juge son comportement écœurant. Impardonnable.

Elle regarde sa maison, déroule son cheminement depuis l’affreux mois de juillet. Elle est relativement fière. Fière de n’avoir pas coulé. Fière d’avoir réussi à trouver la force de se battre, de se projeter. Fière de vivre. Et fière de construire. Même si des automatismes destructifs ont régulièrement malmené ses  relations sentimentales. Notamment. On a l’histoire que l’on a. Il est difficile de la renier. Laura ne peut être vierge de souffrances. Et les croûtes se craquellent une à une, depuis l’année dernière, ravivant des plaies qu’elle croyait avoir guéries, sincèrement. Un appel téléphonique et tout peut s’effondrer ou au mieux s’effriter.

Elle a tenté de rencontrer son frère, plusieurs tentatives infructueuses ; le souvenir de leur fabuleuse connivence la brûle parfois dans ses périodes de déprime. De solitude filiale. C’est plus fort qu’elle. A chaque fois, ce fut un choc brutal contre un mur de mutisme des plus froids. Quelle est ma faute ? Mon erreur ? Les refus de Steeve répétés, tranchants, maladifs, violents ont eu raison de son opiniâtre besoin. Elle en a chialé des week-ends entiers à formuler un sens, à tricoter une explication plausible. A entrer dans la tête de ce frère adulé. Les yeux de la petite fille s’allume quand il s’agit de lui.

L’été dernier, elle était en pleine préparation d’un déjeuner, recevant quelques amis pour un brunch, la sonnerie du téléphone l’a dérangée. Ses mains souillées de farine et d’œuf malaxaient une pâte brisée. Agacée, l’insistance de l’appel a dézingué sa patience. La voix lui a demandé de confirmer qu’elle était Melle Laura Hascher et a enchainé dans un débit de robotique, votre frère Steeve Hascher a été victime d’un grave accident de la route, il a été transféré en urgence maximale à l’hôpital Raymond Poincaré… la suite elle l’a occultée, elle se souvient d’avoir capté dans un brouillard auditif d’une épaisseur londonienne que sa présence était nécessaire. Indispensable. Bien que le pronostic vital soit engagé.

Depuis, elle se rend à son chevet, trois visites par semaine. Quand de nébuleux raisonnements quasiment superstitieux l’obsèdent et la persuadent d’une imminente amélioration, elle s’y rend tous les jours ; elle est aveuglée et impatiente puis déçue et épuisée devant l’impassible état de son frère. Stationnaire. Elle est délabrée. Son temps libre est aspiré par Steeve, enfin retrouvé, mais dans quel état. Steeve est dans le coma, ses fonctions vitales sont diligentées par un arsenal de machines. Sa passion pour la moto, son impulsivité, sa boulimie de limites à titiller et à braver ont croisé, par inadvertance, une traînée d’huile dans un virage. Très mal placée. Vitesse excessive, engin puissant, pilote au cœur brûlé, un trente tonnes arrivant en face. Scratch terrible. Ejecté à quinze mètres et malgré ça, toujours vivant. Coriace. Une histoire surréaliste. Quelles retrouvailles !

Allongée sur le gazon, elle frissonne. L’air du matin l’a enveloppée d’une fine pellicule de rosée. Ses tergiversations ont grippé son humeur. D’habitude adoucie par le chant des oiseaux, elle y est aujourd’hui hermétique ; elle n’entend même pas leur tintamarre grivois. Cette journée est particulière ; décisive. Elle doit être à dix heures dans le bureau du Professeur Arikh.

A la dernière minute, elle décide de laisser sa voiture à la gare et d’emprunter un train de banlieue. Ses nerfs sont si tendus, à la limite de la déchirure, qu’elle redoute de flancher. Et d’éclater dans le stress des embouteillages. Elle veut éviter toute situation pouvant mettre en péril son émotivité. Et si je n’étais plus convaincue au moment crucial ? Un écran d’informations indique un retard d’environ quinze minutes. Elle ne montera pas dans le train de huit heures et quarante minutes avant neuf heures. Elle ronchonne ; elle ne sera jamais à l’heure. Elle se maudit de ne pas avoir anticipé. Elle aurait dû prendre une chambre d’hôtel à proximité de l’hôpital. Idiote. Ses va-et-vient sur le quai bondé l’irritent au point de s’embrouiller à deux reprises pour des broutilles. Elle fume quatre cigarettes. Elle téléphone au Professeur Arikh. Ne vous inquiétez pas Laura, nous prendrons le temps, concentrez-vous sur l’essentiel.  Le train arrive enfin. Les wagons sont déjà surpeuplés. La foule s’y hisse en poussant des coudes comme si leur vie même en dépendait ; se créer un espace suffisamment respirable est une gageure. La fournaise de cet amas de chairs et de tôles lui donne la nausée. Elle baisse la tête et colle ses narines dans l’étole. Se replier sur elle pour n’être rien qu’avec elle. Dans son odeur ; et dans ses miasmes contradictoires. Eviter les contacts visuels ; ces enchevêtrements de vie qui se chevauchent, se touchent et se foutent des uns des autres lui sont insupportables. Sont-ils conscients d’être en vie ? Se rendent-ils compte que nous allons tous crever ? Que nous sommes tous dans la même galère. Laura bouillonne dans le sens physique du terme. Un violent sentiment d’injustice totalement incongru l’inonde. Fulgurant. L’image de son frère, ce putain de grand gaillard, allongé depuis douze mois comme un concombre asséché, décérébré, qui parfois donne l’illusion de bouger l’index ou une pupille lui donne envie de cravacher tous ces gens, de bourrer de coups de poing leurs corps en vie et pourtant si vides, de griffer leurs sales gueules qui font la tronche, de leur cracher tout le fiel qui dégouline, ici, dans ce train de la banlieue parisienne. Prenez la place de Steeve bordel, il savait vivre lui. Regardez-vous ! Elle crispe ses doigts, tente de maîtriser ses pulsions. Les assauts les plus violents passent. Sa respiration se régule.

A 9h50, elle entre dans le service du Professeur. Elle toque discrètement. Il l’invite à s’installer, sa gentillesse habituelle est saupoudrée d’une douceur gracile. Ses gestes sont affectés d’une émotion à fleur de peau, d’une lenteur apaisante. Comment vous sentez-vous Laura ? Volcanique, perdue, convaincue, fragile, triste, nostalgique. Et soulagée.  Je suis prête. Et vous Professeur ? Je le suis aussi, nous sommes prêts, comme nous en avons déjà longuement parlé, prenez le temps nécessaire et quand vous le déciderez, faites-nous signe. A tout à l’heure.

Elle entre sans bruit dans la chambre de Steeve. Elle ne s’habitue pas à la tuyauterie qui transperce le corps de ce putain de grand gaillard ; mon frangin, comment te sens-tu aujourd’hui ? c’est pas la patate, tu t’en doutes hein, couché dans ce pieu avec des escarres au cul à regarder ce plafond blanc comme un glacier, non vraiment, je m’ennuie, j’en peux plus tellement j’ai envie de danser, de draguer, de me saouler, de gueuler, de jouir, de mâcher, de ressentir, de m’endormir, de sursauter, de suer, de pleurer, de me sentir pisser, de cuisiner, de nager, de péter les plombs, de baiser, de me bagarrer, de… Elle dialogue à une seule voix. Depuis douze mois. Tantôt assise sur le fauteuil, tantôt légère comme une feuille sur son lit. Elle le regarde longuement. Rien a bougé depuis son accident. Il est comme un emballage après le réveillon de Noël, un carton vide laissé dans un coin. L’avenir ? A priori sans révolution, un corps motorisé par des machines. Ce qu’il se passe dans son cerveau ? Etant donné l’ampleur des lésions,  irréversiblement atteint, il y a peu de chance pour qu’il fomente un coup d’état ou prépare un prix Nobel. Alors, elle a osé. Elle a bafouillé, s’est empêtrée dans des élucubrations sans queue ni tête. Le Professeur lui a tendu une perche, franche, directe. Sans jugement. Vous voulez parler d’euthanasie ? Elle a acquiescé un peu honteuse, elle s’est défendue d’être un assassin et de vouloir se débarrasser de Steeve. Bien au contraire. Pour l’amour de son frère. Par respect pour l’individu qu’il était. Ils ont parlé de l’éventualité de la  mort assistée. Longuement. Des heures à partager des points de vue philosophiques, éthiques, sociaux, moraux. Ils sont tombés en accord, une machine qui relaye le corps pour l’ensemble des fonctions vitales est-ce être vivant ? Être un être vivant ? Non. Ils ont programmé la mort. En toute discrétion. Le vingt-neuf juillet deux mille quatorze, aujourd’hui. Quarante-quatre ans. Sur la boîte : 1970-2014.

Elle lui caresse le visage sobrement pour s’imprégner de sa peau. S’allonge à côté de lui. Et dans le creux de son oreille chuchote. Elle se dresse sur son coude, prend sa tête qu’elle pose contre sa poitrine, elle le dorlote. Elle lui raconte des histoires rigolotes, des histoires qu’ils auraient pu partager s’ils n’avaient pas été séparés. Elle ne réprime pas les sanglots qui se déversent en trombe et tombent sur le crâne de Steeve. La tristesse si longtemps contenue, l’amour fraternel si longtemps réprimé.

Je sais.

 

 

De rien

 

Une rue de Toulouse, FredBargeoN

Une rue de Toulouse, FredBargeoN

Elle se lève dans l’obscurité ; soulève dans un léger froissement la couette. Elle jette un bref coup d’œil sur son mari. Il ronfle paisiblement, enroulé sur lui-même. Un fœtus. Ses orteils se rétractent au contact du plancher. Un véritable frigidaire. Par souci d’économie, depuis le licenciement de Gérôme, ils ont décidé de réduire les dépenses. Il a imposé. Drastiquement. En prévision des mois à venir, quand les indemnités versées  ne seront plus qu’un souvenir d’encre noire sur les relevés bancaires ; amertume d’avoir titillé l’opulence non par hasard ou réussite mais par éviction. Joie éphémère vécue dans la frustration et l’échec. Pourriture. Alors, ils se serrent la ceinture ; encore plus. Il a toujours imposé sa radinerie de paysan, une convention familiale basée sur sa règle d’or « prévoir les vieux jours, anticiper le pire, réduire les besoins ». Par ironie, elle surnomme cet excès de zèle conjugal, la dictature PAR Gérôme ; elle a pu en rigoler. Il y a longtemps, persuadée qu’en vieillissant il assouplirait son point de vue sur l’existence. Illusions perdues. Amèrement, elle a pu constater que la cadence dans cette baraque n’est qu’un ensemble d’entraves à l’épanouissement. Quel qu’il soit.

Elle cherche à tâtons son peignoir. Elle est frigorifiée. Par habitude, elle le dépose sur la chaise à côté de la commode ; des meubles récupérés à la mort de sa mère. Paysanne, elle aussi. Nous sommes tous des rejetons de la campagne. Elle a connu les matins d’hiver et le givre à l’intérieur des fenêtres, l’attente emmitouflée dans les couvertures de laine, un bol de lait frais et fumant au-dessus de son visage le temps que le feu allumé par sa mère, dans la cheminée, projette ses premières étincelles de chaleur ; son frêle corps pouvait alors se dégourdir en perspective d’une belle journée à gambader dans les flaques et les champs. Elle n’est plus une enfant. L’âge et le confort l’ont rendue plus frileuse, moins tolérante aux dérégulations du thermostat. Le peignoir a dû glisser sur le sol ; elle ne le trouve pas. Elle s’agace dans un juron en patois.

Elle verse du café brûlant dans un bol ; allume la radio, l’éteint dans la foulée, préférant l’intimité du silence aux actualités du monde. Elle masse son ventre, une crispation des intestins est lancinante depuis qu’elle a pris la décision. Sa décision est l’aboutissement d’une réflexion, longue, bouleversante, éreintante, inhabituelle. Vitale. Aborder un virage à angle droit à l’âge de cinquante-deux ans provoque des sueurs froides, des tremblements intempestifs et de teigneuses agitations. Et réanime les délices de la curiosité, l’onctuosité des rêves, l’excitation de la nouveauté. Le danger a des vertus secrètes. Il injecte de l’adrénaline dans un cœur sous perfusion. Comme des coups de poing, il réveille la puissance de rébellion et de réaction.  Son mariage est le fruit du devoir. L’inadvertance d’une rencontre avec un gars du coin à un âge où elle ne se préoccupait pas de ses envies. Les évènements classiques se sont enchaînés. Sans passion. Sans réflexion. Dépossédée. Elle masse son ventre avec plus de vigueur. Quand elle ressasse, elle ressent l’emprisonnement. Quelle conne ! Elle trempe ses lèvres et grimace. Déjà trente minutes qu’elle est immobile dans la cuisine. Statique. A regarder ce virage à quatre-vingt-dix degrés. Imminent. Le café est froid. Elle déteste ça. Elle se lève et balance le contenu du bol dans l’évier, le maculant de coulures noirâtres. Cette journée est celle qui sera contée avec moult détails, déformations et exagérations scabreuses dans les repas du dimanche. Maintes fois et pendant des décennies. Devenue la sommité d’une famille un peu simplette et tellement conventionnelle. Je serai le scandale. L’originale. L’exemple à ne pas suivre. Ou à admirer secrètement.

Elle est consciente du tintamarre et des qu’en dira-t-on générés dans cette petite ville où chacun a été dévisagé une bonne poignée de fois par tout le monde. Ces regards en coin, ces simulacres de sourire et de salut qui alimentent les cancans à l’instant où le commerçant rend la monnaie ; le coiffeur agite ses ciseaux dans une chevelure mouillée ; les voisins papotent à la croisée des paliers ; les mamans attendent, par grappes, la fin de la classe. Cette réalité a été la plus difficile à admettre dans son immaturité à prendre le taureau par les cornes. Michèle est discrète. Elle n’aime pas faire de vagues. Elle préfère la stratégie de l’effacement à celle de l’exhibition. Mais là, force est de reconnaître, qu’elle va être le centre de gravité ; le bouffon  dans son halo de lumière devant les spectateurs tapis dans le noir, attentifs, impatients de se bidonner. Affronter ceux qui vont se délecter de son choix la terrorise. Je vais les ignorer ; ça va être dur. Ils ont dans leur façon de pointer du doigt une force de persuasion si intense qu’ils sont capables d’inviter la collectivité à mettre le sujet de leur risée en quarantaine. Ils vont me traiter de déviante. Une manière bien glauque de se rassurer qu’ils sont, eux, du bon côté de la morale. Sûrement. Et Gérôme. Et les enfants

La colique la dévore encore et la tord de douleur. Elle avale deux gélules contre les maux de ventre. Il est hors de question qu’elle baisse les bras. Elle a rendez-vous dans une heure, l’amorce du virage. Elle a préparé la veille des vêtements entreposés discrètement au milieu des serviettes de bain. Elle est fébrile. Agitée comme une adolescente ; une impression d’être pleinement en vie l’assaille. Crescendo. Malgré les sensations contradictoires. L’eau se met à couler, bouillante sur son corps. Elle ferme les yeux et laisse aller ses pensées, à l’abri dans la cabine de douche. Seule. En sécurité. Enveloppée dans les volutes de vapeur d’eau.

Au mois d’avril dernier, le hasard a imposé sa malice dans son quotidien blafard. Michèle est allée chez sa coiffeuse, son rendez-vous beauté mensuel. Non négociable malgré les tentatives de putsch de son mari. Assidues. Vas-y une fois par trimestre ma pucette, tout de même. Considérant ce genre de dépense insensée, inutile. Hermétique à toute initiative d’embellissement de l’image. Un plouc à la mine blême dans ses frocs élimés. Et la coiffeuse a accumulé, ce jour-là, un retard sans précédent sur son planning. Ohlalala Madame Lavergne, j’ai la tête sous l’eau, aujourd’hui rien ne va. Hystérique et aux bords des larmes. Michèle n’était pas pressée. Ces deux heures d’attente imprévues furent, au contraire, une aubaine inespérée. Un temps supplémentaire hors de sa vie. Justifié et justifiable. Point à la ligne.  Elle a flâné, l’esprit étourdi, sans tracas. Elle a poussé la porte d’un bar. Machinalement. D’habitude, elle ne fréquente pas ces lieux ; ce n’est pas sa culture. Dépenses futiles, aurait marmonné Gérôme. S’est installée au hasard. La salle était vide. Seule, la jeune femme derrière le comptoir sifflotait un air de pop anglaise, assise sur un tabouret, concentrée sur un bouquin. Rousse, pimpante, après lui avoir servi une noisette, elle n’a pas repris sa lecture, elle s’est installée carrément en face d’elle pour bavarder. Sans gêne. Naturelle. Michèle a répondu aux questions ; écouté ; ri aux éclats ; dépassé sa timide discrétion. J’en ai oublié la coiffeuse. Elle rompt sa rêverie à l’évocation de cet après-midi surréaliste.

Elle arrange ses cheveux. Ajoute un trait de rimmel ; s’y reprend à deux fois ; ses mains tremblent. De trac. Son mari dort encore. Il écrase l’oreiller depuis qu’il ne travaille plus, persuadé de ne plus trouver d’emploi à son âge. Il a pas tort à presque soixante balais. Elle descend les escaliers, enfile son manteau et sort. Libérée. Enfin prête à aborder le virage. Elle marche vite, les rues sont désertes à cette heure matinale. Ses talons claquent et résonnent sur le bitume. Elle répète en boucle ce qu’elle brûle de délivrer. Sa décision.

Elle a perdu ce réflexe un tantinet paranoïaque de vérifier qu’aucune silhouette malhonnête n’épie son arrivée au dix-sept de la rue Boutaric. Le temps a adouci ses craintes. Dix mois qu’elle s’y rend  avec une régularité galopante. Les rencontres bimensuelles ont vite été remplacées par un rendez-vous hebdomadaire. Ensuite, elle ne compte plus, tout est allé très vite. Une farandole de soirées et de nuits. Une évidence. Arrivée au dernier étage, elle s’assoit sur une marche. Reprend son souffle. Elle essuie quelques gouttes de sueur en tapotant ses tempes à l’aide d’un bout de mouchoir. Elle veut être parfaite. Convaincante. Simple et claire. Elle se décide à toquer, trois coups et des petites griffures de chat. Leur code. Comme des gamines. Tout son corps bat la chamade.

Le silence est glacial de l’autre côté de la porte. De mort. Sa montre indique 7h. Je ne pouvais plus attendre. Des pas traînent, un grognement mécontent s’agace et enfin le verrou craque. Cécile entrebâille la porte, surprise de voir Michèle. Presque confuse. Elle lui ouvre la porte. Elle s’excuse mutuellement, l’une de son dérangement, l’autre de son accueil. Dans des gestes pâteux, Cécile la prend dans ses bras. Avec précaution. Ses doigts glissent le long de sa colonne vertébrale jusqu’à la naissance de ses fesses. Quel cul pour son âge, il me rend dingue ! Michèle se laisse aller vibrante sous les caresses de sa maîtresse. Son odeur, je suis folle de son odeur. Elles s’embrassent longuement. Tantôt en se captivant intensément, tantôt en s’abandonnant paupières closes. Michèle chuchote à l’oreille de la jeune femme anglaise. Elle n’a pas calculé. C’est parti tout seul.  Dans une longue invocation, elle lui parle de sa décision. Sans trébucher, les idées sont précises, nettes. Franches. Habitées. Comme un Je vous salue Marie marmonné par une bonne sœur en pleine extase. Dévotion amoureuse. Extatique.

Je suis prête est la conclusion de sa décision. Après un tel marathon de mots, elle est haletante, cherchant l’air à travers les boucles rousses. Elle est liquide. En apesanteur. Je l’ai dit. Son être n’est plus qu’une fracture ouverte. Le cœur en pâture, le corps offert, l’esprit abandonné. La conscience tranquille. Il n’y a plus de retour en arrière possible. Elles sont en plein virage. Elle n’est plus seule pour tracer la trajectoire. A cet instant précis, elles sont deux ; elles peuvent s’écraser dans un muret, s’échapper en tonneaux dans un champ de maïs ou s’exiler dans l’horizon en épousant la courbe du virage. Michèle s’abandonne fragile et légère dans les bras de la jeunesse. Dans l’étreinte de l’unique personne qui a su déclencher en elle une explosion d’amour, un véritable attentat contre la morosité de l’existence. Indélébiles morsures.  Cécile est tétanisée. Elle est fiévreuse.  Nauséeuse. Une déclaration d’amour aussi solennelle, intense n’a jamais existé au creux de son oreille. L’empreinte de ses phrases est un élixir crémeux qui coule dans ses veines comme une coulée de lave brûlante. Lentement. Aucune femme ne lui a proféré une telle place. Un rôle si capital. Elle ressent un vertige faramineux. Un vertige shakespearien. Tragique.

Phénoménale. Tu es phénoménale. Cécile s’écarte légèrement. Prend entre ses mains moites ce visage devenu si familier, caresse ses lèvres,  stoppe la trajectoire d’une larme. Elle est décontenancée par sa détermination, par la métamorphose d’une femme prédestinée à passer une retraite à panser les humeurs d’un mari fantomatique. Et aveugle, incapable de discerner l’étonnante épouse qui partage son lit depuis trente ans. Impotent. D’un mouvement de tête, elle confirme. Le virage se fera à deux. Un virage instantané. Mémorable J’en ai la certitude. Tellement improbable.

Michèle vient de partir. Quel ouragan ! Je n’aurai jamais pensé qu’elle accepterait ma proposition. Elles ont décidé de s’installer ensemble dans les semaines à venir. Ou les jours selon la tournure des évènements. Les épreuves les plus accablantes sont pour elle. Annoncer à tout un panel d’êtres chers, de chairs et de sang liés, son homosexualité n’a rien à voir avec une partie de pétanque entre amis. L’enjeu est de l’ampleur d’une partie de poker. Je suis lesbienne et je pars. C’est couillu !

Cécile marche de long en large dans son appartement. Son état est proche de l’ébriété absolue. Elle titube et trébuche. Se cogne et rigole. Une joie est parfois si forte que ses effets peuvent être assimilés à ceux d’un produit illicite. Les limites n’existent plus et la réalité prend des formes extravagantes ; une sensation d’immortalité saisit et décuple les sensations. Cécile est amoureuse. Grave. Amoureuse pour la première fois. D’une femme qui à l’âge d’être sa mère. Et alors ? Où est le problème si ce n’est dans votre tête ? Incapable de retourner sous sa couette, elle opte pour un bain parfumé. Aujourd’hui elle est en congé, et elle va prendre soin d’elle. Savouré jusqu’à la dernière miette les mots susurrés par Michèle dans son oreille. Elles se sont donné rendez-vous demain au bar, à l’heure du déjeuner. L’impatience la grignote déjà ; l’amour crée aussi ce vide parfois viscéral. Insupportable. Violent. Tout dans l’autre peut devenir source de manque ; même les défauts les plus imbuvables.

Michèle est resplendissante ; elle déambule dans les rues de Figeac et s’émerveille d’un rien. Le soleil arrose déjà les toits et certains de ses rayons plus téméraires coulent en cascade dans les ruelles les plus étriquées. Le printemps promet d’être plaisant. Et quant à elle, la deuxième partie de sa vie s’annonce bien plus excitante que la première. Elle est étourdie  et divague, dégustant avec gourmandise le suave coulis des rêves qui se métamorphosent. Le passage à l’acte est comme un cran d’arrêt que l’on dégaine. La lame déchire les peurs, trifouille et met en miettes les résistances. La concrétisation d’un projet ne peut se faire sans un duel de cet acabit. Michèle le découvre ; elle se sent comme un légionnaire grisé par le triomphe de son premier corps à corps ; ceux à venir ne l’effraie plus. Elle presse la cadence de ses pas. Il est temps d’avoir une sérieuse conversation avec Gérôme. Tout en ordonnant ses idées,  elle traverse le boulevard. Déterminée. Prête à se moquer de la réaction de son mari, cet homme fatigué  et si prévisible.

Cécile se couche tôt. Demain, elle fait l’ouverture du bar à sept heures sonnantes, les habitués ne tolèrent aucun retard bien que leur journée soit comparable à un vaste néant. Des alcooliques pour la plupart qui après, une tasse de café, ingurgite le premier ballon de rouge. Elle s’endort un peu agacée de ne pas avoir eu de réponse aux quelques sms envoyés à Michèle. Je ne peux pas lui en vouloir, cela doit être un tsunami chez elle.

A sept heures et une minute Gustave et Raymond poussent la porte du bar « Au bon lotois », ils saluent la princesse de Galles, surnom qu’ils aiment gueuler à toute berzingue quand le vin détend le manque et tait les tremblements. Cécile après leur avoir servi une tasse de café bien serré, s’empare de La Dépêche du Midi ; elle feuillette, distraite, regardant l’horloge avec impatience. Raymond réclame déjà sa pitance, elle lui sert machinalement son verre, sans vérifier la justesse de ses gestes. Un article lui saute aux yeux. « Tragédie en plein centre de Figeac, hier à 10h05, une femme, Michèle Lavergne, âgée de 52 ans a été renversée par un camion sur le boulevard du Colonel Teulié. La violence du choc a été telle que le corps de la malheureuse a été projeté à 15 mètres du point de l’impact. Elle est morte sur le coup… ». Raymond roumègue,  la princesse de Galles estomaquée continue à verser le contenu de la bouteille, le rouge se répand sur le comptoir et mouille son chemisier. De rien.

 

 

 

 Je vais ouvrir

 

Extatique, FredBargeoN, Taussat les bains

Extatique, FredBargeoN, Taussat les bains

Régine s’active dans la cuisine. Bien qu’il ne soit que dix heures et quarante minutes, elle prépare déjà le déjeuner. Elle considère le stress et l’imprévu comme des adversaires suprêmes, alors elle anticipe pour contrecarrer le pire qui, pour être honnête, n’arrive jamais. Tout au moins en ce qui concerne les activités culinaires. Dans un souci  d’objectivité et d’optimisme, il est juste d’apporter une nuance à son caractère qui pourrait paraître, vu de l’extérieur, d’une rigidité emmerdante,  Régine est une excellente cuisinière. Minutieuse. Généreuse. Inventive. Être assis à sa table est l’assurance d’être un convive comblé de produits de qualité accommodés dans de subtiles combinaisons de saveurs ; les palais les plus exigeants tombent en pamoison. C’est exquis. Des invités, hélas, cela fait belle lurette que le couple Bertrin n’en reçoit plus. A son grand regret. Si la cuisine est une principauté sur laquelle elle est autorisée à régner, tout le reste du petit pavillon, y compris le jardin, est sous le joug de son mari. Son intransigeance dicte tout un panel de lois abusives voire absconses constituant son règlement intérieur. De vie en collectivité. Digne d’une grande industrie. Sauf qu’ils ne sont plus que deux ; les enfants se sont carapatés dès la première occasion venue. Ils ont bien eu raison. Et, ils ne montrent le bout de leur nez que pour les fêtes de fin d’année. Contraints et forcés. Et les amis se sont enfuis à pas de loup. Régine mitonne des plats pour deux. Elle ne s’est toujours pas habituée à des quantités aussi malingres alors elle congèle. A tour de bras. Sans prétexte, elle offre des barquettes à ses voisines. Avec plaisir ; et fierté aussi. Dans leur for intérieur, derrière leurs plaques à induction, elles sont jalouses de ne jamais égaler, l’idée de la surpasser ne les effleure même plus, les recettes de M’me Bertrin. Dans les lotissements ramassés sur eux-mêmes, ceux construits au milieu de champs sacrifiés, il existe des bagarres intestines de haute volée ; des jalousies culinaires et jardinières. Chacun voit midi à sa porte.

Pour ce qui est du déjeuner, Régine prépare un poulet fermier accompagné d’une farce très personnelle ; sa composition est un secret qui disparaîtra de façon concomitante à sa mort. Dans longtemps. Elle s’active et bien qu’elle soit concentrée sur sa besogne, elle est préoccupée. Contrariée. Au point qu’elle rate, sans s’en rendre compte, la farce. Depuis qu’Eddy, son époux, est à la retraite son quotidien est comparable à l’enfer, celui qui menace tout catholique convaincu. Elle le vit les pieds sur Terre. Quarante ans de vie commune et la violence d’Eddy n’a pas pris une ride. Elle est plutôt ragaillardie. Eddy tourne en rond sans son poste de comptable aux établissements V. et lève le coude pour arrondir les angles de son ennui. Quand il travaillait, l’exigence des chiffres maintenait son goût pour le pastis à une distance raisonnable ; pas avant le week-end. Par contre, il s’en donnait à cœur joie lapant toute la bibine qu’il n’avait pas ingurgitée pendant les cinq jours de labeur et d’abstinence forcée. Eddy est alcoolique. Notoire. L’alcoolique du lotissement. Même s’il crie au scandale les rares fois où quiconque aborde sa tendance à l’excès, son visage rougeaud révèle le secret de polichinelle sans son consentement. Le châtiment divin infligé à son épouse est la violence. Dormir avec un type qui pue l’anis n’est pas un gage de nuits sexuellement épanouissantes mais se faire tabasser à tout bout de champ par ce même type suintant l’anis n’est pas tolérable. Pourtant, Régine tolère. Elle s’est comme ainsi dire habituée à prendre des roustes, des poings et autres objets non identifiés dans sa gueule. Sur tout le corps. J’aurai dû réagir dès le début maintenant c’est trop tard.  Depuis trois ans, date à laquelle il a eu droit à un pot de départ, un discours mielleux et un joli cadeau des établissements V., Eddy n’a plus aucune raison valable de ne boire que les week-ends et jours fériés. L’apéro commence à dix heures du matin et joue les prolongations jusqu’à ce qu’il s’effondre comme un goret dans le canapé. Avant de sombrer, il a besoin de sa dose d’adrénaline. Il doit frapper. Régine en prend pour son grade. Son statut de femme devenue de plus en plus soumise au fil du temps. Désemparée. Sur le qui-vive. En stress permanent. Hier soir, elle a reçu, comme à l’accoutumée, sa branlée du journal de vingt heures ; une obsession qui doit trouver ses origines dans la déformation professionnelle. Eddy est à cheval sur les chiffres, les nombres et les horaires. Il tatillonne encore pour des histoires de virgules. Il a des habitudes de boxeur. Il est répétitif. Besogneux. Hier soir, elle s’est rebellée. Elle a été estomaquée. Elle ne l’a pas voulu ainsi. Son cerveau a renâclé. Son corps a résisté, tentant même de gifler l’arrogant époux. La réaction de ce dernier a été d’une logique implacable. Durant une seconde, il a  marqué un temps d’arrêt comme pour jauger l’adversaire, puis dans une volonté inextinguible d’éteindre la flammèche de rébellion il a cogné plus fort. Avec frénésie. Un fou à lier.

Elle regarde le poulet ficelé et bien jaune. Passe ses doigts sur cette peau fine, déplumée ; c’est froid. Sans vie. Elle n’a plus envie de préparer ce millième déjeuner. Le fœtus de résistance trotte dans sa tête, s’accroche à ses neurones, grossit dans son corps tant de fois tabassé, accoutumé  à la noirceur des bleus. Presque insensible à la douleur. Elle ne veut plus. Elle ne supporte plus. Eddy la dégoûte. Son haleine acide. Ses dents jaunies. Ses doigts tordus. Son corps violacé. Sa calvitie huileuse. Son allure de vieux bougon. Les bouteilles de pastis cachées qu’elle retrouve dans des endroits complètement dingues. Sa voix nasillarde. Ses tremblements au petit déjeuner qu’il ne tente même plus de dissimuler. Et sa violence. Ses poings qui s’écrasent et meurtrissent ses reins et ses seins. Les mots ignobles qui accompagnent les coups. Je ne peux plus, je ne veux plus, je ne peux plus, je ne veux plus. Elle psalmodie. Un cantique de rejet. Viscéral. Capital. Thérapeutique. L’horloge de son four indique onze heures et quarante-cinq minutes. Elle craint le retour d’Eddy. Dans quarante-cinq minutes. Je ne peux plus, je ne veux plus, je ne peux plus, je ne veux plus.

Elle s’assoit et regarde par la fenêtre. Elle attend. Elle distingue les voisins qui sortent leur voiture du garage et s’éloignent. Elle lève la main sans y prendre garde pour répondre poliment à leur salut. Elle attend. Et rien ne se passe. Le poulet devrait déjà être en train de cuire. Le four est chaud. La farce commence à sécher dans l’assiette. Inachevée. Elle attend. Je ne peux plus, je ne veux plus, je ne peux plus, je ne veux plus. Elle regarde au loin. Elle ne voit pas grand chose. Elle ne distingue plus les couleurs. Ni les formes. Elle s’en fiche des couleurs. Et des formes. Et des odeurs aussi. Et des petits plats mijotés. Elle se tourne et ne voit rien. Rien que du blanc. Comme la brume, le matin très tôt en Sologne, si épais que la forêt est invisible. Elle se lève ; se dirige vers son plan de travail ; reste plantée là devant le mur carrelé de parme. Rien. Rien. Rien. Je n’ai rien, je ne sens rien, tout va bien, ça va aller mieux. Elle touche machinalement tout ce qui se trouve à porté de bras. Une étrange sensation liquide s’empare d’elle. Fluide. Exquise sensation comme ses petits plats mijotés qui fondent contre le palais. Il va l’aimer mon déjeuner Eddy… tout à l’heure. Il va l’aimer. Comme d’habitude.

Elle découpe le poulet machinalement ; sa chair rose résiste ; elle insiste. J’ai de la force dans les mains. Elle étale la farce. Sur la viande dépiautée grossièrement, sur la salade croquante en attente de sauce vinaigrette ; elle enduit d’une fine couche la plaque de cuisson. Comme une chapelure. Tout est blanc. Une immensité de blanc. Tel l’horizon dans un contre-jour quand le soleil défie les yeux et éblouit jusqu’à l’aveuglement. Régine est aveuglée. Aspirée dans ce tourbillon de blanc immaculé de clinique. Je ne peux plus, je ne veux plus, je ne peux plus, je ne veux plus. Elle entend un claquement de porte. Dans le vestibule. Un tintement de clés. Un raclement de gorge. Quelqu’un qui tousse. Ou éternue. La porte de la cuisine est ouverte. Apparaît sur le seuil, la silhouette titubante d’Eddy. Il est saoul. Déjà. Le cafetier du coin est toujours ravi quand il le voit débarquer, il est certain de s’en mettre plein les poches. Eddy gueule. Ou le perçoit-elle ainsi. Le blanc atténue les sons. Le vide les déforme. Elle entend vaguement. Au loin. Qu’est-ce que tu fous ? C’est quoi ce bordel ? T’es devenue folle ou quoi ? Regarde mais regarde ce que t’as foutu avec la bouffe ? A moins qu’elle n’invente les paroles. Peut-être est-elle encore seule dans ce pavillon de fortune. Elle sent une pression dans son épaule. Elle est bien réelle elle ; elle en est certaine ; elle en mettrait sa main à couper. Il vient de la frapper. Elle se retourne. Dépossédée. Ici c’est chez elle.

Je me retourne. Je n’ai pas peur. Et bouscule Eddy dans un élan. Sec. Il est saisi d’une telle surprise qu’il ne réagit pas. Elle le bouscule une deuxième fois. Avec plus de hargne. Il s’écroule. Son crâne tape le sol. Un bruit sourd. Son mari étalé par terre ressemble à un scarabée retourné sur sa carapace, les pattes battant l’air et cherchant à s’y agripper, le malheureux, pour s’extirper expressément de cette position embarrassante. Humiliante. Eddy projette ses petites jambes potelées et ses mains grassouillettes. Dans le néant. Tu es ridicule. Et moche. Et dégoûtant. Des coups de pied. Elle lui balance des coups de pied. N’importe où. Elle ne vise pas, elle n’a jamais tapé dans un ballon, encore moins marqué un but. Elle ne veut plus voir ses jambes et ses bras gigoter. Elle veut qu’il s’arrête de bouger. Je te hais. Tu ne me battras plus. Jamais. La pointe de ses pieds laboure et s’enfonce dans le gras. Elle est hystérique. Elle enlève son tablier de bonne femme et se jette à ses côtés. Rejoint ce corps si familier dont elle connaît le nombre exact de grains de beauté. Elle regarde ses mains. Furieuse. Elles sont agrippées au manche de son gros couteau de cuisine celui qui sert à découper les carcasses de viande. Je ne peux plus, je ne veux plus, je ne peux plus, je ne veux plus. Elle lève haut ses mains au-dessus de sa tête, de la sueur dégouline de ses cheveux coiffés en un chignon strict comme Romy Schneider. Elle est rouge pivoine. Les yeux exorbités. Fous. Mais ça, elle ne peut pas s’en rendre compte, elle ne se voit pas. Elle est dans le tourbillon de la décompensation. Elle craque et projette la lame du gros couteau de cuisine dans la carcasse d’Eddy. Elle s’enfonce comme dans une motte de beurre sortie au préalable du frigidaire avant d’élaborer une tarte. Il est ramolli à point. Elle est stupéfaite. C’est si tendre. Frénétique, elle cherche la position idéale afin de poursuivre son labeur de cuisinière avertie. Sérieuse. Ne laissant rien au hasard. Bien calée sur ses genoux, elle sort la lame des tripes de son mari. Il gigote encore, le salaud. Elle est contrainte de forcer, la lame rencontre la même résistance que dans l’os des côtes de porc. Je ne peux plus, je ne veux plus, je ne peux plus, je ne veux plus. Enfin la lame réapparaît rouge, dégoulinante de sang. Elle n’est ni effrayée ni dégoûtée, elle en a découpé de la viande après toutes ces années à s’activer derrière les fourneaux. Elle soulève ses mains le plus haut possible, entrelacées sur le manche, comme si elle tenait un crucifix. Et enfonce la lame. Encore. Un, deux, trois, quatre, cinq, six… Elle compte les coups. Il aime tellement les chiffres ce nigaud. Moi aussi je sais compter. Dans une férocité inouïe, celle des bêtes qui se battent pour leur survie, in extremis, Régine poignarde Eddy à deux cents cinquante-deux reprises. A chaque fois que la lame s’enfonce dans les chairs, à présent écartelées, de Monsieur Bertrin, elle annonce le nombre. Elle le prévient. Elle est gentille et attentive si elle établit une comparaison avec ses agressions ; elle s’estime bienveillante. Lui ne sait même pas le nombre de bleus, d’ecchymoses et d’hématomes que sa violence à provoquer sur son corps. Durant quarante ans.

Elle nage dans une nappe de brouillard blanc crémeux, fluide, il s’ourle de rouge par intermittence. Elle décanille la dépouille avachie avec ferveur. Elle se venge. Elle extirpe sa colère et tous ces maux accumulés. Elle hurle fouillant au plus profond de la femme délaissée, insatisfaite, malheureuse la violence incubée. Une vie gâchée. Totalement ratée. Deux cents cinquante-deux voilà ton compte. Dans un cri féroce. Elle s’écroule éreintée, vidée de toute sa bile. Le souffle court, elle passe sa main sur son visage en nage pour coincer entre ses oreilles les mèches rebelles sorties de son chignon. Comme Romy Schneider.

Elle entend des coups contre la porte d’entrée. Elle perçoit l’insistance de la sonnette, ce ding dong si mélodieux. Un chant de coucou. Elle se lève. Qu’est-ce donc ? Voilà voilà j’arrive. Elle est étourdie, elle vacille ; en se relevant elle manque trébucher sur le cadavre d’Eddy. Elle ne distingue pas la monstruosité de son reflet dans le miroir. Son visage tacheté de centaines de perles de sang. Ses vêtements sont imbibés des substances d’Eddy.  Pourtant, elle vérifie sa silhouette, elle veut être présentable, cela fait si longtemps que la sonnette n’a pas retenti. Le couteau encore à la main elle marche pimpante, un peu hagarde vers la porte d’entrée. Chéri ne te dérange pas. Je vais ouvrir.

 

 

Dérisoire

 

Trouble et danse, Bordeaux, septembre 2013, FredBargeoN

Trouble et danse, Bordeaux, septembre 2013, FredBargeoN

Je tourne en rond dans mon studio. Il est minuscule et étriqué. Fonctionnel. Une chauve-souris s’y sentirait en adéquation avec sa nature ; la pénombre y est comparable à celle d’une grotte. Même en plein jour. Je ne dirai pas que je m’y sens à mon aise, le mot serait hérétique. Je me suis habitué à son odeur de renfermé. Voilà tout. Mes préoccupations actuelles rejettent dans les méandres de l’absurde les contingences matérielles. Je suis étudiant et un ensemble de réalités strictement sociales et culturelles m’a contraint à me satisfaire d’un logement sordide. Il n’y a rien d’extraordinaire dans ce constat, je dirai même que c’est banal. Une normalité des plus affligeantes. La société porte aux nues des membres bien propres sur eux qui sans aucun scrupule louent des placards à balai, insalubres et pouilleux sans être menacés d’une quelconque sanction. Cela serait immoral de punir ces braves gens qui vous autorisent à avoir un toit sur la tête. Rubis sur ongle. Alors, ils s’en donnent à cœur joie. Ils revendiquent à corps et à cri que le marché locatif est au bord d’un séisme sans précédent, justifiant cette catastrophe immobilière comme la conséquence d’un flux tendu entre une demande fiévreuse et une offre famélique. Prétexte magique. Mauvaise foi collective. Tout est possible. Un Monopoly scabreux. La communauté des propriétaires, en prestidigitateurs avérés et bien rodés, acculent les prétendants à leur taudis d’exigences et de contraintes hallucinantes qui me rappellent ces rapports unilatéraux maître/esclave. Ils imposent les règles, nous inclinons l’échine. Mais là n’est pas mon propos.

Je tourne en rond comme une bête sauvage piégée dans une case. Affamé de liberté. Nostalgique des espaces sans fin.  Je suis une puce à l’approche d’un festin de sang. Excité. Avide. Je m’impatiente. Les copains qui  me récupèrent sont en retard. Il est déjà vingt-deux heures et trente minutes. Je vérifie le contenu de mon sac pour la trentième fois. Tout est là. Pas grand-chose. L’essentiel ne prend pas de place. Cette soirée va être mémorable. Une nuit de fête orgiaque. Mon téléphone sonne enfin. Je m’électrise. De bonheur. J’enfile ma veste, glisse mon sac sur le dos, tâte la poche droite de mon pantalon. Et je dégringole les escaliers ; ils craquent sous la cadence de mes folles enjambées. Les potes sont là. Les bouteilles de bière circulent déjà de main en main. Une chorégraphie de fêtards se préparant à l’extase. Goulot entre les lèvres, léger mouvement de l’avant-bras et le liquide frais, mousseux se répand dans la gorge.  A un rythme effréné les packs vides s’accumulent sous nos pieds, l’ivresse s’installe brusquement dans nos esprits. Nos yeux brillent de malice. La voiture file à toute allure. Souple. Sans excès, Matthieu est un dandy avec sa bagnole. Une heure de route nous sépare du lieu de la soirée organisée par un collectif de clubbers créatifs. Audacieux. Week-end dans une demeure abandonnée. Parc majestueux et foisonnant d’arbres tous plus vieux les uns que les autres. Des sentiers dessinent des sillons bucoliques autour des vénérables centenaires. Par dizaine. Aux platines, disséminées un peu partout, vont se succéder des pointures. Un son monumental. Electrique. Métaphysique. Inventé pour le sursaut de l’âme, pour la symbiose de la tête et du corps. Un interstice entre la réalité et le mystique. Le temps va s’arrêter. Le monde brut et ingrat, celui dans lequel, du haut de mes vingt-deux ans, il m’est demandé expressément de trouver une place, disparaîtra à six pieds sous terre de ma conscience. Pendant des heures. Des heures qui pourront être des minutes, des années ou une éternité. Les vibrations de la musique se fichent bien de la durée. Passé, présent et futur fusionnent et s’imbriquent. Une conjugaison novatrice et éclectique fait émerger un langage décomplexé  et une appréhension métamorphosée de l’environnement.  Ces instants sont des déconnexions sauvages et salvatrices. Les perceptions que j’y puise ravivent une persévérance qui régulièrement me déserte. Je vais m’abandonner. Enfin. Oublier. Surtout oublier que je suis un peu paumé. L’insistance de mon entourage à me faire accepter un monde inacceptable m’oppresse. De plus en plus. Il m’est difficile d’être à l’aise avec des règles du jeu où l’argent est le vecteur consensuel et hypnotique qui aspire l’énergie de vie.  Vivre. Ou sur vivre. Le casting et la distribution des rôles de ce vaudeville candide et cruel, bien huilé, sont écrits à l’avance. La détermination ironique et la conviction démagogique des réalisateurs acerbes et de leurs producteurs misanthropes sont une comédie de genre dramatique. Ils enfument les acteurs/spectateurs en incubant  dans leur caboche avide de reconnaissance l’idée qu’ils sont des citoyens à part entière. Respectés et franchement respectables. Ils ne sont, en vérité, que de simples figurants, des bêtes de somme harnachées aux exigences d’une méga production hollywoodienne. A la fin toute tracée. Une musique wagnérienne secoue les tympans en son dolby, dans un paysage soporifique de modernité, l’horizon triste et gris soudain se ranime. Intensément. Explose l’écran de nos nuits noires. Du flou intense se propage un mirage, un mirage libérateur, un mirage qui s’écrit en lettres énormes sur l’horizon à présent éblouissant et froid comme un néon ; les mots réussite matérielle, réussite sociale, consommez se détachent et flottent dans les cieux en grossissant. Lettres opulentes, leurs ventres bien ronds trahissent un appétit féroce.  Apparaissent au niveau du nombril des échelles immenses et élastiques ; elles descendent vers la foule en émoi, une invitation expresse à s’agripper aux barreaux. Avec ferveur. Pour être sauvé d’une peur dont on ne connaît pas l’origine. Une peur intense qui se lit sur la plupart des visages. Dans cette fosse humaine, les cris annoncent l’hystérie ; elle explose sans pudeur. Les gens se poussent, se bousculent, s’insultent et n’hésitent pas à s’écraser pour accéder à ces échelles inespérées. Un saint Graal hypnotique. Un  bouquet final en forme de marionnette dégoulinante de graisse et de billets. Le pompon géant d’un manège géant mené d’une main de fer par les places financières mondiales depuis leurs tours vitrées et feutrées. Puissance discrète, arrogante. Garante d’une nouvelle spiritualité. Sonnante et trébuchante. Livide. Arg, cela me dégoûte rien que d’y penser. Je bois d’un trait une bière.

Et avale deux ecstasy. Les potes rigolent. Je rigole avec eux. Je n’ai pas écouté la conversation. Peu importe, nous commençons à être dans un état qui n’exige aucune forme de condescendance. Chacun peut être soi sans le consentement collectif. J’ouvre la fenêtre. L’air s’engouffre et claque mes cheveux contre mes yeux. J’exulte. Bientôt, les substances ingurgitées vont liquéfier mes pensées. Ouvrir des portes. Je vais voyager. Ressentir. Vibrer. Exister différemment. Juste être. Sans barrière ni masque. Mes cheveux retombent de chaque côté. La voiture ne roule plus. Nous sommes arrivés. Je reconnais l’allée de platanes. Tout au bout la magie attend, bouche béante et suave pour me cueillir. Et m’engloutir. L’évasion sera extatique cette nuit. Je le sais.

Au moment où nous entrons dans le parc, mes tympans se remplissent du son craché par les platines ; il active les principes hallucinogènes. Je marche sur du sable blanc. Des tulipes énormes éclosent dans une rapidité  qui enjôle et exacerbe mon romantisme. Des tulipes de trois mètres. L’amour qui se terre en moi jaillit en gerbes. Des gerbes de couleurs accentuées, irradiantes. Elles illuminent les gens qui m’entourent. Ils deviennent d’une beauté exquise. Je ne vois que des bouches pulpeuses s’ouvrir en des rires délicieux de joie. Les arbres s’inclinent à mon passage non pour m’honorer mais pour m’exprimer de leur voix grave la bienvenue dans leur domaine encore préservé des turpitudes du monde. Ils me caressent avec leurs feuilles aussi douces que du talc comme le ferait un adulte ému par un enfant en train de vivre une expérience nouvelle, importante. Je marche. Ou je nage. J’ai soif. J’ai envie de boire un alcool fort. J’ai tout prévu. Je sors une bouteille de whisky de mon sac à dos. Le bouchon se détache, je glisse le goulot entre mes lèvres. La liqueur ambrée brûle mon gosier. Je bois cul sec un quart de la bouteille. Entre temps j’ai posé deux ecstasys sur ma langue. Je referme la bouteille. Mon corps bouge. Je suis musique et particules. Il y a plein de danseurs autour de moi. Un me parle. Je ne comprends rien à ce qu’il me raconte. Le son est si fort. Je suis tellement éparpillé que je ne peux me concentrer sur une seule personne. Et j’ai un objectif. Je suis ici pour cela.

Je marche. Mes pas guident ma trajectoire. Je n’ai pas besoin de réfléchir. Je sais que mon esprit me conduira dans le recoin idéal. Bucolique. Tranquille. Merveilleux. Je marche. Longtemps. Ou peut-être n’ai-je marché qu’une fraction de secondes. Je m’assieds avec lenteur. Le sol est couvert de plumes. Des plumes de perroquets. Rouges et vertes. Quelquefois jaunes. Je m’allonge, là, sur ce lit exotique. Comme un pacha. Une odeur d’épices embaume l’atmosphère. Je sors ma bouteille de whisky. Précieux élixir. Je fouille mon sac d’une main baladeuse et impatiente. Le petit sachet en tissu émerge. Entre mes doigts. Un cocktail de drogues accumulé depuis des semaines. Il a englouti mes maigres ressources. Sans regret. Quand un objectif obsède, stimule, et apparaît être le meilleur pour soi, le sacrifice n’existe pas. J’ai accumulé ces drogues. Minutieusement. Intelligemment. J’ai une faim inextinguible. Un appétit féroce de mourir. Cette nuit sera ma dernière. J’ai décidé de me suicider. D’en finir avec cette existence qui, je le sais, ne m’apportera strictement rien. J’ai tourné le problème dans tous les sens  possibles. Je ne suis pas un individu consensuel. Je suis tout ou rien. Je ne peux pas faire autrement. Et je suis incapable de faire semblant d’être un tout dans ce monde de rien ou d’être rien dans un monde de tout. Je ne suis pas morbide loin de là. La preuve en est que je conclus mon existence sur un mode festif. Extrêmement festif. La vie va s’écouler doucement de mon corps au son de deep house, entouré d’arbres d’une auguste beauté. Sous un clair de lune digne des plus beaux contes féériques. Des hallucinations vont ponctuer mon trépas. Le passage sera étrange, une demi-conscience plongée dans les tremblements du monde que je quitte et les limbes de mes projections les plus intimes. Fertiles. Je ne suis pas désespéré. Bien au contraire. Si vous pouviez me voir, j’ai un magnifique sourire. Un sourire de plénitude. De bien-être. Pas celui dont vous parlez dans vos salons de massage et de cabinets de relaxation. Un véritable bien-être. Qui ne se décrit pas. Qui ne peut pas se décrire. Il se vit seulement. Je vous laisse à vos activités dérisoires et me laisse aller à l’assoupissement que je sens poindre. Je veux profiter pleinement de mes derniers soupirs. De mes ultimes sensations.

Dans la poche droite de son pantalon, ils trouveront une enveloppe pliée en deux sur laquelle est inscrite en grosse lettre « Ismaël ».

A l’intérieur, il y a une feuille de format A4. « Je m’appelle Ismaël. J’ai vingt-deux ans. J’ai décidé en toute conscience d’interrompre ma vie au moment opportun. Vous penserez que j’étais bien trop jeune pour être apte à choisir ce moment. Doit-on être vieux en âge pour conclure que la vie n’a plus d’intérêt pour soi ? Voilà un questionnement qui indique votre rejet et votre peur de la mort. Mourir n’est pas grave, je vous assure ; ce qui est, en revanche, dramatique est de vivre sans envie. D’être en vie en ayant la certitude d’être contraint à une abnégation de soi. Involontaire. Ce sursis de soi induit par un monde qui  exige de laisser en jachère des valeurs intimes contraires à ses valeurs mercantiles ; des valeurs intimes qui entravent son fonctionnement inhumain. Très étrange. Incompréhensible pour moi. J’ai essayé de concentrer mon énergie et d’attraper le pompon de la vie ; de me fondre dans cette adoration de l’argent, de la réussite sociale, de la schizophrénie émotionnelle et intellectuelle ; je n’y suis pas arrivé. Je ne suis pas un mauvais perdant. Le jeu n’en valait pas, pour moi, la chandelle. Il est possible de mourir avec plaisir. Sans désespoir. Un réel plaisir par ce que l’attachement n’a plus lieu d’être. Que l’horreur ne se situe pas dans le mystère de la mort mais dans la connaissance d’un monde aux rouages obscènes, et ce dans une complicité générale. Mourir est dérisoire en comparaison de poursuivre ma vie en sursis. La violence n’est pas toujours là où on le croit. Ismaël, huit mars deux mille quatorze, Tours. »

Frédéric Bargeon

 

Septième et dernière nouvelle du recueil « D’un instant à l’autre », « Dérisoire »


Dérisoire

 

Trouble et danse, Bordeaux, septembre 2013, FredBargeoN

Trouble et danse, Bordeaux, septembre 2013, FredBargeoN

Je tourne en rond dans mon studio. Il est minuscule et étriqué. Fonctionnel. Une chauve-souris s’y sentirait en adéquation avec sa nature ; la pénombre y est comparable à celle d’une grotte. Même en plein jour. Je ne dirai pas que je m’y sens à mon aise, le mot serait hérétique. Je me suis habitué à son odeur de renfermé. Voilà tout. Mes préoccupations actuelles rejettent dans les méandres de l’absurde les contingences matérielles. Je suis étudiant et un ensemble de réalités strictement sociales et culturelles m’a contraint à me satisfaire d’un logement sordide. Il n’y a rien d’extraordinaire dans ce constat, je dirai même que c’est banal. Une normalité des plus affligeantes. La société porte aux nues des membres bien propres sur eux qui sans aucun scrupule louent des placards à balai, insalubres et pouilleux sans être menacés d’une quelconque sanction. Cela serait immoral de punir ces braves gens qui vous autorisent à avoir un toit sur la tête. Rubis sur ongle. Alors, ils s’en donnent à cœur joie. Ils revendiquent à corps et à cri que le marché locatif est au bord d’un séisme sans précédent, justifiant cette catastrophe immobilière comme la conséquence d’un flux tendu entre une demande fiévreuse et une offre famélique. Prétexte magique. Mauvaise foi collective. Tout est possible. Un Monopoly scabreux. La communauté des propriétaires, en prestidigitateurs avérés et bien rodés, acculent les prétendants à leur taudis d’exigences et de contraintes hallucinantes qui me rappellent ces rapports unilatéraux maître/esclave. Ils imposent les règles, nous inclinons l’échine. Mais là n’est pas mon propos.

Je tourne en rond comme une bête sauvage piégée dans une case. Affamé de liberté. Nostalgique des espaces sans fin.  Je suis une puce à l’approche d’un festin de sang. Excité. Avide. Je m’impatiente. Les copains qui  me récupèrent sont en retard. Il est déjà vingt-deux heures et trente minutes. Je vérifie le contenu de mon sac pour la trentième fois. Tout est là. Pas grand-chose. L’essentiel ne prend pas de place. Cette soirée va être mémorable. Une nuit de fête orgiaque. Mon téléphone sonne enfin. Je m’électrise. De bonheur. J’enfile ma veste, glisse mon sac sur le dos, tâte la poche droite de mon pantalon. Et je dégringole les escaliers ; ils craquent sous la cadence de mes folles enjambées. Les potes sont là. Les bouteilles de bière circulent déjà de main en main. Une chorégraphie de fêtards se préparant à l’extase. Goulot entre les lèvres, léger mouvement de l’avant-bras et le liquide frais, mousseux se répand dans la gorge.  A un rythme effréné les packs vides s’accumulent sous nos pieds, l’ivresse s’installe brusquement dans nos esprits. Nos yeux brillent de malice. La voiture file à toute allure. Souple. Sans excès, Matthieu est un dandy avec sa bagnole. Une heure de route nous sépare du lieu de la soirée organisée par un collectif de clubbers créatifs. Audacieux. Week-end dans une demeure abandonnée. Parc majestueux et foisonnant d’arbres tous plus vieux les uns que les autres. Des sentiers dessinent des sillons bucoliques autour des vénérables centenaires. Par dizaine. Aux platines, disséminées un peu partout, vont se succéder des pointures. Un son monumental. Electrique. Métaphysique. Inventé pour le sursaut de l’âme, pour la symbiose de la tête et du corps. Un interstice entre la réalité et le mystique. Le temps va s’arrêter. Le monde brut et ingrat, celui dans lequel, du haut de mes vingt-deux ans, il m’est demandé expressément de trouver une place, disparaîtra à six pieds sous terre de ma conscience. Pendant des heures. Des heures qui pourront être des minutes, des années ou une éternité. Les vibrations de la musique se fichent bien de la durée. Passé, présent et futur fusionnent et s’imbriquent. Une conjugaison novatrice et éclectique fait émerger un langage décomplexé  et une appréhension métamorphosée de l’environnement.  Ces instants sont des déconnexions sauvages et salvatrices. Les perceptions que j’y puise ravivent une persévérance qui régulièrement me déserte. Je vais m’abandonner. Enfin. Oublier. Surtout oublier que je suis un peu paumé. L’insistance de mon entourage à me faire accepter un monde inacceptable m’oppresse. De plus en plus. Il m’est difficile d’être à l’aise avec des règles du jeu où l’argent est le vecteur consensuel et hypnotique qui aspire l’énergie de vie.  Vivre. Ou sur vivre. Le casting et la distribution des rôles de ce vaudeville candide et cruel, bien huilé, sont écrits à l’avance. La détermination ironique et la conviction démagogique des réalisateurs acerbes et de leurs producteurs misanthropes sont une comédie de genre dramatique. Ils enfument les acteurs/spectateurs en incubant  dans leur caboche avide de reconnaissance l’idée qu’ils sont des citoyens à part entière. Respectés et franchement respectables. Ils ne sont, en vérité, que de simples figurants, des bêtes de somme harnachées aux exigences d’une méga production hollywoodienne. A la fin toute tracée. Une musique wagnérienne secoue les tympans en son dolby, dans un paysage soporifique de modernité, l’horizon triste et gris soudain se ranime. Intensément. Explose l’écran de nos nuits noires. Du flou intense se propage un mirage, un mirage libérateur, un mirage qui s’écrit en lettres énormes sur l’horizon à présent éblouissant et froid comme un néon ; les mots réussite matérielle, réussite sociale, consommez se détachent et flottent dans les cieux en grossissant. Lettres opulentes, leurs ventres bien ronds trahissent un appétit féroce.  Apparaissent au niveau du nombril des échelles immenses et élastiques ; elles descendent vers la foule en émoi, une invitation expresse à s’agripper aux barreaux. Avec ferveur. Pour être sauvé d’une peur dont on ne connaît pas l’origine. Une peur intense qui se lit sur la plupart des visages. Dans cette fosse humaine, les cris annoncent l’hystérie ; elle explose sans pudeur. Les gens se poussent, se bousculent, s’insultent et n’hésitent pas à s’écraser pour accéder à ces échelles inespérées. Un saint Graal hypnotique. Un  bouquet final en forme de marionnette dégoulinante de graisse et de billets. Le pompon géant d’un manège géant mené d’une main de fer par les places financières mondiales depuis leurs tours vitrées et feutrées. Puissance discrète, arrogante. Garante d’une nouvelle spiritualité. Sonnante et trébuchante. Livide. Arg, cela me dégoûte rien que d’y penser. Je bois d’un trait une bière.

Et avale deux ecstasy. Les potes rigolent. Je rigole avec eux. Je n’ai pas écouté la conversation. Peu importe, nous commençons à être dans un état qui n’exige aucune forme de condescendance. Chacun peut être soi sans le consentement collectif. J’ouvre la fenêtre. L’air s’engouffre et claque mes cheveux contre mes yeux. J’exulte. Bientôt, les substances ingurgitées vont liquéfier mes pensées. Ouvrir des portes. Je vais voyager. Ressentir. Vibrer. Exister différemment. Juste être. Sans barrière ni masque. Mes cheveux retombent de chaque côté. La voiture ne roule plus. Nous sommes arrivés. Je reconnais l’allée de platanes. Tout au bout la magie attend, bouche béante et suave pour me cueillir. Et m’engloutir. L’évasion sera extatique cette nuit. Je le sais.

Au moment où nous entrons dans le parc, mes tympans se remplissent du son craché par les platines ; il active les principes hallucinogènes. Je marche sur du sable blanc. Des tulipes énormes éclosent dans une rapidité  qui enjôle et exacerbe mon romantisme. Des tulipes de trois mètres. L’amour qui se terre en moi jaillit en gerbes. Des gerbes de couleurs accentuées, irradiantes. Elles illuminent les gens qui m’entourent. Ils deviennent d’une beauté exquise. Je ne vois que des bouches pulpeuses s’ouvrir en des rires délicieux de joie. Les arbres s’inclinent à mon passage non pour m’honorer mais pour m’exprimer de leur voix grave la bienvenue dans leur domaine encore préservé des turpitudes du monde. Ils me caressent avec leurs feuilles aussi douces que du talc comme le ferait un adulte ému par un enfant en train de vivre une expérience nouvelle, importante. Je marche. Ou je nage. J’ai soif. J’ai envie de boire un alcool fort. J’ai tout prévu. Je sors une bouteille de whisky de mon sac à dos. Le bouchon se détache, je glisse le goulot entre mes lèvres. La liqueur ambrée brûle mon gosier. Je bois cul sec un quart de la bouteille. Entre temps j’ai posé deux ecstasys sur ma langue. Je referme la bouteille. Mon corps bouge. Je suis musique et particules. Il y a plein de danseurs autour de moi. Un me parle. Je ne comprends rien à ce qu’il me raconte. Le son est si fort. Je suis tellement éparpillé que je ne peux me concentrer sur une seule personne. Et j’ai un objectif. Je suis ici pour cela.

Je marche. Mes pas guident ma trajectoire. Je n’ai pas besoin de réfléchir. Je sais que mon esprit me conduira dans le recoin idéal. Bucolique. Tranquille. Merveilleux. Je marche. Longtemps. Ou peut-être n’ai-je marché qu’une fraction de secondes. Je m’assieds avec lenteur. Le sol est couvert de plumes. Des plumes de perroquets. Rouges et vertes. Quelquefois jaunes. Je m’allonge, là, sur ce lit exotique. Comme un pacha. Une odeur d’épices embaume l’atmosphère. Je sors ma bouteille de whisky. Précieux élixir. Je fouille mon sac d’une main baladeuse et impatiente. Le petit sachet en tissu émerge. Entre mes doigts. Un cocktail de drogues accumulé depuis des semaines. Il a englouti mes maigres ressources. Sans regret. Quand un objectif obsède, stimule, et apparaît être le meilleur pour soi, le sacrifice n’existe pas. J’ai accumulé ces drogues. Minutieusement. Intelligemment. J’ai une faim inextinguible. Un appétit féroce de mourir. Cette nuit sera ma dernière. J’ai décidé de me suicider. D’en finir avec cette existence qui, je le sais, ne m’apportera strictement rien. J’ai tourné le problème dans tous les sens  possibles. Je ne suis pas un individu consensuel. Je suis tout ou rien. Je ne peux pas faire autrement. Et je suis incapable de faire semblant d’être un tout dans ce monde de rien ou d’être rien dans un monde de tout. Je ne suis pas morbide loin de là. La preuve en est que je conclus mon existence sur un mode festif. Extrêmement festif. La vie va s’écouler doucement de mon corps au son de deep house, entouré d’arbres d’une auguste beauté. Sous un clair de lune digne des plus beaux contes féériques. Des hallucinations vont ponctuer mon trépas. Le passage sera étrange, une demi-conscience plongée dans les tremblements du monde que je quitte et les limbes de mes projections les plus intimes. Fertiles. Je ne suis pas désespéré. Bien au contraire. Si vous pouviez me voir, j’ai un magnifique sourire. Un sourire de plénitude. De bien-être. Pas celui dont vous parlez dans vos salons de massage et de cabinets de relaxation. Un véritable bien-être. Qui ne se décrit pas. Qui ne peut pas se décrire. Il se vit seulement. Je vous laisse à vos activités dérisoires et me laisse aller à l’assoupissement que je sens poindre. Je veux profiter pleinement de mes derniers soupirs. De mes ultimes sensations.

Dans la poche droite de son pantalon, ils trouveront une enveloppe pliée en deux sur laquelle est inscrite en grosse lettre « Ismaël ».

A l’intérieur, il y a une feuille de format A4. « Je m’appelle Ismaël. J’ai vingt-deux ans. J’ai décidé en toute conscience d’interrompre ma vie au moment opportun. Vous penserez que j’étais bien trop jeune pour être apte à choisir ce moment. Doit-on être vieux en âge pour conclure que la vie n’a plus d’intérêt pour soi ? Voilà un questionnement qui indique votre rejet et votre peur de la mort. Mourir n’est pas grave, je vous assure ; ce qui est, en revanche, dramatique est de vivre sans envie. D’être en vie en ayant la certitude d’être contraint à une abnégation de soi. Involontaire. Ce sursis de soi induit par un monde qui  exige de laisser en jachère des valeurs intimes contraires à ses valeurs mercantiles ; des valeurs intimes qui entravent son fonctionnement inhumain. Très étrange. Incompréhensible pour moi. J’ai essayé de concentrer mon énergie et d’attraper le pompon de la vie ; de me fondre dans cette adoration de l’argent, de la réussite sociale, de la schizophrénie émotionnelle et intellectuelle ; je n’y suis pas arrivé. Je ne suis pas un mauvais perdant. Le jeu n’en valait pas, pour moi, la chandelle. Il est possible de mourir avec plaisir. Sans désespoir. Un réel plaisir par ce que l’attachement n’a plus lieu d’être. Que l’horreur ne se situe pas dans le mystère de la mort mais dans la connaissance d’un monde aux rouages obscènes, et ce dans une complicité générale. Mourir est dérisoire en comparaison de poursuivre ma vie en sursis. La violence n’est pas toujours là où on le croit. Ismaël, huit mars deux mille quatorze, Tours. »

Frédéric Bargeon

Sixième nouvelle du recueil « D’un instant à l’autre », « Je vais ouvrir »


Je vais ouvrir

 

Extatique, FredBargeoN, Taussat les bains

Extatique, FredBargeoN, Taussat les bains

Régine s’active dans la cuisine. Bien qu’il ne soit que dix heures et quarante minutes, elle prépare déjà le déjeuner. Elle considère le stress et l’imprévu comme des adversaires suprêmes, alors elle anticipe pour contrecarrer le pire qui, pour être honnête, n’arrive jamais. Tout au moins en ce qui concerne les activités culinaires. Dans un souci  d’objectivité et d’optimisme, il est juste d’apporter une nuance à son caractère qui pourrait paraître, vu de l’extérieur, d’une rigidité emmerdante,  Régine est une excellente cuisinière. Minutieuse. Généreuse. Inventive. Être assis à sa table est l’assurance d’être un convive comblé de produits de qualité accommodés dans de subtiles combinaisons de saveurs ; les palais les plus exigeants tombent en pâmoison. C’est exquis. Des invités, hélas, cela fait belle lurette que le couple Bertrin n’en reçoit plus. A son grand regret. Si la cuisine est une principauté sur laquelle elle est autorisée à régner, tout le reste du petit pavillon, y compris le jardin, est sous le joug de son mari. Son intransigeance dicte tout un panel de lois abusives voire absconses constituant son règlement intérieur. De vie en collectivité. Digne d’une grande industrie. Sauf qu’ils ne sont plus que deux ; les enfants se sont carapatés dès la première occasion venue. Ils ont bien eu raison. Et, ils ne montrent le bout de leur nez que pour les fêtes de fin d’année. Contraints et forcés. Et les amis se sont enfuis à pas de loup. Régine mitonne des plats pour deux. Elle ne s’est toujours pas habituée à des quantités aussi malingres alors elle congèle. A tour de bras. Sans prétexte, elle offre des barquettes à ses voisines. Avec plaisir ; et fierté aussi. Dans leur for intérieur, derrière leurs plaques à induction, elles sont jalouses de ne jamais égaler, l’idée de la surpasser ne les effleure même plus, les recettes de M’me Bertrin. Dans les lotissements ramassés sur eux-mêmes, ceux construits au milieu de champs sacrifiés, il existe des bagarres intestines de haute volée ; des jalousies culinaires et jardinières. Chacun voit midi à sa porte.

Pour ce qui est du déjeuner, Régine prépare un poulet fermier accompagné d’une farce très personnelle ; sa composition est un secret qui disparaîtra de façon concomitante à sa mort. Dans longtemps. Elle s’active et bien qu’elle soit concentrée sur sa besogne, elle est préoccupée. Contrariée. Au point qu’elle rate, sans s’en rendre compte, la farce. Depuis qu’Eddy, son époux, est à la retraite son quotidien est comparable à l’enfer, celui qui menace tout catholique convaincu. Elle le vit les pieds sur Terre. Quarante ans de vie commune et la violence d’Eddy n’a pas pris une ride. Elle est plutôt ragaillardie. Eddy tourne en rond sans son poste de comptable aux établissements V. et lève le coude pour arrondir les angles de son ennui. Quand il travaillait, l’exigence des chiffres maintenait son goût pour le pastis à une distance raisonnable ; pas avant le week-end. Par contre, il s’en donnait à cœur joie lapant toute la bibine qu’il n’avait pas ingurgitée pendant les cinq jours de labeur et d’abstinence forcée. Eddy est alcoolique. Notoire. L’alcoolique du lotissement. Même s’il crie au scandale les rares fois où quiconque aborde sa tendance à l’excès, son visage rougeaud révèle le secret de polichinelle sans son consentement. Le châtiment divin infligé à son épouse est la violence. Dormir avec un type qui pue l’anis n’est pas un gage de nuits sexuellement épanouissantes mais se faire tabasser à tout bout de champ par ce même type suintant l’anis n’est pas tolérable. Pourtant, Régine tolère. Elle s’est comme ainsi dire habituée à prendre des roustes, des poings et autres objets non identifiés dans sa gueule. Sur tout le corps. J’aurai dû réagir dès le début maintenant c’est trop tard.  Depuis trois ans, date à laquelle il a eu droit à un pot de départ, un discours mielleux et un joli cadeau des établissements V., Eddy n’a plus aucune raison valable de ne boire que les week-ends et jours fériés. L’apéro commence à dix heures du matin et joue les prolongations jusqu’à ce qu’il s’effondre comme un goret dans le canapé. Avant de sombrer, il a besoin de sa dose d’adrénaline. Il doit frapper. Régine en prend pour son grade. Son statut de femme devenue de plus en plus soumise au fil du temps. Désemparée. Sur le qui-vive. En stress permanent. Hier soir, elle a reçu, comme à l’accoutumée, sa branlée du journal de vingt heures ; une obsession qui doit trouver ses origines dans la déformation professionnelle. Eddy est à cheval sur les chiffres, les nombres et les horaires. Il tatillonne encore pour des histoires de virgules. Il a des habitudes de boxeur. Il est répétitif. Besogneux. Hier soir, elle s’est rebellée. Elle a été estomaquée. Elle ne l’a pas voulu ainsi. Son cerveau a renâclé. Son corps a résisté, tentant même de gifler l’arrogant époux. La réaction de ce dernier a été d’une logique implacable. Durant une seconde, il a  marqué un temps d’arrêt comme pour jauger l’adversaire, puis dans une volonté inextinguible d’éteindre la flammèche de rébellion il a cogné plus fort. Avec frénésie. Un fou à lier.

Elle regarde le poulet ficelé et bien jaune. Passe ses doigts sur cette peau fine, déplumée ; c’est froid. Sans vie. Elle n’a plus envie de préparer ce millième déjeuner. Le fœtus de résistance trotte dans sa tête, s’accroche à ses neurones, grossit dans son corps tant de fois tabassé, accoutumé  à la noirceur des bleus. Presque insensible à la douleur. Elle ne veut plus. Elle ne supporte plus. Eddy la dégoûte. Son haleine acide. Ses dents jaunies. Ses doigts tordus. Son corps violacé. Sa calvitie huileuse. Son allure de vieux bougon. Les bouteilles de pastis cachées qu’elle retrouve dans des endroits complètement dingues. Sa voix nasillarde. Ses tremblements au petit déjeuner qu’il ne tente même plus de dissimuler. Et sa violence. Ses poings qui s’écrasent et meurtrissent ses reins et ses seins. Les mots ignobles qui accompagnent les coups. Je ne peux plus, je ne veux plus, je ne peux plus, je ne veux plus. Elle psalmodie. Un cantique de rejet. Viscéral. Capital. Thérapeutique. L’horloge de son four indique onze heures et quarante-cinq minutes. Elle craint le retour d’Eddy. Dans quarante-cinq minutes. Je ne peux plus, je ne veux plus, je ne peux plus, je ne veux plus.

Elle s’assoit et regarde par la fenêtre. Elle attend. Elle distingue les voisins qui sortent leur voiture du garage et s’éloignent. Elle lève la main sans y prendre garde pour répondre poliment à leur salut. Elle attend. Et rien ne se passe. Le poulet devrait déjà être en train de cuire. Le four est chaud. La farce commence à sécher dans l’assiette. Inachevée. Elle attend. Je ne peux plus, je ne veux plus, je ne peux plus, je ne veux plus. Elle regarde au loin. Elle ne voit pas grand chose. Elle ne distingue plus les couleurs. Ni les formes. Elle s’en fiche des couleurs. Et des formes. Et des odeurs aussi. Et des petits plats mijotés. Elle se tourne et ne voit rien. Rien que du blanc. Comme la brume, le matin très tôt en Sologne, si épais que la forêt est invisible. Elle se lève ; se dirige vers son plan de travail ; reste plantée là devant le mur carrelé de parme. Rien. Rien. Rien. Je n’ai rien, je ne sens rien, tout va bien, ça va aller mieux. Elle touche machinalement tout ce qui se trouve à porté de bras. Une étrange sensation liquide s’empare d’elle. Fluide. Exquise sensation comme ses petits plats mijotés qui fondent contre le palais. Il va l’aimer mon déjeuner Eddy… tout à l’heure. Il va l’aimer. Comme d’habitude.

Elle découpe le poulet machinalement ; sa chair rose résiste ; elle insiste. J’ai de la force dans les mains. Elle étale la farce. Sur la viande dépiautée grossièrement, sur la salade croquante en attente de sauce vinaigrette ; elle enduit d’une fine couche la plaque de cuisson. Comme une chapelure. Tout est blanc. Une immensité de blanc. Tel l’horizon dans un contre-jour quand le soleil défie les yeux et éblouit jusqu’à l’aveuglement. Régine est aveuglée. Aspirée dans ce tourbillon de blanc immaculé de clinique. Je ne peux plus, je ne veux plus, je ne peux plus, je ne veux plus. Elle entend un claquement de porte. Dans le vestibule. Un tintement de clés. Un raclement de gorge. Quelqu’un qui tousse. Ou éternue. La porte de la cuisine est ouverte. Apparaît sur le seuil, la silhouette titubante d’Eddy. Il est saoul. Déjà. Le cafetier du coin est toujours ravi quand il le voit débarquer, il est certain de s’en mettre plein les poches. Eddy gueule. Ou le perçoit-elle ainsi. Le blanc atténue les sons. Le vide les déforme. Elle entend vaguement. Au loin. Qu’est-ce que tu fous ? C’est quoi ce bordel ? T’es devenue folle ou quoi ? Regarde mais regarde ce que t’as foutu avec la bouffe ? A moins qu’elle n’invente les paroles. Peut-être est-elle encore seule dans ce pavillon de fortune. Elle sent une pression dans son épaule. Elle est bien réelle elle ; elle en est certaine ; elle en mettrait sa main à couper. Il vient de la frapper. Elle se retourne. Dépossédée. Ici c’est chez elle.

Je me retourne. Je n’ai pas peur. Et bouscule Eddy dans un élan. Sec. Il est saisi d’une telle surprise qu’il ne réagit pas. Elle le bouscule une deuxième fois. Avec plus de hargne. Il s’écroule. Son crâne tape le sol. Un bruit sourd. Son mari étalé par terre ressemble à un scarabée retourné sur sa carapace, les pattes battant l’air et cherchant à s’y agripper, le malheureux, pour s’extirper expressément de cette position embarrassante. Humiliante. Eddy projette ses petites jambes potelées et ses mains grassouillettes. Dans le néant. Tu es ridicule. Et moche. Et dégoûtant. Des coups de pied. Elle lui balance des coups de pied. N’importe où. Elle ne vise pas, elle n’a jamais tapé dans un ballon, encore moins marqué un but. Elle ne veut plus voir ses jambes et ses bras gigoter. Elle veut qu’il s’arrête de bouger. Je te hais. Tu ne me battras plus. Jamais. La pointe de ses pieds laboure et s’enfonce dans le gras. Elle est hystérique. Elle enlève son tablier de bonne femme et se jette à ses côtés. Rejoint ce corps si familier dont elle connaît le nombre exact de grains de beauté. Elle regarde ses mains. Furieuse. Elles sont agrippées au manche de son gros couteau de cuisine celui qui sert à découper les carcasses de viande. Je ne peux plus, je ne veux plus, je ne peux plus, je ne veux plus. Elle lève haut ses mains au-dessus de sa tête, de la sueur dégouline de ses cheveux coiffés en un chignon strict comme Romy Schneider. Elle est rouge pivoine. Les yeux exorbités. Fous. Mais ça, elle ne peut pas s’en rendre compte, elle ne se voit pas. Elle est dans le tourbillon de la décompensation. Elle craque et projette la lame du gros couteau de cuisine dans la carcasse d’Eddy. Elle s’enfonce comme dans une motte de beurre sortie au préalable du frigidaire avant d’élaborer une tarte. Il est ramolli à point. Elle est stupéfaite. C’est si tendre. Frénétique, elle cherche la position idéale afin de poursuivre son labeur de cuisinière avertie. Sérieuse. Ne laissant rien au hasard. Bien calée sur ses genoux, elle sort la lame des tripes de son mari. Il gigote encore, le salaud. Elle est contrainte de forcer, la lame rencontre la même résistance que dans l’os des côtes de porc. Je ne peux plus, je ne veux plus, je ne peux plus, je ne veux plus. Enfin la lame réapparaît rouge, dégoulinante de sang. Elle n’est ni effrayée ni dégoûtée, elle en a découpé de la viande après toutes ces années à s’activer derrière les fourneaux. Elle soulève ses mains le plus haut possible, entrelacées sur le manche, comme si elle tenait un crucifix. Et enfonce la lame. Encore. Un, deux, trois, quatre, cinq, six… Elle compte les coups. Il aime tellement les chiffres ce nigaud. Moi aussi je sais compter. Dans une férocité inouïe, celle des bêtes qui se battent pour leur survie, in extremis, Régine poignarde Eddy à deux cents cinquante-deux reprises. A chaque fois que la lame s’enfonce dans les chairs, à présent écartelées, de Monsieur Bertrin, elle annonce le nombre. Elle le prévient. Elle est gentille et attentive si elle établit une comparaison avec ses agressions ; elle s’estime bienveillante. Lui ne sait même pas le nombre de bleus, d’ecchymoses et d’hématomes que sa violence à provoquer sur son corps. Durant quarante ans.

Elle nage dans une nappe de brouillard blanc crémeux, fluide, il s’ourle de rouge par intermittence. Elle décanille la dépouille avachie avec ferveur. Elle se venge. Elle extirpe sa colère et tous ces maux accumulés. Elle hurle fouillant au plus profond de la femme délaissée, insatisfaite, malheureuse la violence incubée. Une vie gâchée. Totalement ratée. Deux cents cinquante-deux voilà ton compte. Dans un cri féroce. Elle s’écroule éreintée, vidée de toute sa bile. Le souffle court, elle passe sa main sur son visage en nage pour coincer entre ses oreilles les mèches rebelles sorties de son chignon. Comme Romy Schneider.

Elle entend des coups contre la porte d’entrée. Elle perçoit l’insistance de la sonnette, ce ding dong si mélodieux. Un chant de coucou. Elle se lève. Qu’est-ce donc ? Voilà voilà j’arrive. Elle est étourdie, elle vacille ; en se relevant elle manque trébucher sur le cadavre d’Eddy. Elle ne distingue pas la monstruosité de son reflet dans le miroir. Son visage tacheté de centaines de perles de sang. Ses vêtements sont imbibés des substances d’Eddy.  Pourtant, elle vérifie sa silhouette, elle veut être présentable, cela fait si longtemps que la sonnette n’a pas retenti. Le couteau encore à la main elle marche pimpante, un peu hagarde vers la porte d’entrée. Chéri ne te dérange pas. Je vais ouvrir.

Frédéric Bargeon

Cinquième nouvelle du recueil « D’un instant à l’autre », « De rien »


De rien

 

Une rue de Toulouse, FredBargeoN

Une rue de Toulouse, FredBargeoN

Elle se lève dans l’obscurité ; soulève dans un léger froissement la couette. Elle jette un bref coup d’œil sur son mari. Il ronfle paisiblement, enroulé sur lui-même. Un fœtus. Ses orteils se rétractent au contact du plancher. Un véritable frigidaire. Par souci d’économie, depuis le licenciement de Gérôme, ils ont décidé de réduire les dépenses. Il a imposé. Drastiquement. En prévision des mois à venir, quand les indemnités versées  ne seront plus qu’un souvenir d’encre noire sur les relevés bancaires ; amertume d’avoir titillé l’opulence non par hasard ou réussite mais par éviction. Joie éphémère vécue dans la frustration et l’échec. Pourriture. Alors, ils se serrent la ceinture ; encore plus. Il a toujours imposé sa radinerie de paysan, une convention familiale basée sur sa règle d’or « prévoir les vieux jours, anticiper le pire, réduire les besoins ». Par ironie, elle surnomme cet excès de zèle conjugal, la dictature PAR Gérôme ; elle a pu en rigoler. Il y a longtemps, persuadée qu’en vieillissant il assouplirait son point de vue sur l’existence. Illusions perdues. Amèrement, elle a pu constater que la cadence dans cette baraque n’est qu’un ensemble d’entraves à l’épanouissement. Quel qu’il soit.

Elle cherche à tâtons son peignoir. Elle est frigorifiée. Par habitude, elle le dépose sur la chaise à côté de la commode ; des meubles récupérés à la mort de sa mère. Paysanne, elle aussi. Nous sommes tous des rejetons de la campagne. Elle a connu les matins d’hiver et le givre à l’intérieur des fenêtres, l’attente emmitouflée dans les couvertures de laine, un bol de lait frais et fumant au-dessus de son visage le temps que le feu allumé par sa mère, dans la cheminée, projette ses premières étincelles de chaleur ; son frêle corps pouvait alors se dégourdir en perspective d’une belle journée à gambader dans les flaques et les champs. Elle n’est plus une enfant. L’âge et le confort l’ont rendue plus frileuse, moins tolérante aux dérégulations du thermostat. Le peignoir a dû glisser sur le sol ; elle ne le trouve pas. Elle s’agace dans un juron en patois.

Elle verse du café brûlant dans un bol ; allume la radio, l’éteint dans la foulée, préférant l’intimité du silence aux actualités du monde. Elle masse son ventre, une crispation des intestins est lancinante depuis qu’elle a pris la décision. Sa décision est l’aboutissement d’une réflexion, longue, bouleversante, éreintante, inhabituelle. Vitale. Aborder un virage à angle droit à l’âge de cinquante-deux ans provoque des sueurs froides, des tremblements intempestifs et de teigneuses agitations. Et réanime les délices de la curiosité, l’onctuosité des rêves, l’excitation de la nouveauté. Le danger a des vertus secrètes. Il injecte de l’adrénaline dans un cœur sous perfusion. Comme des coups de poing, il réveille la puissance de rébellion et de réaction.  Son mariage est le fruit du devoir. L’inadvertance d’une rencontre avec un gars du coin à un âge où elle ne se préoccupait pas de ses envies. Les évènements classiques se sont enchaînés. Sans passion. Sans réflexion. Dépossédée. Elle masse son ventre avec plus de vigueur. Quand elle ressasse, elle ressent l’emprisonnement. Quelle conne ! Elle trempe ses lèvres et grimace. Déjà trente minutes qu’elle est immobile dans la cuisine. Statique. A regarder ce virage à quatre-vingt-dix degrés. Imminent. Le café est froid. Elle déteste ça. Elle se lève et balance le contenu du bol dans l’évier, le maculant de coulures noirâtres. Cette journée est celle qui sera contée avec moult détails, déformations et exagérations scabreuses dans les repas du dimanche. Maintes fois et pendant des décennies. Devenue la sommité d’une famille un peu simplette et tellement conventionnelle. Je serai le scandale. L’originale. L’exemple à ne pas suivre. Ou à admirer secrètement.

Elle est consciente du tintamarre et des qu’en dira-t-on générés dans cette petite ville où chacun a été dévisagé une bonne poignée de fois par tout le monde. Ces regards en coin, ces simulacres de sourire et de salut qui alimentent les cancans à l’instant où le commerçant rend la monnaie ; le coiffeur agite ses ciseaux dans une chevelure mouillée ; les voisins papotent à la croisée des paliers ; les mamans attendent, par grappes, la fin de la classe. Cette réalité a été la plus difficile à admettre dans son immaturité à prendre le taureau par les cornes. Michèle est discrète. Elle n’aime pas faire de vagues. Elle préfère la stratégie de l’effacement à celle de l’exhibition. Mais là, force est de reconnaître, qu’elle va être le centre de gravité ; le bouffon  dans son halo de lumière devant les spectateurs tapis dans le noir, attentifs, impatients de se bidonner. Affronter ceux qui vont se délecter de son choix la terrorise. Je vais les ignorer ; ça va être dur. Ils ont dans leur façon de pointer du doigt une force de persuasion si intense qu’ils sont capables d’inviter la collectivité à mettre le sujet de leur risée en quarantaine. Ils vont me traiter de déviante. Une manière bien glauque de se rassurer qu’ils sont, eux, du bon côté de la morale. Sûrement. Et Gérôme. Et les enfants

La colique la dévore encore et la tord de douleur. Elle avale deux gélules contre les maux de ventre. Il est hors de question qu’elle baisse les bras. Elle a rendez-vous dans une heure, l’amorce du virage. Elle a préparé la veille des vêtements entreposés discrètement au milieu des serviettes de bain. Elle est fébrile. Agitée comme une adolescente ; une impression d’être pleinement en vie l’assaille. Crescendo. Malgré les sensations contradictoires. L’eau se met à couler, bouillante sur son corps. Elle ferme les yeux et laisse aller ses pensées, à l’abri dans la cabine de douche. Seule. En sécurité. Enveloppée dans les volutes de vapeur d’eau.

Au mois d’avril dernier, le hasard a imposé sa malice dans son quotidien blafard. Michèle est allée chez sa coiffeuse, son rendez-vous beauté mensuel. Non négociable malgré les tentatives de putsch de son mari. Assidues. Vas-y une fois par trimestre ma pucette, tout de même. Considérant ce genre de dépense insensée, inutile. Hermétique à toute initiative d’embellissement de l’image. Un plouc à la mine blême dans ses frocs élimés. Et la coiffeuse a accumulé, ce jour-là, un retard sans précédent sur son planning. Ohlalala Madame Lavergne, j’ai la tête sous l’eau, aujourd’hui rien ne va. Hystérique et aux bords des larmes. Michèle n’était pas pressée. Ces deux heures d’attente imprévues furent, au contraire, une aubaine inespérée. Un temps supplémentaire hors de sa vie. Justifié et justifiable. Point à la ligne.  Elle a flâné, l’esprit étourdi, sans tracas. Elle a poussé la porte d’un bar. Machinalement. D’habitude, elle ne fréquente pas ces lieux ; ce n’est pas sa culture. Dépenses futiles, aurait marmonné Gérôme. S’est installée au hasard. La salle était vide. Seule, la jeune femme derrière le comptoir sifflotait un air de pop anglaise, assise sur un tabouret, concentrée sur un bouquin. Rousse, pimpante, après lui avoir servi une noisette, elle n’a pas repris sa lecture, elle s’est installée carrément en face d’elle pour bavarder. Sans gêne. Naturelle. Michèle a répondu aux questions ; écouté ; ri aux éclats ; dépassé sa timide discrétion. J’en ai oublié la coiffeuse. Elle rompt sa rêverie à l’évocation de cet après-midi surréaliste.

Elle arrange ses cheveux. Ajoute un trait de rimmel ; s’y reprend à deux fois ; ses mains tremblent. De trac. Son mari dort encore. Il écrase l’oreiller depuis qu’il ne travaille plus, persuadé de ne plus trouver d’emploi à son âge. Il a pas tort à presque soixante balais. Elle descend les escaliers, enfile son manteau et sort. Libérée. Enfin prête à aborder le virage. Elle marche vite, les rues sont désertes à cette heure matinale. Ses talons claquent et résonnent sur le bitume. Elle répète en boucle ce qu’elle brûle de délivrer. Sa décision.

Elle a perdu ce réflexe un tantinet paranoïaque de vérifier qu’aucune silhouette malhonnête n’épie son arrivée au dix-sept de la rue Boutaric. Le temps a adouci ses craintes. Dix mois qu’elle s’y rend  avec une régularité galopante. Les rencontres bimensuelles ont vite été remplacées par un rendez-vous hebdomadaire. Ensuite, elle ne compte plus, tout est allé très vite. Une farandole de soirées et de nuits. Une évidence. Arrivée au dernier étage, elle s’assoit sur une marche. Reprend son souffle. Elle essuie quelques gouttes de sueur en tapotant ses tempes à l’aide d’un bout de mouchoir. Elle veut être parfaite. Convaincante. Simple et claire. Elle se décide à toquer, trois coups et des petites griffures de chat. Leur code. Comme des gamines. Tout son corps bat la chamade.

Le silence est glacial de l’autre côté de la porte. De mort. Sa montre indique 7h. Je ne pouvais plus attendre. Des pas traînent, un grognement mécontent s’agace et enfin le verrou craque. Cécile entrebâille la porte, surprise de voir Michèle. Presque confuse. Elle lui ouvre la porte. Elle s’excuse mutuellement, l’une de son dérangement, l’autre de son accueil. Dans des gestes pâteux, Cécile la prend dans ses bras. Avec précaution. Ses doigts glissent le long de sa colonne vertébrale jusqu’à la naissance de ses fesses. Quel cul pour son âge, il me rend dingue ! Michèle se laisse aller vibrante sous les caresses de sa maîtresse. Son odeur, je suis folle de son odeur. Elles s’embrassent longuement. Tantôt en se captivant intensément, tantôt en s’abandonnant paupières closes. Michèle chuchote à l’oreille de la jeune femme anglaise. Elle n’a pas calculé. C’est parti tout seul.  Dans une longue invocation, elle lui parle de sa décision. Sans trébucher, les idées sont précises, nettes. Franches. Habitées. Comme un Je vous salue Marie marmonné par une bonne sœur en pleine extase. Dévotion amoureuse. Extatique.

Je suis prête est la conclusion de sa décision. Après un tel marathon de mots, elle est haletante, cherchant l’air à travers les boucles rousses. Elle est liquide. En apesanteur. Je l’ai dit. Son être n’est plus qu’une fracture ouverte. Le cœur en pâture, le corps offert, l’esprit abandonné. La conscience tranquille. Il n’y a plus de retour en arrière possible. Elles sont en plein virage. Elle n’est plus seule pour tracer la trajectoire. A cet instant précis, elles sont deux ; elles peuvent s’écraser dans un muret, s’échapper en tonneaux dans un champ de maïs ou s’exiler dans l’horizon en épousant la courbe du virage. Michèle s’abandonne fragile et légère dans les bras de la jeunesse. Dans l’étreinte de l’unique personne qui a su déclencher en elle une explosion d’amour, un véritable attentat contre la morosité de l’existence. Indélébiles morsures.  Cécile est tétanisée. Elle est fiévreuse.  Nauséeuse. Une déclaration d’amour aussi solennelle, intense n’a jamais existé au creux de son oreille. L’empreinte de ses phrases est un élixir crémeux qui coule dans ses veines comme une coulée de lave brûlante. Lentement. Aucune femme ne lui a proféré une telle place. Un rôle si capital. Elle ressent un vertige faramineux. Un vertige shakespearien. Tragique.

Phénoménale. Tu es phénoménale. Cécile s’écarte légèrement. Prend entre ses mains moites ce visage devenu si familier, caresse ses lèvres,  stoppe la trajectoire d’une larme. Elle est décontenancée par sa détermination, par la métamorphose d’une femme prédestinée à passer une retraite à panser les humeurs d’un mari fantomatique. Et aveugle, incapable de discerner l’étonnante épouse qui partage son lit depuis trente ans. Impotent. D’un mouvement de tête, elle confirme. Le virage se fera à deux. Un virage instantané. Mémorable J’en ai la certitude. Tellement improbable.

Michèle vient de partir. Quel ouragan ! Je n’aurai jamais pensé qu’elle accepterait ma proposition. Elles ont décidé de s’installer ensemble dans les semaines à venir. Ou les jours selon la tournure des évènements. Les épreuves les plus accablantes sont pour elle. Annoncer à tout un panel d’êtres chers, de chairs et de sang liés, son homosexualité n’a rien à voir avec une partie de pétanque entre amis. L’enjeu est de l’ampleur d’une partie de poker. Je suis lesbienne et je pars. C’est couillu !

Cécile marche de long en large dans son appartement. Son état est proche de l’ébriété absolue. Elle titube et trébuche. Se cogne et rigole. Une joie est parfois si forte que ses effets peuvent être assimilés à ceux d’un produit illicite. Les limites n’existent plus et la réalité prend des formes extravagantes ; une sensation d’immortalité saisit et décuple les sensations. Cécile est amoureuse. Grave. Amoureuse pour la première fois. D’une femme qui à l’âge d’être sa mère. Et alors ? Où est le problème si ce n’est dans votre tête ? Incapable de retourner sous sa couette, elle opte pour un bain parfumé. Aujourd’hui elle est en congé, et elle va prendre soin d’elle. Savouré jusqu’à la dernière miette les mots susurrés par Michèle dans son oreille. Elles se sont donné rendez-vous demain au bar, à l’heure du déjeuner. L’impatience la grignote déjà ; l’amour crée aussi ce vide parfois viscéral. Insupportable. Violent. Tout dans l’autre peut devenir source de manque ; même les défauts les plus imbuvables.

Michèle est resplendissante ; elle déambule dans les rues de Figeac et s’émerveille d’un rien. Le soleil arrose déjà les toits et certains de ses rayons plus téméraires coulent en cascade dans les ruelles les plus étriquées. Le printemps promet d’être plaisant. Et quant à elle, la deuxième partie de sa vie s’annonce bien plus excitante que la première. Elle est étourdie  et divague, dégustant avec gourmandise le suave coulis des rêves qui se métamorphosent. Le passage à l’acte est comme un cran d’arrêt que l’on dégaine. La lame déchire les peurs, trifouille et met en miettes les résistances. La concrétisation d’un projet ne peut se faire sans un duel de cet acabit. Michèle le découvre ; elle se sent comme un légionnaire grisé par le triomphe de son premier corps à corps ; ceux à venir ne l’effraie plus. Elle presse la cadence de ses pas. Il est temps d’avoir une sérieuse conversation avec Gérôme. Tout en ordonnant ses idées,  elle traverse le boulevard. Déterminée. Prête à se moquer de la réaction de son mari, cet homme fatigué  et si prévisible.

Cécile se couche tôt. Demain, elle fait l’ouverture du bar à sept heures sonnantes, les habitués ne tolèrent aucun retard bien que leur journée soit comparable à un vaste néant. Des alcooliques pour la plupart qui après, une tasse de café, ingurgite le premier ballon de rouge. Elle s’endort un peu agacée de ne pas avoir eu de réponse aux quelques sms envoyés à Michèle. Je ne peux pas lui en vouloir, cela doit être un tsunami chez elle.

A sept heures et une minute Gustave et Raymond poussent la porte du bar « Au bon lotois », ils saluent la princesse de Galles, surnom qu’ils aiment gueuler à toute berzingue quand le vin détend le manque et tait les tremblements. Cécile après leur avoir servi une tasse de café bien serré, s’empare de La Dépêche du Midi ; elle feuillette, distraite, regardant l’horloge avec impatience. Raymond réclame déjà sa pitance, elle lui sert machinalement son verre, sans vérifier la justesse de ses gestes. Un article lui saute aux yeux. « Tragédie en plein centre de Figeac, hier à 10h05, une femme, Michèle Lavergne, âgée de 52 ans a été renversée par un camion sur le boulevard du Colonel Teulié. La violence du choc a été telle que le corps de la malheureuse a été projeté à 15 mètres du point de l’impact. Elle est morte sur le coup… ». Raymond roumègue,  la princesse de Galles estomaquée continue à verser le contenu de la bouteille, le rouge se répand sur le comptoir et mouille son chemisier. De rien.

Frédéric Bargeon

Quatrième nouvelle du recueil « D’un instant à l’autre », « Je sais »


Je sais

 

Perspectives en aiguilles, Bassin d'Arcachon, FredBargeoN

Perspectives en aiguilles, Bassin d’Arcachon, FredBargeoN

Ils sont dans le jardin, le soleil est haut dans le ciel. Il cogne si violemment que maman les appelle du haut de la terrasse ; ils sont absorbés, ils ne se rendent pas compte que les casquettes glissent de leur tignasse dégoulinante de sueur pour finir leur chute dans  l’herbe jaune et poussiéreuse ; et ils y marchent dessus. Maman ne supporte pas. Elle est maniaque. Ils courent et se chamaillent pour de faux, inventent des histoires abracadabrantes. Les heures se comptent en années, les grands pins sont des reines ou des elfes géants, des monstres effrayants ou des châteaux forts. Ils n’entendent pas la voix de leur mère, à présent excédée, qui ordonne de remettre les casquettes ; ils ne comprennent pas le sens du mot insolation et la crème solaire enduite régulièrement sur leur corps les agace ; ça pègue et ça pue. Ils sont en maillot de bain libres, complices, sauvages. Les adultes se plaignent et s’inquiètent d’une pluie qui ne vient plus mouiller la terre et rafraîchir leurs humeurs. Ils sont à cran quand eux sont en liesse. Maintenant, papa gronde, son timbre de voix rugit ; l’effet est immédiat. Ils se tétanisent et stoppent leurs aventures au fond du jardin. Papa est imprévisible, ses poings peuvent partir parfois si forts que les coups du soleil sont en comparaison des caresses. Alors, ils ne mouftent pas, se donnent la main et en trainant des pieds, ils se dirigent vers la terrasse. Pas trop vite. Peut-être que si on met une heure à arriver, papa ne sera plus en colère. Mais c’est lui qui, à grandes enjambées, va à leur rencontre. Il est furibond. Ils se serrent l’un contre l’autre. J’ai peur. Les yeux de papa sont ceux des mauvais jours. Des très mauvais jours. Durs. Noirs. Enormes. Son frère s’arrête, comme ils sont accrochés l’un à l’autre elle s’arrête aussi. L’union fait la force ou dans leur situation divise le nombre de coups par deux. Courons, courons, vite courons, suis-moi, accroche-toi très fort à ma main. Ça lui a pris comme ça, son impulsivité naturelle, la même qui rend leurs jeux si fantastiques. Son frère est imprévisible. Comme papa. Ils courent sans se lâcher, longtemps, les hurlements paternels sombrent dans le lointain. Essoufflés, une pointe de côté tiraille leur bide bronzé, ils stoppent leur sprint à tue-tête. Leurs pieds sont écorchés, ensanglantés. Elle se met à sangloter. De soif. De faim. De peur. De colère. De douleur. Son frère la prend dans ses bras. Ils sont frêles mais rassurants. Il la dorlote ; lui dit des mots tendres en réprimant les sanglots de rage qui naissent dans sa gorge. Il essaie de réconforter sa petite sœur qu’il aime d’un amour fort presque à en mourir. Il enfouit son visage dans ses cheveux. Lui aussi pleure ; elle sent tomber ses larmes sur son crâne. Ils restent planter là. Terrifiés. Ils ne savent plus vraiment où ils sont. Ils s’agrippent l’un à l’autre comme pour ne pas tomber et couler à pic dans l’étendue de leurs peurs.

Elle se réveille en sursaut. Ruisselante, l’oreiller est trempé. Elle tapote ses yeux, ils sont humides, ses joues aussi. Le réveil indique quatre heures et vingt-deux minutes. Elle n’a plus envie de dormir. Ne veut pas replonger dans  ce souvenir lointain. Qui s’invite dans ses nuits et les agite depuis un mois. Ce rêve, non c’est un cauchemar,  la tourmente. Il revient si souvent. Il s’obstine. Elle enfile ses pantoufles et déambule dans la maison. Dehors, la lune pleine inonde le parc de sa clarté si étrange, révélant de-ci de-là l’opulence de la végétation. Elle explose, luxuriante. Elle se ronge machinalement les ongles. Elle pense à Steeve. A ce qu’il était et qu’il ne sera plus. Jamais. A moins d’un miracle. Elle ricane amèrement. Une vague de colère déferle et laisse une traînée d’écume dans ses intestins. Cette colère aussi tenace que dans son rêve, la pure réalité,  est la conséquence d’un père menaçant, alcoolique et ne s’adressant à ses enfants qu’à travers la lâcheté de la violence. Physique et verbale. Eté dix-neuf cents quatre-vingt. Le rêve n’est qu’une réminiscence de souvenirs intacts. Traumatisants. Leur enfance a basculé ce jour-là, le vingt-huit juillet, la veille des dix ans de Steeve.  Et, leur existence, chacune de nos vies, a sombré dans le torrent de la haine, de l’indifférence feinte et de la pudeur irrationnelle des sentiments. De la vengeance. Chacune de leur vie aurait certainement pu être plus tempérée. Mais ça on ne le saura pas.  Ce jour-là, alors que les vacances estivales battaient la chamade, ils ont expérimenté  l’aigreur du repli sur soi et la tension de la séparation.

Elle se souvient comme si c’était hier. Ils étaient dans la forêt magnifique et exhalant une enivrante odeur de résine. Les pins parasols étaient gigantesques et se ressemblaient tous. Les cigales, par milliers, frottaient leurs ailes. Décor idyllique. Mais, ils n’avaient pas pris garde, dans leur fuite fortuite, de la direction empruntée. Instinct de survie. Steeve du haut de ses dix ans a été téméraire. Courageux. Défiant l’autorité du père. Et ce courage il le paiera quelques heures plus tard ; peut-être s’en doutait-il et lui avait-il fait croire qu’ils étaient réellement perdus. Jusqu’au bout, il a été inoubliable pour elle, cherchant à tout bout de champ de son imaginaire des histoires rigolotes. Pour qu’elle oublie la gravité de cette journée. Quand ils rentrèrent quelques heures plus tard, le soleil était déjà derrière la cime des arbres et leurs parents attendaient sur la terrasse, droits comme des i ; on aurait cru des gardes chiourmes.

Tout est allé ensuite extrêmement vite. Ils n’avaient plus aucune force, ils étaient assoiffés et les pieds truffés de plaies. Il a été facile pour le père de les cueillir comme des fruits mûrs dès les premières marches de la terrasse. Ses yeux étaient encore plus sombres, même en fouillant dans leur mémoire ils n’avaient jamais vu une telle folie transpirée ainsi chez leur père. La première des choses qu’il a entreprise a été de les séparer. Brutalement. Comme la foudre et le tonnerre qui s’abattent sans crier gare, les coups ont été d’une intensité et d’un nombre incalculables. La maison de campagne étant isolée, il a pu s’en donner à cœur joie et s’acharner. Steeve a fini par perdre connaissance, quant à Laura, elle en a reçu suffisamment pour rester alitée durant une semaine en gémissant de douleur à chacun de ses mouvements. Il a été corrigé pour son insolence et elle, pour sa complicité. Injuste. Définitivement injuste, nous n’étions que des enfants.  Steeve a été hospitalisé le soir même. Et des gendarmes ont sonné à la porte le lendemain matin. Laura a été également hospitalisée. Une procédure judiciaire a imposé un placement d’urgence. Steeve et Laura n’ont pas été placés dans les mêmes familles d’accueil. Et se sont rarement recroisés depuis ce jour, le vingt-huit juillet dix-neuf cents quatre-vingt.

Laura ouvre la porte-fenêtre du salon et marche dans la pelouse. Elle a besoin de pulvériser la boule de chagrin grosse comme un melon qui empêche l’air de passer. Elle regarde la lune ronde et magnétique. Elle n’en veut plus à son père, mort depuis des années. Elle refuse de voir sa mère n’arrivant toujours pas à lui trouver des excuses valables pour ses silences et sa passivité durant leur enfance. Pauvre femme. Bien qu’elle ait aujourd’hui quarante ans, elle juge son comportement écœurant. Impardonnable.

Elle regarde sa maison, déroule son cheminement depuis l’affreux mois de juillet. Elle est relativement fière. Fière de n’avoir pas coulé. Fière d’avoir réussi à trouver la force de se battre, de se projeter. Fière de vivre. Et fière de construire. Même si des automatismes destructeurs ont régulièrement malmené ses  relations sentimentales. Notamment. On a l’histoire que l’on a. Il est difficile de la renier. Laura ne peut être vierge de souffrances. Et les croûtes se craquellent une à une, depuis l’année dernière, ravivant des plaies qu’elle croyait avoir guéries, sincèrement. Un appel téléphonique et tout peut s’effondrer ou au mieux s’effriter.

Elle a tenté de rencontrer son frère, plusieurs tentatives infructueuses ; le souvenir de leur fabuleuse connivence la brûle parfois dans ses périodes de déprime. De solitude filiale. C’est plus fort qu’elle. A chaque fois, ce fut un choc brutal contre un mur de mutisme des plus froids. Quelle est ma faute ? Mon erreur ? Les refus de Steeve répétés, tranchants, maladifs, violents ont eu raison de son opiniâtre besoin. Elle en a chialé des week-ends entiers à formuler un sens, à tricoter une explication plausible. A entrer dans la tête de ce frère adulé. Les yeux de la petite fille s’allume quand il s’agit de lui.

L’été dernier, elle était en pleine préparation d’un déjeuner, recevant quelques amis pour un brunch, la sonnerie du téléphone l’a dérangée. Ses mains souillées de farine et d’œuf malaxaient une pâte brisée. Agacée, l’insistance de l’appel a dézingué sa patience. La voix lui a demandé de confirmer qu’elle était Melle Laura Hascher et a enchainé dans un débit de robotique, votre frère Steeve Hascher a été victime d’un grave accident de la route, il a été transféré en urgence maximale à l’hôpital Raymond Poincaré… la suite elle l’a occultée, elle se souvient d’avoir capté dans un brouillard auditif d’une épaisseur londonienne que sa présence était nécessaire. Indispensable. Bien que le pronostic vital soit engagé.

Depuis, elle se rend à son chevet, trois visites par semaine. Quand de nébuleux raisonnements quasiment superstitieux l’obsèdent et la persuadent d’une imminente amélioration, elle s’y rend tous les jours ; elle est aveuglée et impatiente puis déçue et épuisée devant l’impassible état de son frère. Stationnaire. Elle est délabrée. Son temps libre est aspiré par Steeve, enfin retrouvé, mais dans quel état. Steeve est dans le coma, ses fonctions vitales sont diligentées par un arsenal de machines. Sa passion pour la moto, son impulsivité, sa boulimie de limites à titiller et à braver ont croisé, par inadvertance, une traînée d’huile dans un virage. Très mal placée. Vitesse excessive, engin puissant, pilote au cœur brûlé, un trente tonnes arrivant en face. Scratch terrible. Ejecté à quinze mètres et malgré ça, toujours vivant. Coriace. Une histoire surréaliste. Quelles retrouvailles !

Allongée sur le gazon, elle frissonne. L’air du matin l’a enveloppée d’une fine pellicule de rosée. Ses tergiversations ont grippé son humeur. D’habitude adoucie par le chant des oiseaux, elle y est aujourd’hui hermétique ; elle n’entend même pas leur tintamarre grivois. Cette journée est particulière ; décisive. Elle doit être à dix heures dans le bureau du Professeur Arikh.

A la dernière minute, elle décide de laisser sa voiture à la gare et d’emprunter un train de banlieue. Ses nerfs sont si tendus, à la limite de la déchirure, qu’elle redoute de flancher. Et d’éclater dans le stress des embouteillages. Elle veut éviter toute situation pouvant mettre en péril son émotivité. Et si je n’étais plus convaincue au moment crucial ? Un écran d’informations indique un retard d’environ quinze minutes. Elle ne montera pas dans le train de huit heures et quarante minutes avant neuf heures. Elle ronchonne ; elle ne sera jamais à l’heure. Elle se maudit de ne pas avoir anticipé. Elle aurait dû prendre une chambre d’hôtel à proximité de l’hôpital. Idiote. Ses va-et-vient sur le quai bondé l’irritent au point de s’embrouiller à deux reprises pour des broutilles. Elle fume quatre cigarettes. Elle téléphone au Professeur Arikh. Ne vous inquiétez pas Laura, nous prendrons le temps, concentrez-vous sur l’essentiel.  Le train arrive enfin. Les wagons sont déjà surpeuplés. La foule s’y hisse en poussant des coudes comme si leur vie même en dépendait ; se créer un espace suffisamment respirable est une gageure. La fournaise de cet amas de chairs et de tôles lui donne la nausée. Elle baisse la tête et colle ses narines dans l’étole. Se replier sur elle pour n’être rien qu’avec elle. Dans son odeur ; et dans ses miasmes contradictoires. Eviter les contacts visuels ; ces enchevêtrements de vie qui se chevauchent, se touchent et se foutent des uns des autres lui sont insupportables. Sont-ils conscients d’être en vie ? Se rendent-ils compte que nous allons tous crever ? Que nous sommes tous dans la même galère. Laura bouillonne dans le sens physique du terme. Un violent sentiment d’injustice totalement incongru l’inonde. Fulgurant. L’image de son frère, ce putain de grand gaillard, allongé depuis douze mois comme un concombre asséché, décérébré, qui parfois donne l’illusion de bouger l’index ou une pupille lui donne envie de cravacher tous ces gens, de bourrer de coups de poing leurs corps en vie et pourtant si vides, de griffer leurs sales gueules qui font la tronche, de leur cracher tout le fiel qui dégouline, ici, dans ce train de la banlieue parisienne. Prenez la place de Steeve bordel, il savait vivre lui. Regardez-vous ! Elle crispe ses doigts, tente de maîtriser ses pulsions. Les assauts les plus violents passent. Sa respiration se régule.

A 9h50, elle entre dans le service du Professeur. Elle toque discrètement. Il l’invite à s’installer, sa gentillesse habituelle est saupoudrée d’une douceur gracile. Ses gestes sont affectés d’une émotion à fleur de peau, d’une lenteur apaisante. Comment vous sentez-vous Laura ? Volcanique, perdue, convaincue, fragile, triste, nostalgique. Et soulagée.  Je suis prête. Et vous Professeur ? Je le suis aussi, nous sommes prêts, comme nous en avons déjà longuement parlé, prenez le temps nécessaire et quand vous le déciderez, faites-nous signe. A tout à l’heure.

Elle entre sans bruit dans la chambre de Steeve. Elle ne s’habitue pas à la tuyauterie qui transperce le corps de ce putain de grand gaillard ; mon frangin, comment te sens-tu aujourd’hui ? c’est pas la patate, tu t’en doutes hein, couché dans ce pieu avec des escarres au cul à regarder ce plafond blanc comme un glacier, non vraiment, je m’ennuie, j’en peux plus tellement j’ai envie de danser, de draguer, de me saouler, de gueuler, de jouir, de mâcher, de ressentir, de m’endormir, de sursauter, de suer, de pleurer, de me sentir pisser, de cuisiner, de nager, de péter les plombs, de baiser, de me bagarrer, de… Elle dialogue à une seule voix. Depuis douze mois. Tantôt assise sur le fauteuil, tantôt légère comme une feuille sur son lit. Elle le regarde longuement. Rien a bougé depuis son accident. Il est comme un emballage après le réveillon de Noël, un carton vide laissé dans un coin. L’avenir ? A priori sans révolution, un corps motorisé par des machines. Ce qu’il se passe dans son cerveau ? Etant donné l’ampleur des lésions,  irréversiblement atteint, il y a peu de chance pour qu’il fomente un coup d’état ou prépare un prix Nobel. Alors, elle a osé. Elle a bafouillé, s’est empêtrée dans des élucubrations sans queue ni tête. Le Professeur lui a tendu une perche, franche, directe. Sans jugement. Vous voulez parler d’euthanasie ? Elle a acquiescé un peu honteuse, elle s’est défendue d’être un assassin et de vouloir se débarrasser de Steeve. Bien au contraire. Pour l’amour de son frère. Par respect pour l’individu qu’il était. Ils ont parlé de l’éventualité de la  mort assistée. Longuement. Des heures à partager des points de vue philosophiques, éthiques, sociaux, moraux. Ils sont tombés en accord, une machine qui relaye le corps pour l’ensemble des fonctions vitales est-ce être vivant ? Être un être vivant ? Non. Ils ont programmé la mort. En toute discrétion. Le vingt-neuf juillet deux mille quatorze, aujourd’hui. Quarante-quatre ans. Sur la boîte : 1970-2014.

Elle lui caresse le visage sobrement pour s’imprégner de sa peau. S’allonge à côté de lui. Et dans le creux de son oreille chuchote. Elle se dresse sur son coude, prend sa tête qu’elle pose contre sa poitrine, elle le dorlote. Elle lui raconte des histoires rigolotes, des histoires qu’ils auraient pu partager s’ils n’avaient pas été séparés. Elle ne réprime pas les sanglots qui se déversent en trombe et tombent sur le crâne de Steeve. La tristesse si longtemps contenue, l’amour fraternel si longtemps réprimé.

Je sais.

Frédéric Bargeon