« L’ombre animale » de Makenzy Orcel…


…ou le plaisir de lecture titillé, sans cesse, page après page, par la poésie viscérale du jeune auteur haïtien ; aucun point pour terminer ses phrases mais des virgules qui viennent rythmer un texte époustouflant.

"Est-ce une ombre ?" par FredBargeoN, Terrac, Ariège

« Est-ce une ombre ? » par FredBargeoN, Terrac, Ariège

Extrait : « …j’allumais une énième cigarette, et seule dans le noir avec cette petite chose qui s’illuminait à chaque fois que je tirais dessus, comme pour me dire que ma vie aurait pu briller aussi, je pensais à plein de choses, ma mort était imminente, elle rodait doucement tout autour de mon silence, cet inépuisable présent, fumée de cigarette répandue dans l’air lourd de cette chambre suspendue, puis il y avait le dos de mes parents disparaissant par la route des damnés, je l’exécrais, ce dos, autant que j’étais soulagée de le voir disparaître, rien n’est plus mortel qu’un dos qui s’éloigne pour toujours, tels des troupeaux poussés par la faim et la sécheresse , sans certitude de retour, la tête bourrée d’illusions, quelques objets pour garantir la mémoire, quelle mémoire, une part d’eux effacée, couverte de toiles d’araignées flottant dans les encoignures, toute une vie révolue, submergée, ou plutôt vidée de tout ce qui aurait pu être pour recommencer une autre vie ailleurs, crois-en celle à qui il est permis de parler du lieu de la mort… » « L’ombre animale » de Makenzy Orcel.

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Peu importe les prétextes, l’exil ne dissimule pas entièrement le goût de sa Terre


Extrait de « Seule la mer » un roman atypique entre poésie et narration d’Amos Oz. (édition poche Folio)

"Silhouettes de frênes", octobre 2014, Terrac, FredBargeoN

« Silhouettes de frênes », octobre 2014, Terrac, FredBargeoN

 » Des olives

Car le goût fort de ces olives qui ont longuement mariné dans l’huile avec de l’ail, du sel, du citron, du piment et du laurier,

exhale parfois des effluves du passé : des pierres fendillées, un troupeau,

l’ombre et le son d’un pipeau, un souffle mélodieux venu du fond des âges.

La fraîcheur d’une grotte, une hutte cachée au fond d’une vigne, un abri dans un champ,

une tranche de pain d’orge et de l’eau du puits. C’est de là que tu viens. Tu t’es égaré.

Ici c’est l’exil. Quand ta mort viendra, une main omnisciente se posera sur ton épaule,

viens, il est temps de rentrer à la maison.« 

 

« Dieu existe. Il est celui que tu désires être un jour », Jamel Balhi


Comme une conclusion après 18 mois de course à pied sur « Les routes de la foi » de Jamel Balhi aux éditions Transboréal. Humilité et amour. Une forme chaleureuse de sagesse.

(R)éveil, Terrac, Ariège, 31 juillet 2015, FredBargeoN

(R)éveil, Terrac, Ariège, 31 juillet 2015, FredBargeoN

page 336 : (du chapitre « Lhassa : ultime sagesse« ) « …J’éprouve seulement un sentiment de plénitude, la certitude d’avoir atteint l’inaccessible. Un rêve réalisé. Aucune récompense ne pourra me gratifier d’une telle victoire sur soi-même et sur les incertitudes du départ. Aucune récompense n’aura autant de valeur que ces petits moments d’amour distillés par des inconnus qui m’ont accueilli sous leur toit. Qu’ils soient adorateurs de la Croix, du Croissant, de l’Etoile, du Trident ou du Vajra, l’amour que portent en eux les hommes est indépendant des symboles, si sacrés soient-ils. Je n’oublierai jamais ces paroles de mon ami Christian Farra de Beyrouth : « 17 ans de guerre et on aime tout le monde. » Au royaume du dalaï-lama, ces mots trouvent un écho singulier. Elles traduisent l’humilité de tous les maîtres rencontrés en chemin. Dieu existe. Il est celui que tu désires être un jour.« 

Personnellement ces quelques mots me bouleversent. Pour quelques instants je m’échappe de la chape de plomb des discours haineux, sectaires actuels. Je m’échappe. Une évasion qui dure plus qu’un instant.

Frédéric Bargeon

 

Jamel Balhi, coureur de fond et passeur émérite d’humanités sur les routes du globe


Il y a dix jours, je furetais dans la librairie indépendante la plus authentique que je connaisse, « La Mousson », devenue à présent une « institution » puisque elle a vitrine sur placette depuis une bonne quarantaine d’années dans cette sous-préfecture du Couserans, la placide ville de Saint-Girons. Ici, le peuple ariégeois lit et semble ne pas commander sa lecture sur le site américain, monstruosité que je ne nommerai pas capable de vendre un lave vaisselle et une encyclopédie en même temps. Un des effets de la rationalisation. Sans doute.

Vivant à quelques kilomètres de là, j’arpente régulièrement les allées minuscules et surchargées de livres, de papiers, de beaux arts et autres merveilles. « La Mousson » c’est une Madeleine pour tous ceux qui aiment les mots et l’odeur du papier. Une librairie à l’ancienne. Un peu en bordel ; un classement singulier. Et y a toujours une surprise entre deux étagères, une petite pépite qui vous tombe sous l’œil, puis sous les doigts. Puis qui vous semble une évidence. Évidence de lecture. Sans hésitation. C’est ce qui m’arrive de temps en temps dans un tout petit coin dédier à l’art en général à la spiritualité aussi. Aux témoignages surtout.

Il y a donc dix jours, j’ai fait une magnifique rencontre. Une rencontre qui m’émeut encore et qui bouleverse réellement mes pensées et mon coeur. Surtout dans ces temps où l’on cherche tant bien que mal un tout petit peu de bienveillance. Il faut dire que c’est un peu bancale. Un peu moche. Un peu puant. Un peu glissant en ce moment. Dans ces violences qui deviennent ordinaires, on se prend à rêver de la simplicité d’un regard, de la chaleur d’un échange. De la douceur d’un partage. Comme un baume pour apaiser les conflits par monts et par vaux qui fleurissent jusqu’au bas de l’immeuble.

J’ai rencontré Jamel Balhi et son témoignage « Les routes de la foi« , une réédition aux éditions Transboréal qui dans cette période de rejets systématiques des religions en général, des croyances en général, des spécificités en général, dans cette période où les dirigeants incompétents aiment à dresser les uns contre les autres pour masquer leur insupportable responsabilité dans la déliquescence de nos existences et la propagation des guerres et autres conflits qui jettent sur les routes des millions de réfugiés est un livre qui ouvre, élargit, percute, observe, et jamais ne juge.

Cet homme rencontre et raconte le monde à travers sa passion : la course à pied. Au rythme de ces foulées ils  narrent les humanités et ici les religions monothéistes.  Ce livre raconte un périple de 18 mois de Paris à Lhassa entre 1996 et 1997. Déjà 20 ans et des conflits qui habitent encore les journaux du soir de 2016…

Je laisse la place à sa plume légère, belle, authentique, sans fioriture. Comme une prose de l’émerveillement simple. Et permanent. Merci Jamel Balhi ! Les humanités ont encore une chance de vivre. Les spiritualités aussi.

"Derrière la grille", Beaubourg, Paris novembre 2013, FredBargeoN

« Derrière la grille », Beaubourg, Paris novembre 2013, FredBargeoN

Page 254/255 : (du chapitre « Dormir avec les rats en Inde« ) « Je voyage encore sans but précis, et parfois j’en cherche un. Adolescent, j’ai visité Venise, les monuments de Vienne, les grands musées d’Europe et leurs sculptures de dieux grecs figés, mais les seuls souvenirs que je garde de ces voyages sont mes explorations des bas-fonds des villes. La misère, la pauvreté, le sordide. Impossible d’ignorer ces bandes d’enfants qui sillonnent les rues des capitales, offrant aux touristes des objets volés, de la drogue et du sexe bon marché. Mon espoir fut alors d’abattre la barrière sociale, politique et raciale qui contamine la société, particulièrement dans le tiers-monde, avec ses guerres civiles et son insécurité permanente.

J’ai voulu aider ces pauvres gens, plongés dans la misère, persécutés, exploités, manipulés par les dirigeants politiques, et dans certains groupes ethniques tels que les Kurdes et les Palestiniens, ceux qui luttent contre l’oppression. L’esclavage a, paraît-il, été aboli il y a un siècle et demi, mais que sont ces enfants qui travaillent, mendient ou se prostituent, sinon des esclaves ? Et ces soldats utilisés comme des pions sur l’échiquier de la politique internationale ? Que sont ces coolies croisés chaque jour en chemin ? Ces hommes jeunes et moins jeunes qui vont et viennent sur les routes en quête d’un travail de force contre un salaire de misère qui leur permettra , tout juste, de se remplir le ventre ? 

Question posée à un jeune conducteur de rickshaw rencontré dans une ruelle crasseuse de Delhi et qui venait de se réveiller après avoir dormi toute la nuit recroquevillé en chien de fusil sur le siège de son vélo-taxi :  Pourquoi fais-tu ce travail ?

-Si je ne le fais pas, ce soir mes enfants, ma femme et moi-même n’aurons rien dans le ventre. Le jeune homme âgé de 18 an, est déjà père de trois enfants qui ne connaîtront jamais les bancs d’une école. Je repense souvent à Nasser et Ahmad, les deux Irakiens rencontrés en Iran. Et au destin de Beshkim, l’Albanais…Que sont-ils sinon des esclaves de l’ombre comme il en existe des millions de par le monde ? 

Malgré mon idéal, je continue de me sentir détaché. Et je poursuis ma route chaque matin dès l’aube.« 

""Lignes de trace", Dune du Pyla, été 2013, FredBargeoNLignes de trace", Dune du Pyla, été 2013, FredBargeoN

«  »Lignes de trace », Dune du Pyla, été 2013, FredBargeoNLignes de trace », Dune du Pyla, été 2013, FredBargeoN

Page 165/166 : (du chapitre « L’Iran ou le pays des fleurs noires« ) » Sur la route de Tabriz, ancienne capitale de l’Empire perse, une patrouille de police en Mercedes me croise. Les hommes font demi-tour et s’arrêtent à ma hauteur. Deux barbus…

-Quel pays ? On ne sais jamais. SI j’étais un Turc clandestin passeur d’images non approuvées par le très austère Comité islamique de censure.

-Faransé ! L’un des deux policiers s’exprime dans un anglais parfait. Ma présence sur cette route désolée sidère ces hommes. Leur étonnement cède aussitôt la place à un comportement amical. Nous sympathisons rapidement. Amadouer les policiers d’Iran semble une tâche plus aisée que je ne l’imaginais. Ils veulent savoir si je suis étudiant.

Etudiant, je pensais que je le resterais toute ma vie. C’est la meilleure des positions sociales, à condition d’être étudiant sans université, docteur en rien, étant moi-même mon propre professeur.

A la question « Est-ce que l’Iran t’effraie ? », je réponds que les peurs sont enfouies dans les consciences. Elles ne sont que le signe de nos préjugés.

« En Iran les hommes sont bons, mais la politique est mauvaise, me disent à l’unisson les deux policiers ; ne le répète à personne, jeune homme, car dans ce pays tout le monde le sait déjà. »

Des conversations à bâtons rompus s’improvisent dans cette plaine où courent le vent, les nuages bas et les moutons. Durant une semaine, jusqu’au prochain secteur administratif, la patrouille motorisée viendra quotidiennement à ma rencontre avec de l’eau, des biscuits et des sangak (pain plat). Ces policiers à la réputation de brutes féroces se comportent en copains, et même en très bons copains. « As-tu eu une relation sexuelle avec une Américaine lorsque tu as traversé les Etats Unis ? 

-Dans quel Etat d’Amérique, Sir ? 

-…!« 

Bonne découverte !

Frédéric Bargeon

La gymnastique des mots, le sport favori des dirigeants (politiques entre autres)


Pins et épines squattent les briques, Sitges, Novembre 2014 FredBargeoN

Pins et épines squattent les briques, Sitges, Novembre 2014 FredBargeoN

…à travers le temps, les époques, les différents partis, tous ces hommes (et femmes) se targuant d’idéologies politiques fortes et philosophiques humanistes, aiment à manipuler la foule par quelques tours de magie – mauvais et souvent efficaces –   une entourloupe organisée des mots et des idées…ils sont magnifiquement immuables dans leur phrasé manipulateur ; leur dialectique du bien commun, du vivre ensemble ! Les salauds !

Extrait de « Histoire du tigre et autres histoires »  (dramaturgie éditions) de Dario fio, grand homme de théâtre italien :

  • (les dirigeants) : « Bravo ! Bravo ! Bravo ! Vous avez bien fait de désobéir. Le tigre doit toujours rester avec le peuple, car il vient du peuple. Invention du peuple, le tigre appartiendra toujours au peuple…dans un musée…Non, dans un zoo, pour toujours. »
  • (le peuple) : « Comment ça dans un zoo ? »
  • (les dirigeants) : « Obéissez. On n’en a plus besoin, on n’a plus besoin de tigre, nous n’avons plus d’ennemis. Il n’y a plus que le peuple, le parti et l’armée. Le parti, l’armée et le peuple sont une seule et même chose. Il y a, bien sûr, une direction, par ce que s’il n’y a pas de direction il n’y a pas non plus de tête et sans tête, il n’y a pas non plus la dimension d’une dialectique expressive qui détermine une ligne de conduite qui naturellement part du sommet mais qui se développe ensuite dans la base qui recueille et discute les propositions faites par le sommet non pas comme des inégalités de pouvoir mais en quelque sorte comme des égalités invariables  et déterminées afin qu’elles soient appliquées dans une coordination effective horizontale mais aussi verticale des actions incluses dans les positions de la thèse qui se développent depuis le bas pour revenir jusqu’en haut mais aussi du haut vers le bas dans un rapport de démocratie réciproque… »
  • (le peuple) : « Les TIIIIIIIIIIIIIGRES. (Il mime une agression violente contre les dirigeants.)
  • (les tigres ou les dirigeants) : « EEEAAAAAAAAAHHHHHHHHHAAAAAAAAAAAAAAA ».

Trop fort le dramaturge Dario FO ; surtout en ce temps de « renouvellement » gouvernemental français. Huumm.

Frédéric Bargeon

La poésie de Gil Scott-Heron


@ Nathalie Tiennot Images

@ Nathalie Tiennot Images, 2012

« Certaines pseudo-actualités

Concernant des incidents à moitié inventés

Avec le recul sont dépourvus de sens

Mais à l’époque avaient une sacrée importance

L’exagération du mythe et du légendaire

Vous flanquait une frousse salutaire

Car la vie semble bigrement temporaire

Quand on est destiné au salon mortuaire »

Le grand poète romancier musicien Gil Scott-Heron ; purement engagé et authentiquement humain, décédé en 2011. Extrait de « La dernière fête » de Gil Scott-Heron (édition de l’Olivier)

Frédéric Bargeon

« Je lui ai dit que je laissais l’écriture à ceux qui peuvent bâtir une ville avec des chiens »


Verre cassé, le narrateur s’emporte et parle de l’acte d’écrire, et je rajouterai de l’acte de créer tout court ; quel que soit le médium. Verre cassé le personnage d’Alain Mabanckou, écrivain africain qui honore la langue, les mots, les subtilités langagières, s’emporte et palabre. « Verre cassé » d’Alain Mabanckou, édition « Points », un régal de lecture. Le mélange savoureux des cultures. L’amour des mots et des références multiples des arts en général. Je me délecte de tant de liberté ! La convergence de la palabre africaine et de la richesse exquise de la langue française…

Je me suis autorisé ce long extrait par ce que dans ce livre, il n’y a ni point ni majuscule. Tout coule. Tout va de soi. Comme de la poésie….

En chênes, novembre 2014, Berry, FredBargeoN

En chênes, novembre 2014, Berry, FredBargeoN

« …j’ai expliqué à l’Escargot entêté ce qu’était ma vision de l’écriture, c’était simple pour moi de m’exprimer par ce que c’est facile de parler de l’écriture quand on a rien écrit comme moi, et je lui ai dit que dans ce pays de merde tous s’improvisent maintenant écrivains alors qu’il n’y a même pas de vie derrière les mots qu’ils écrivent, je lui ai aussi dit qu’il m’est arrivé de voir à la télé d’un bar de l’avenue de l’Indépendance quelques uns de ces écrivains qui portent des cravates, des vestes, des écharpes rouges électrique, parfois des lunettes rondes, qui fument aussi des pipes ou des cigares pour faire bien, bon chic bon genre, ces écrivains qui prennent des photos avec un air de ceux qui ont leur oeuvre derrière eux, et ils ne veulent qu’on ne parle que de leur nombril gros comme une orange mécanique, y en a même parmi eux qui jouent les écrivains mal aimés, convaincus eux-mêmes de leur génie alors qu’ils n’ont pondu que des crottes de moineau, ils sont paranoïaques, aigres, jaloux, envieux, ils prétendent qu’il y a un coup d’Etat permanent contre eux, et ils menacent même que si on leur attribue un jour le prix Nobel de littérature ils vont catégoriquement le refuser par ce qu’ils n’ont pas les mains sales, par ce que le prix Nobel de littérature c’est l’engrenage, c’est le mur, c’est la mort dans l’âme, les jeux sont toujours faits au point qu’on se demande même qu’est-ce que la littérature,  et donc ces écrivaillons de merde refuseraient le Nobel pour garder le chemin de la liberté, moi j’attends de voir ça de mes propres yeux, et j’ai aussi dit à l’Escargot entêté que si j’étais écrivain je demanderais à Dieu de me couvrir d’humilité, de me donner la force de relativiser ce que j’écris  par rapport à ce que les géants de ce monde ont couché sur le papier, et alors que j’applaudirais le génie, je n’ouvrirais pas ma gueule devant la médiocrité ambiante, ce n’est qu’à ce prix que j’écrirais des choses qui ressembleraient à la vie, mais je les dirais avec des mots à moi, des mots tordus, des mots décousus, des mots sans queue ni tête, j’écrirais comme les mots me viendraient, je commencerais maladroitement et je finirais maladroitement comme j’avais commencé, je m’en foutrais de la raison pure, de la méthode, de la phonétique, de la prose, et dans ma langue de merde ce qui se concevrait bien ne s’énoncerait pas clairement, et les mots pour le dire ne viendraient pas aisément, ce serait alors l’écriture ou la vie, c’est ça, et je voudrais surtout qu’en me lisant on dise « c’est quoi ce bazar, ce souk, ce cafouillis, ce conglomérat de barbarismes, cet empire de signes, ce bavardage, cette chute vers les bas-fonds des belles-lettres, c’est quoi ces caquètements de basse-cour, est-ce que c’est du sérieux ce truc, ça commence d’ailleurs par où, ça finit par où, bordel », et je répondrais avec malice « ce bazar c’est la vie, entrez donc dans ma caverne,  y a de la pourriture, y a des déchets, c’est comme ça que je conçois la vie, votre fiction c’est des projets de ringards pour contenter d’autres ringards, et tant que les personnages de vos livres ne comprendront pas comment nous autres-là gagnons notre pain de chaque nuit, y aura pas de littérature mais de la masturbation intellectuelle, vous vous comprendrez entre vous à la manière des ânes qui se frottent entre eux »,

brumes et gel, Terrac, février 2014, FredBargeon

brumes et gel, Terrac, février 2014, FredBargeon

j’ai dit à l’Escargot entêté en guise de conclusion que malheureusement je n’étais pas écrivain, que je ne pouvais pas l’être, que moi je ne faisais qu’observer et parler aux bouteilles, à mon arbre auprès duquel j’aime pisser et à qui j’avais promis de me réincarner en végétal pour vivre à ses côtés, et par conséquent je préférais laisser l’écriture aux doués et aux surdoués, à ceux que j’aimais lire quand je lisais encore simplement pour me former, je lui ai dit que je laissais l’écriture à ceux qui chantent la joie de vivre, à ceux qui luttent, rêvent sans cesse à l’extension du domaine de la lutte, à ceux qui fabriquent des cérémonies pour danser la polka, à ceux qui peuvent étonner les dieux, à ceux qui pataugent dans la disgrâce, à ceux qui vont avec assurance vers l’âge d’homme, à ceux qui inventent un rêve utile, à ceux qui chantent le pays sans ombre, à ceux qui vivent en transit dans un coin de la terre, à ceux qui regardent le monde à travers une lucarne, à ceux qui, comme mon défunt père, écoutent du jazz en buvant du vin de palme, à ceux qui savent décrire un été africain, à ceux qui relatent des noces barbares, à ceux qui méditent loin là-bas, au sommet du magique rocher de Tanios, je lui ai dit que je laissais l’écriture à ceux qui rappellent que trop de soleil tue l’amour, à ceux qui prophétisent le sanglot de l’homme blanc, l’Afrique fantôme, l’innocence de l’enfant noir, je lui ai dit que je laissais l’écriture à ceux qui peuvent bâtir une ville avec des chiens, à ceux qui édifient une maison verte comme celle de l’Imprimeur ou une maison au bord des larmes pour y héberger des personnages humbles, sans domicile fixe, des personnages qui ressentent la compassion des pierres, et donc je lui ai dit que je leur laissais l’écriture, tant pis pour les agités du bocal, les poètes du dimanche après-midi avec leurs vers à deux sous le quatrain, tant pis pour les nostalgiques tirailleurs sénégalais qui tirent à hue et à dia la fibre du militantisme, et ces gars ne veulent pas qu’un Nègre parle des bouleaux, de la pierre, de la poussière, de l’hiver, de la neige, de la rose ou simplement de la beauté pour la beauté, tant pis pour ces épigones intégristes qui poussent comme des champignons, et ils sont nombreux, ceux-là qui embouteillent les autoroutes des lettres, ceux-là qui profanent la pureté des univers, et ce sont ceux-là qui polluent la vraie littérature de nos jours«