« Je lui ai dit que je laissais l’écriture à ceux qui peuvent bâtir une ville avec des chiens »


Verre cassé, le narrateur s’emporte et parle de l’acte d’écrire, et je rajouterai de l’acte de créer tout court ; quel que soit le médium. Verre cassé le personnage d’Alain Mabanckou, écrivain africain qui honore la langue, les mots, les subtilités langagières, s’emporte et palabre. « Verre cassé » d’Alain Mabanckou, édition « Points », un régal de lecture. Le mélange savoureux des cultures. L’amour des mots et des références multiples des arts en général. Je me délecte de tant de liberté ! La convergence de la palabre africaine et de la richesse exquise de la langue française…

Je me suis autorisé ce long extrait par ce que dans ce livre, il n’y a ni point ni majuscule. Tout coule. Tout va de soi. Comme de la poésie….

En chênes, novembre 2014, Berry, FredBargeoN

En chênes, novembre 2014, Berry, FredBargeoN

« …j’ai expliqué à l’Escargot entêté ce qu’était ma vision de l’écriture, c’était simple pour moi de m’exprimer par ce que c’est facile de parler de l’écriture quand on a rien écrit comme moi, et je lui ai dit que dans ce pays de merde tous s’improvisent maintenant écrivains alors qu’il n’y a même pas de vie derrière les mots qu’ils écrivent, je lui ai aussi dit qu’il m’est arrivé de voir à la télé d’un bar de l’avenue de l’Indépendance quelques uns de ces écrivains qui portent des cravates, des vestes, des écharpes rouges électrique, parfois des lunettes rondes, qui fument aussi des pipes ou des cigares pour faire bien, bon chic bon genre, ces écrivains qui prennent des photos avec un air de ceux qui ont leur oeuvre derrière eux, et ils ne veulent qu’on ne parle que de leur nombril gros comme une orange mécanique, y en a même parmi eux qui jouent les écrivains mal aimés, convaincus eux-mêmes de leur génie alors qu’ils n’ont pondu que des crottes de moineau, ils sont paranoïaques, aigres, jaloux, envieux, ils prétendent qu’il y a un coup d’Etat permanent contre eux, et ils menacent même que si on leur attribue un jour le prix Nobel de littérature ils vont catégoriquement le refuser par ce qu’ils n’ont pas les mains sales, par ce que le prix Nobel de littérature c’est l’engrenage, c’est le mur, c’est la mort dans l’âme, les jeux sont toujours faits au point qu’on se demande même qu’est-ce que la littérature,  et donc ces écrivaillons de merde refuseraient le Nobel pour garder le chemin de la liberté, moi j’attends de voir ça de mes propres yeux, et j’ai aussi dit à l’Escargot entêté que si j’étais écrivain je demanderais à Dieu de me couvrir d’humilité, de me donner la force de relativiser ce que j’écris  par rapport à ce que les géants de ce monde ont couché sur le papier, et alors que j’applaudirais le génie, je n’ouvrirais pas ma gueule devant la médiocrité ambiante, ce n’est qu’à ce prix que j’écrirais des choses qui ressembleraient à la vie, mais je les dirais avec des mots à moi, des mots tordus, des mots décousus, des mots sans queue ni tête, j’écrirais comme les mots me viendraient, je commencerais maladroitement et je finirais maladroitement comme j’avais commencé, je m’en foutrais de la raison pure, de la méthode, de la phonétique, de la prose, et dans ma langue de merde ce qui se concevrait bien ne s’énoncerait pas clairement, et les mots pour le dire ne viendraient pas aisément, ce serait alors l’écriture ou la vie, c’est ça, et je voudrais surtout qu’en me lisant on dise « c’est quoi ce bazar, ce souk, ce cafouillis, ce conglomérat de barbarismes, cet empire de signes, ce bavardage, cette chute vers les bas-fonds des belles-lettres, c’est quoi ces caquètements de basse-cour, est-ce que c’est du sérieux ce truc, ça commence d’ailleurs par où, ça finit par où, bordel », et je répondrais avec malice « ce bazar c’est la vie, entrez donc dans ma caverne,  y a de la pourriture, y a des déchets, c’est comme ça que je conçois la vie, votre fiction c’est des projets de ringards pour contenter d’autres ringards, et tant que les personnages de vos livres ne comprendront pas comment nous autres-là gagnons notre pain de chaque nuit, y aura pas de littérature mais de la masturbation intellectuelle, vous vous comprendrez entre vous à la manière des ânes qui se frottent entre eux »,

brumes et gel, Terrac, février 2014, FredBargeon

brumes et gel, Terrac, février 2014, FredBargeon

j’ai dit à l’Escargot entêté en guise de conclusion que malheureusement je n’étais pas écrivain, que je ne pouvais pas l’être, que moi je ne faisais qu’observer et parler aux bouteilles, à mon arbre auprès duquel j’aime pisser et à qui j’avais promis de me réincarner en végétal pour vivre à ses côtés, et par conséquent je préférais laisser l’écriture aux doués et aux surdoués, à ceux que j’aimais lire quand je lisais encore simplement pour me former, je lui ai dit que je laissais l’écriture à ceux qui chantent la joie de vivre, à ceux qui luttent, rêvent sans cesse à l’extension du domaine de la lutte, à ceux qui fabriquent des cérémonies pour danser la polka, à ceux qui peuvent étonner les dieux, à ceux qui pataugent dans la disgrâce, à ceux qui vont avec assurance vers l’âge d’homme, à ceux qui inventent un rêve utile, à ceux qui chantent le pays sans ombre, à ceux qui vivent en transit dans un coin de la terre, à ceux qui regardent le monde à travers une lucarne, à ceux qui, comme mon défunt père, écoutent du jazz en buvant du vin de palme, à ceux qui savent décrire un été africain, à ceux qui relatent des noces barbares, à ceux qui méditent loin là-bas, au sommet du magique rocher de Tanios, je lui ai dit que je laissais l’écriture à ceux qui rappellent que trop de soleil tue l’amour, à ceux qui prophétisent le sanglot de l’homme blanc, l’Afrique fantôme, l’innocence de l’enfant noir, je lui ai dit que je laissais l’écriture à ceux qui peuvent bâtir une ville avec des chiens, à ceux qui édifient une maison verte comme celle de l’Imprimeur ou une maison au bord des larmes pour y héberger des personnages humbles, sans domicile fixe, des personnages qui ressentent la compassion des pierres, et donc je lui ai dit que je leur laissais l’écriture, tant pis pour les agités du bocal, les poètes du dimanche après-midi avec leurs vers à deux sous le quatrain, tant pis pour les nostalgiques tirailleurs sénégalais qui tirent à hue et à dia la fibre du militantisme, et ces gars ne veulent pas qu’un Nègre parle des bouleaux, de la pierre, de la poussière, de l’hiver, de la neige, de la rose ou simplement de la beauté pour la beauté, tant pis pour ces épigones intégristes qui poussent comme des champignons, et ils sont nombreux, ceux-là qui embouteillent les autoroutes des lettres, ceux-là qui profanent la pureté des univers, et ce sont ceux-là qui polluent la vraie littérature de nos jours« 

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