Septième et dernière nouvelle du recueil « D’un instant à l’autre », « Dérisoire »


Dérisoire

 

Trouble et danse, Bordeaux, septembre 2013, FredBargeoN

Trouble et danse, Bordeaux, septembre 2013, FredBargeoN

Je tourne en rond dans mon studio. Il est minuscule et étriqué. Fonctionnel. Une chauve-souris s’y sentirait en adéquation avec sa nature ; la pénombre y est comparable à celle d’une grotte. Même en plein jour. Je ne dirai pas que je m’y sens à mon aise, le mot serait hérétique. Je me suis habitué à son odeur de renfermé. Voilà tout. Mes préoccupations actuelles rejettent dans les méandres de l’absurde les contingences matérielles. Je suis étudiant et un ensemble de réalités strictement sociales et culturelles m’a contraint à me satisfaire d’un logement sordide. Il n’y a rien d’extraordinaire dans ce constat, je dirai même que c’est banal. Une normalité des plus affligeantes. La société porte aux nues des membres bien propres sur eux qui sans aucun scrupule louent des placards à balai, insalubres et pouilleux sans être menacés d’une quelconque sanction. Cela serait immoral de punir ces braves gens qui vous autorisent à avoir un toit sur la tête. Rubis sur ongle. Alors, ils s’en donnent à cœur joie. Ils revendiquent à corps et à cri que le marché locatif est au bord d’un séisme sans précédent, justifiant cette catastrophe immobilière comme la conséquence d’un flux tendu entre une demande fiévreuse et une offre famélique. Prétexte magique. Mauvaise foi collective. Tout est possible. Un Monopoly scabreux. La communauté des propriétaires, en prestidigitateurs avérés et bien rodés, acculent les prétendants à leur taudis d’exigences et de contraintes hallucinantes qui me rappellent ces rapports unilatéraux maître/esclave. Ils imposent les règles, nous inclinons l’échine. Mais là n’est pas mon propos.

Je tourne en rond comme une bête sauvage piégée dans une case. Affamé de liberté. Nostalgique des espaces sans fin.  Je suis une puce à l’approche d’un festin de sang. Excité. Avide. Je m’impatiente. Les copains qui  me récupèrent sont en retard. Il est déjà vingt-deux heures et trente minutes. Je vérifie le contenu de mon sac pour la trentième fois. Tout est là. Pas grand-chose. L’essentiel ne prend pas de place. Cette soirée va être mémorable. Une nuit de fête orgiaque. Mon téléphone sonne enfin. Je m’électrise. De bonheur. J’enfile ma veste, glisse mon sac sur le dos, tâte la poche droite de mon pantalon. Et je dégringole les escaliers ; ils craquent sous la cadence de mes folles enjambées. Les potes sont là. Les bouteilles de bière circulent déjà de main en main. Une chorégraphie de fêtards se préparant à l’extase. Goulot entre les lèvres, léger mouvement de l’avant-bras et le liquide frais, mousseux se répand dans la gorge.  A un rythme effréné les packs vides s’accumulent sous nos pieds, l’ivresse s’installe brusquement dans nos esprits. Nos yeux brillent de malice. La voiture file à toute allure. Souple. Sans excès, Matthieu est un dandy avec sa bagnole. Une heure de route nous sépare du lieu de la soirée organisée par un collectif de clubbers créatifs. Audacieux. Week-end dans une demeure abandonnée. Parc majestueux et foisonnant d’arbres tous plus vieux les uns que les autres. Des sentiers dessinent des sillons bucoliques autour des vénérables centenaires. Par dizaine. Aux platines, disséminées un peu partout, vont se succéder des pointures. Un son monumental. Electrique. Métaphysique. Inventé pour le sursaut de l’âme, pour la symbiose de la tête et du corps. Un interstice entre la réalité et le mystique. Le temps va s’arrêter. Le monde brut et ingrat, celui dans lequel, du haut de mes vingt-deux ans, il m’est demandé expressément de trouver une place, disparaîtra à six pieds sous terre de ma conscience. Pendant des heures. Des heures qui pourront être des minutes, des années ou une éternité. Les vibrations de la musique se fichent bien de la durée. Passé, présent et futur fusionnent et s’imbriquent. Une conjugaison novatrice et éclectique fait émerger un langage décomplexé  et une appréhension métamorphosée de l’environnement.  Ces instants sont des déconnexions sauvages et salvatrices. Les perceptions que j’y puise ravivent une persévérance qui régulièrement me déserte. Je vais m’abandonner. Enfin. Oublier. Surtout oublier que je suis un peu paumé. L’insistance de mon entourage à me faire accepter un monde inacceptable m’oppresse. De plus en plus. Il m’est difficile d’être à l’aise avec des règles du jeu où l’argent est le vecteur consensuel et hypnotique qui aspire l’énergie de vie.  Vivre. Ou sur vivre. Le casting et la distribution des rôles de ce vaudeville candide et cruel, bien huilé, sont écrits à l’avance. La détermination ironique et la conviction démagogique des réalisateurs acerbes et de leurs producteurs misanthropes sont une comédie de genre dramatique. Ils enfument les acteurs/spectateurs en incubant  dans leur caboche avide de reconnaissance l’idée qu’ils sont des citoyens à part entière. Respectés et franchement respectables. Ils ne sont, en vérité, que de simples figurants, des bêtes de somme harnachées aux exigences d’une méga production hollywoodienne. A la fin toute tracée. Une musique wagnérienne secoue les tympans en son dolby, dans un paysage soporifique de modernité, l’horizon triste et gris soudain se ranime. Intensément. Explose l’écran de nos nuits noires. Du flou intense se propage un mirage, un mirage libérateur, un mirage qui s’écrit en lettres énormes sur l’horizon à présent éblouissant et froid comme un néon ; les mots réussite matérielle, réussite sociale, consommez se détachent et flottent dans les cieux en grossissant. Lettres opulentes, leurs ventres bien ronds trahissent un appétit féroce.  Apparaissent au niveau du nombril des échelles immenses et élastiques ; elles descendent vers la foule en émoi, une invitation expresse à s’agripper aux barreaux. Avec ferveur. Pour être sauvé d’une peur dont on ne connaît pas l’origine. Une peur intense qui se lit sur la plupart des visages. Dans cette fosse humaine, les cris annoncent l’hystérie ; elle explose sans pudeur. Les gens se poussent, se bousculent, s’insultent et n’hésitent pas à s’écraser pour accéder à ces échelles inespérées. Un saint Graal hypnotique. Un  bouquet final en forme de marionnette dégoulinante de graisse et de billets. Le pompon géant d’un manège géant mené d’une main de fer par les places financières mondiales depuis leurs tours vitrées et feutrées. Puissance discrète, arrogante. Garante d’une nouvelle spiritualité. Sonnante et trébuchante. Livide. Arg, cela me dégoûte rien que d’y penser. Je bois d’un trait une bière.

Et avale deux ecstasy. Les potes rigolent. Je rigole avec eux. Je n’ai pas écouté la conversation. Peu importe, nous commençons à être dans un état qui n’exige aucune forme de condescendance. Chacun peut être soi sans le consentement collectif. J’ouvre la fenêtre. L’air s’engouffre et claque mes cheveux contre mes yeux. J’exulte. Bientôt, les substances ingurgitées vont liquéfier mes pensées. Ouvrir des portes. Je vais voyager. Ressentir. Vibrer. Exister différemment. Juste être. Sans barrière ni masque. Mes cheveux retombent de chaque côté. La voiture ne roule plus. Nous sommes arrivés. Je reconnais l’allée de platanes. Tout au bout la magie attend, bouche béante et suave pour me cueillir. Et m’engloutir. L’évasion sera extatique cette nuit. Je le sais.

Au moment où nous entrons dans le parc, mes tympans se remplissent du son craché par les platines ; il active les principes hallucinogènes. Je marche sur du sable blanc. Des tulipes énormes éclosent dans une rapidité  qui enjôle et exacerbe mon romantisme. Des tulipes de trois mètres. L’amour qui se terre en moi jaillit en gerbes. Des gerbes de couleurs accentuées, irradiantes. Elles illuminent les gens qui m’entourent. Ils deviennent d’une beauté exquise. Je ne vois que des bouches pulpeuses s’ouvrir en des rires délicieux de joie. Les arbres s’inclinent à mon passage non pour m’honorer mais pour m’exprimer de leur voix grave la bienvenue dans leur domaine encore préservé des turpitudes du monde. Ils me caressent avec leurs feuilles aussi douces que du talc comme le ferait un adulte ému par un enfant en train de vivre une expérience nouvelle, importante. Je marche. Ou je nage. J’ai soif. J’ai envie de boire un alcool fort. J’ai tout prévu. Je sors une bouteille de whisky de mon sac à dos. Le bouchon se détache, je glisse le goulot entre mes lèvres. La liqueur ambrée brûle mon gosier. Je bois cul sec un quart de la bouteille. Entre temps j’ai posé deux ecstasys sur ma langue. Je referme la bouteille. Mon corps bouge. Je suis musique et particules. Il y a plein de danseurs autour de moi. Un me parle. Je ne comprends rien à ce qu’il me raconte. Le son est si fort. Je suis tellement éparpillé que je ne peux me concentrer sur une seule personne. Et j’ai un objectif. Je suis ici pour cela.

Je marche. Mes pas guident ma trajectoire. Je n’ai pas besoin de réfléchir. Je sais que mon esprit me conduira dans le recoin idéal. Bucolique. Tranquille. Merveilleux. Je marche. Longtemps. Ou peut-être n’ai-je marché qu’une fraction de secondes. Je m’assieds avec lenteur. Le sol est couvert de plumes. Des plumes de perroquets. Rouges et vertes. Quelquefois jaunes. Je m’allonge, là, sur ce lit exotique. Comme un pacha. Une odeur d’épices embaume l’atmosphère. Je sors ma bouteille de whisky. Précieux élixir. Je fouille mon sac d’une main baladeuse et impatiente. Le petit sachet en tissu émerge. Entre mes doigts. Un cocktail de drogues accumulé depuis des semaines. Il a englouti mes maigres ressources. Sans regret. Quand un objectif obsède, stimule, et apparaît être le meilleur pour soi, le sacrifice n’existe pas. J’ai accumulé ces drogues. Minutieusement. Intelligemment. J’ai une faim inextinguible. Un appétit féroce de mourir. Cette nuit sera ma dernière. J’ai décidé de me suicider. D’en finir avec cette existence qui, je le sais, ne m’apportera strictement rien. J’ai tourné le problème dans tous les sens  possibles. Je ne suis pas un individu consensuel. Je suis tout ou rien. Je ne peux pas faire autrement. Et je suis incapable de faire semblant d’être un tout dans ce monde de rien ou d’être rien dans un monde de tout. Je ne suis pas morbide loin de là. La preuve en est que je conclus mon existence sur un mode festif. Extrêmement festif. La vie va s’écouler doucement de mon corps au son de deep house, entouré d’arbres d’une auguste beauté. Sous un clair de lune digne des plus beaux contes féériques. Des hallucinations vont ponctuer mon trépas. Le passage sera étrange, une demi-conscience plongée dans les tremblements du monde que je quitte et les limbes de mes projections les plus intimes. Fertiles. Je ne suis pas désespéré. Bien au contraire. Si vous pouviez me voir, j’ai un magnifique sourire. Un sourire de plénitude. De bien-être. Pas celui dont vous parlez dans vos salons de massage et de cabinets de relaxation. Un véritable bien-être. Qui ne se décrit pas. Qui ne peut pas se décrire. Il se vit seulement. Je vous laisse à vos activités dérisoires et me laisse aller à l’assoupissement que je sens poindre. Je veux profiter pleinement de mes derniers soupirs. De mes ultimes sensations.

Dans la poche droite de son pantalon, ils trouveront une enveloppe pliée en deux sur laquelle est inscrite en grosse lettre « Ismaël ».

A l’intérieur, il y a une feuille de format A4. « Je m’appelle Ismaël. J’ai vingt-deux ans. J’ai décidé en toute conscience d’interrompre ma vie au moment opportun. Vous penserez que j’étais bien trop jeune pour être apte à choisir ce moment. Doit-on être vieux en âge pour conclure que la vie n’a plus d’intérêt pour soi ? Voilà un questionnement qui indique votre rejet et votre peur de la mort. Mourir n’est pas grave, je vous assure ; ce qui est, en revanche, dramatique est de vivre sans envie. D’être en vie en ayant la certitude d’être contraint à une abnégation de soi. Involontaire. Ce sursis de soi induit par un monde qui  exige de laisser en jachère des valeurs intimes contraires à ses valeurs mercantiles ; des valeurs intimes qui entravent son fonctionnement inhumain. Très étrange. Incompréhensible pour moi. J’ai essayé de concentrer mon énergie et d’attraper le pompon de la vie ; de me fondre dans cette adoration de l’argent, de la réussite sociale, de la schizophrénie émotionnelle et intellectuelle ; je n’y suis pas arrivé. Je ne suis pas un mauvais perdant. Le jeu n’en valait pas, pour moi, la chandelle. Il est possible de mourir avec plaisir. Sans désespoir. Un réel plaisir par ce que l’attachement n’a plus lieu d’être. Que l’horreur ne se situe pas dans le mystère de la mort mais dans la connaissance d’un monde aux rouages obscènes, et ce dans une complicité générale. Mourir est dérisoire en comparaison de poursuivre ma vie en sursis. La violence n’est pas toujours là où on le croit. Ismaël, huit mars deux mille quatorze, Tours. »

Frédéric Bargeon

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2 réflexions sur “Septième et dernière nouvelle du recueil « D’un instant à l’autre », « Dérisoire »

  1. Encore une fois, sans mots à la fin de la lecture de cette ultime nouvelle ! L’ensemble des 7 constitue un recueil réaliste sur la vie, ses aléas et sur les volontés intimes de chacun d’amender les douleurs de celle-ci.

  2. Nat a très bien résumé…que dire de plus?…Tu nous transportes dans tes nouvelles et à chaque fois…on se dit…on se souvient…un vécu…l’histoire d’un proche…la vie quoi!! Même si parfois c’est douloureux, c’est tellement vrai!!

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