Sixième nouvelle du recueil « D’un instant à l’autre », « Je vais ouvrir »


Je vais ouvrir

 

Extatique, FredBargeoN, Taussat les bains

Extatique, FredBargeoN, Taussat les bains

Régine s’active dans la cuisine. Bien qu’il ne soit que dix heures et quarante minutes, elle prépare déjà le déjeuner. Elle considère le stress et l’imprévu comme des adversaires suprêmes, alors elle anticipe pour contrecarrer le pire qui, pour être honnête, n’arrive jamais. Tout au moins en ce qui concerne les activités culinaires. Dans un souci  d’objectivité et d’optimisme, il est juste d’apporter une nuance à son caractère qui pourrait paraître, vu de l’extérieur, d’une rigidité emmerdante,  Régine est une excellente cuisinière. Minutieuse. Généreuse. Inventive. Être assis à sa table est l’assurance d’être un convive comblé de produits de qualité accommodés dans de subtiles combinaisons de saveurs ; les palais les plus exigeants tombent en pâmoison. C’est exquis. Des invités, hélas, cela fait belle lurette que le couple Bertrin n’en reçoit plus. A son grand regret. Si la cuisine est une principauté sur laquelle elle est autorisée à régner, tout le reste du petit pavillon, y compris le jardin, est sous le joug de son mari. Son intransigeance dicte tout un panel de lois abusives voire absconses constituant son règlement intérieur. De vie en collectivité. Digne d’une grande industrie. Sauf qu’ils ne sont plus que deux ; les enfants se sont carapatés dès la première occasion venue. Ils ont bien eu raison. Et, ils ne montrent le bout de leur nez que pour les fêtes de fin d’année. Contraints et forcés. Et les amis se sont enfuis à pas de loup. Régine mitonne des plats pour deux. Elle ne s’est toujours pas habituée à des quantités aussi malingres alors elle congèle. A tour de bras. Sans prétexte, elle offre des barquettes à ses voisines. Avec plaisir ; et fierté aussi. Dans leur for intérieur, derrière leurs plaques à induction, elles sont jalouses de ne jamais égaler, l’idée de la surpasser ne les effleure même plus, les recettes de M’me Bertrin. Dans les lotissements ramassés sur eux-mêmes, ceux construits au milieu de champs sacrifiés, il existe des bagarres intestines de haute volée ; des jalousies culinaires et jardinières. Chacun voit midi à sa porte.

Pour ce qui est du déjeuner, Régine prépare un poulet fermier accompagné d’une farce très personnelle ; sa composition est un secret qui disparaîtra de façon concomitante à sa mort. Dans longtemps. Elle s’active et bien qu’elle soit concentrée sur sa besogne, elle est préoccupée. Contrariée. Au point qu’elle rate, sans s’en rendre compte, la farce. Depuis qu’Eddy, son époux, est à la retraite son quotidien est comparable à l’enfer, celui qui menace tout catholique convaincu. Elle le vit les pieds sur Terre. Quarante ans de vie commune et la violence d’Eddy n’a pas pris une ride. Elle est plutôt ragaillardie. Eddy tourne en rond sans son poste de comptable aux établissements V. et lève le coude pour arrondir les angles de son ennui. Quand il travaillait, l’exigence des chiffres maintenait son goût pour le pastis à une distance raisonnable ; pas avant le week-end. Par contre, il s’en donnait à cœur joie lapant toute la bibine qu’il n’avait pas ingurgitée pendant les cinq jours de labeur et d’abstinence forcée. Eddy est alcoolique. Notoire. L’alcoolique du lotissement. Même s’il crie au scandale les rares fois où quiconque aborde sa tendance à l’excès, son visage rougeaud révèle le secret de polichinelle sans son consentement. Le châtiment divin infligé à son épouse est la violence. Dormir avec un type qui pue l’anis n’est pas un gage de nuits sexuellement épanouissantes mais se faire tabasser à tout bout de champ par ce même type suintant l’anis n’est pas tolérable. Pourtant, Régine tolère. Elle s’est comme ainsi dire habituée à prendre des roustes, des poings et autres objets non identifiés dans sa gueule. Sur tout le corps. J’aurai dû réagir dès le début maintenant c’est trop tard.  Depuis trois ans, date à laquelle il a eu droit à un pot de départ, un discours mielleux et un joli cadeau des établissements V., Eddy n’a plus aucune raison valable de ne boire que les week-ends et jours fériés. L’apéro commence à dix heures du matin et joue les prolongations jusqu’à ce qu’il s’effondre comme un goret dans le canapé. Avant de sombrer, il a besoin de sa dose d’adrénaline. Il doit frapper. Régine en prend pour son grade. Son statut de femme devenue de plus en plus soumise au fil du temps. Désemparée. Sur le qui-vive. En stress permanent. Hier soir, elle a reçu, comme à l’accoutumée, sa branlée du journal de vingt heures ; une obsession qui doit trouver ses origines dans la déformation professionnelle. Eddy est à cheval sur les chiffres, les nombres et les horaires. Il tatillonne encore pour des histoires de virgules. Il a des habitudes de boxeur. Il est répétitif. Besogneux. Hier soir, elle s’est rebellée. Elle a été estomaquée. Elle ne l’a pas voulu ainsi. Son cerveau a renâclé. Son corps a résisté, tentant même de gifler l’arrogant époux. La réaction de ce dernier a été d’une logique implacable. Durant une seconde, il a  marqué un temps d’arrêt comme pour jauger l’adversaire, puis dans une volonté inextinguible d’éteindre la flammèche de rébellion il a cogné plus fort. Avec frénésie. Un fou à lier.

Elle regarde le poulet ficelé et bien jaune. Passe ses doigts sur cette peau fine, déplumée ; c’est froid. Sans vie. Elle n’a plus envie de préparer ce millième déjeuner. Le fœtus de résistance trotte dans sa tête, s’accroche à ses neurones, grossit dans son corps tant de fois tabassé, accoutumé  à la noirceur des bleus. Presque insensible à la douleur. Elle ne veut plus. Elle ne supporte plus. Eddy la dégoûte. Son haleine acide. Ses dents jaunies. Ses doigts tordus. Son corps violacé. Sa calvitie huileuse. Son allure de vieux bougon. Les bouteilles de pastis cachées qu’elle retrouve dans des endroits complètement dingues. Sa voix nasillarde. Ses tremblements au petit déjeuner qu’il ne tente même plus de dissimuler. Et sa violence. Ses poings qui s’écrasent et meurtrissent ses reins et ses seins. Les mots ignobles qui accompagnent les coups. Je ne peux plus, je ne veux plus, je ne peux plus, je ne veux plus. Elle psalmodie. Un cantique de rejet. Viscéral. Capital. Thérapeutique. L’horloge de son four indique onze heures et quarante-cinq minutes. Elle craint le retour d’Eddy. Dans quarante-cinq minutes. Je ne peux plus, je ne veux plus, je ne peux plus, je ne veux plus.

Elle s’assoit et regarde par la fenêtre. Elle attend. Elle distingue les voisins qui sortent leur voiture du garage et s’éloignent. Elle lève la main sans y prendre garde pour répondre poliment à leur salut. Elle attend. Et rien ne se passe. Le poulet devrait déjà être en train de cuire. Le four est chaud. La farce commence à sécher dans l’assiette. Inachevée. Elle attend. Je ne peux plus, je ne veux plus, je ne peux plus, je ne veux plus. Elle regarde au loin. Elle ne voit pas grand chose. Elle ne distingue plus les couleurs. Ni les formes. Elle s’en fiche des couleurs. Et des formes. Et des odeurs aussi. Et des petits plats mijotés. Elle se tourne et ne voit rien. Rien que du blanc. Comme la brume, le matin très tôt en Sologne, si épais que la forêt est invisible. Elle se lève ; se dirige vers son plan de travail ; reste plantée là devant le mur carrelé de parme. Rien. Rien. Rien. Je n’ai rien, je ne sens rien, tout va bien, ça va aller mieux. Elle touche machinalement tout ce qui se trouve à porté de bras. Une étrange sensation liquide s’empare d’elle. Fluide. Exquise sensation comme ses petits plats mijotés qui fondent contre le palais. Il va l’aimer mon déjeuner Eddy… tout à l’heure. Il va l’aimer. Comme d’habitude.

Elle découpe le poulet machinalement ; sa chair rose résiste ; elle insiste. J’ai de la force dans les mains. Elle étale la farce. Sur la viande dépiautée grossièrement, sur la salade croquante en attente de sauce vinaigrette ; elle enduit d’une fine couche la plaque de cuisson. Comme une chapelure. Tout est blanc. Une immensité de blanc. Tel l’horizon dans un contre-jour quand le soleil défie les yeux et éblouit jusqu’à l’aveuglement. Régine est aveuglée. Aspirée dans ce tourbillon de blanc immaculé de clinique. Je ne peux plus, je ne veux plus, je ne peux plus, je ne veux plus. Elle entend un claquement de porte. Dans le vestibule. Un tintement de clés. Un raclement de gorge. Quelqu’un qui tousse. Ou éternue. La porte de la cuisine est ouverte. Apparaît sur le seuil, la silhouette titubante d’Eddy. Il est saoul. Déjà. Le cafetier du coin est toujours ravi quand il le voit débarquer, il est certain de s’en mettre plein les poches. Eddy gueule. Ou le perçoit-elle ainsi. Le blanc atténue les sons. Le vide les déforme. Elle entend vaguement. Au loin. Qu’est-ce que tu fous ? C’est quoi ce bordel ? T’es devenue folle ou quoi ? Regarde mais regarde ce que t’as foutu avec la bouffe ? A moins qu’elle n’invente les paroles. Peut-être est-elle encore seule dans ce pavillon de fortune. Elle sent une pression dans son épaule. Elle est bien réelle elle ; elle en est certaine ; elle en mettrait sa main à couper. Il vient de la frapper. Elle se retourne. Dépossédée. Ici c’est chez elle.

Je me retourne. Je n’ai pas peur. Et bouscule Eddy dans un élan. Sec. Il est saisi d’une telle surprise qu’il ne réagit pas. Elle le bouscule une deuxième fois. Avec plus de hargne. Il s’écroule. Son crâne tape le sol. Un bruit sourd. Son mari étalé par terre ressemble à un scarabée retourné sur sa carapace, les pattes battant l’air et cherchant à s’y agripper, le malheureux, pour s’extirper expressément de cette position embarrassante. Humiliante. Eddy projette ses petites jambes potelées et ses mains grassouillettes. Dans le néant. Tu es ridicule. Et moche. Et dégoûtant. Des coups de pied. Elle lui balance des coups de pied. N’importe où. Elle ne vise pas, elle n’a jamais tapé dans un ballon, encore moins marqué un but. Elle ne veut plus voir ses jambes et ses bras gigoter. Elle veut qu’il s’arrête de bouger. Je te hais. Tu ne me battras plus. Jamais. La pointe de ses pieds laboure et s’enfonce dans le gras. Elle est hystérique. Elle enlève son tablier de bonne femme et se jette à ses côtés. Rejoint ce corps si familier dont elle connaît le nombre exact de grains de beauté. Elle regarde ses mains. Furieuse. Elles sont agrippées au manche de son gros couteau de cuisine celui qui sert à découper les carcasses de viande. Je ne peux plus, je ne veux plus, je ne peux plus, je ne veux plus. Elle lève haut ses mains au-dessus de sa tête, de la sueur dégouline de ses cheveux coiffés en un chignon strict comme Romy Schneider. Elle est rouge pivoine. Les yeux exorbités. Fous. Mais ça, elle ne peut pas s’en rendre compte, elle ne se voit pas. Elle est dans le tourbillon de la décompensation. Elle craque et projette la lame du gros couteau de cuisine dans la carcasse d’Eddy. Elle s’enfonce comme dans une motte de beurre sortie au préalable du frigidaire avant d’élaborer une tarte. Il est ramolli à point. Elle est stupéfaite. C’est si tendre. Frénétique, elle cherche la position idéale afin de poursuivre son labeur de cuisinière avertie. Sérieuse. Ne laissant rien au hasard. Bien calée sur ses genoux, elle sort la lame des tripes de son mari. Il gigote encore, le salaud. Elle est contrainte de forcer, la lame rencontre la même résistance que dans l’os des côtes de porc. Je ne peux plus, je ne veux plus, je ne peux plus, je ne veux plus. Enfin la lame réapparaît rouge, dégoulinante de sang. Elle n’est ni effrayée ni dégoûtée, elle en a découpé de la viande après toutes ces années à s’activer derrière les fourneaux. Elle soulève ses mains le plus haut possible, entrelacées sur le manche, comme si elle tenait un crucifix. Et enfonce la lame. Encore. Un, deux, trois, quatre, cinq, six… Elle compte les coups. Il aime tellement les chiffres ce nigaud. Moi aussi je sais compter. Dans une férocité inouïe, celle des bêtes qui se battent pour leur survie, in extremis, Régine poignarde Eddy à deux cents cinquante-deux reprises. A chaque fois que la lame s’enfonce dans les chairs, à présent écartelées, de Monsieur Bertrin, elle annonce le nombre. Elle le prévient. Elle est gentille et attentive si elle établit une comparaison avec ses agressions ; elle s’estime bienveillante. Lui ne sait même pas le nombre de bleus, d’ecchymoses et d’hématomes que sa violence à provoquer sur son corps. Durant quarante ans.

Elle nage dans une nappe de brouillard blanc crémeux, fluide, il s’ourle de rouge par intermittence. Elle décanille la dépouille avachie avec ferveur. Elle se venge. Elle extirpe sa colère et tous ces maux accumulés. Elle hurle fouillant au plus profond de la femme délaissée, insatisfaite, malheureuse la violence incubée. Une vie gâchée. Totalement ratée. Deux cents cinquante-deux voilà ton compte. Dans un cri féroce. Elle s’écroule éreintée, vidée de toute sa bile. Le souffle court, elle passe sa main sur son visage en nage pour coincer entre ses oreilles les mèches rebelles sorties de son chignon. Comme Romy Schneider.

Elle entend des coups contre la porte d’entrée. Elle perçoit l’insistance de la sonnette, ce ding dong si mélodieux. Un chant de coucou. Elle se lève. Qu’est-ce donc ? Voilà voilà j’arrive. Elle est étourdie, elle vacille ; en se relevant elle manque trébucher sur le cadavre d’Eddy. Elle ne distingue pas la monstruosité de son reflet dans le miroir. Son visage tacheté de centaines de perles de sang. Ses vêtements sont imbibés des substances d’Eddy.  Pourtant, elle vérifie sa silhouette, elle veut être présentable, cela fait si longtemps que la sonnette n’a pas retenti. Le couteau encore à la main elle marche pimpante, un peu hagarde vers la porte d’entrée. Chéri ne te dérange pas. Je vais ouvrir.

Frédéric Bargeon

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2 réflexions sur “Sixième nouvelle du recueil « D’un instant à l’autre », « Je vais ouvrir »

  1. En très peu de temps, tu as écrit des nouvelles toutes aussi captivantes les unes des autres! Celle-ci sur fond d’alcool et de violence est bouleversante!! Je reste sans voix à la fin de ma lecture avec un sentiment de déjà vu…une pensée pour une collègue…Angélique…elle n’a pas survécu aux violences de son ex mari!!!

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