Cinquième nouvelle du recueil « D’un instant à l’autre », « De rien »


De rien

 

Une rue de Toulouse, FredBargeoN

Une rue de Toulouse, FredBargeoN

Elle se lève dans l’obscurité ; soulève dans un léger froissement la couette. Elle jette un bref coup d’œil sur son mari. Il ronfle paisiblement, enroulé sur lui-même. Un fœtus. Ses orteils se rétractent au contact du plancher. Un véritable frigidaire. Par souci d’économie, depuis le licenciement de Gérôme, ils ont décidé de réduire les dépenses. Il a imposé. Drastiquement. En prévision des mois à venir, quand les indemnités versées  ne seront plus qu’un souvenir d’encre noire sur les relevés bancaires ; amertume d’avoir titillé l’opulence non par hasard ou réussite mais par éviction. Joie éphémère vécue dans la frustration et l’échec. Pourriture. Alors, ils se serrent la ceinture ; encore plus. Il a toujours imposé sa radinerie de paysan, une convention familiale basée sur sa règle d’or « prévoir les vieux jours, anticiper le pire, réduire les besoins ». Par ironie, elle surnomme cet excès de zèle conjugal, la dictature PAR Gérôme ; elle a pu en rigoler. Il y a longtemps, persuadée qu’en vieillissant il assouplirait son point de vue sur l’existence. Illusions perdues. Amèrement, elle a pu constater que la cadence dans cette baraque n’est qu’un ensemble d’entraves à l’épanouissement. Quel qu’il soit.

Elle cherche à tâtons son peignoir. Elle est frigorifiée. Par habitude, elle le dépose sur la chaise à côté de la commode ; des meubles récupérés à la mort de sa mère. Paysanne, elle aussi. Nous sommes tous des rejetons de la campagne. Elle a connu les matins d’hiver et le givre à l’intérieur des fenêtres, l’attente emmitouflée dans les couvertures de laine, un bol de lait frais et fumant au-dessus de son visage le temps que le feu allumé par sa mère, dans la cheminée, projette ses premières étincelles de chaleur ; son frêle corps pouvait alors se dégourdir en perspective d’une belle journée à gambader dans les flaques et les champs. Elle n’est plus une enfant. L’âge et le confort l’ont rendue plus frileuse, moins tolérante aux dérégulations du thermostat. Le peignoir a dû glisser sur le sol ; elle ne le trouve pas. Elle s’agace dans un juron en patois.

Elle verse du café brûlant dans un bol ; allume la radio, l’éteint dans la foulée, préférant l’intimité du silence aux actualités du monde. Elle masse son ventre, une crispation des intestins est lancinante depuis qu’elle a pris la décision. Sa décision est l’aboutissement d’une réflexion, longue, bouleversante, éreintante, inhabituelle. Vitale. Aborder un virage à angle droit à l’âge de cinquante-deux ans provoque des sueurs froides, des tremblements intempestifs et de teigneuses agitations. Et réanime les délices de la curiosité, l’onctuosité des rêves, l’excitation de la nouveauté. Le danger a des vertus secrètes. Il injecte de l’adrénaline dans un cœur sous perfusion. Comme des coups de poing, il réveille la puissance de rébellion et de réaction.  Son mariage est le fruit du devoir. L’inadvertance d’une rencontre avec un gars du coin à un âge où elle ne se préoccupait pas de ses envies. Les évènements classiques se sont enchaînés. Sans passion. Sans réflexion. Dépossédée. Elle masse son ventre avec plus de vigueur. Quand elle ressasse, elle ressent l’emprisonnement. Quelle conne ! Elle trempe ses lèvres et grimace. Déjà trente minutes qu’elle est immobile dans la cuisine. Statique. A regarder ce virage à quatre-vingt-dix degrés. Imminent. Le café est froid. Elle déteste ça. Elle se lève et balance le contenu du bol dans l’évier, le maculant de coulures noirâtres. Cette journée est celle qui sera contée avec moult détails, déformations et exagérations scabreuses dans les repas du dimanche. Maintes fois et pendant des décennies. Devenue la sommité d’une famille un peu simplette et tellement conventionnelle. Je serai le scandale. L’originale. L’exemple à ne pas suivre. Ou à admirer secrètement.

Elle est consciente du tintamarre et des qu’en dira-t-on générés dans cette petite ville où chacun a été dévisagé une bonne poignée de fois par tout le monde. Ces regards en coin, ces simulacres de sourire et de salut qui alimentent les cancans à l’instant où le commerçant rend la monnaie ; le coiffeur agite ses ciseaux dans une chevelure mouillée ; les voisins papotent à la croisée des paliers ; les mamans attendent, par grappes, la fin de la classe. Cette réalité a été la plus difficile à admettre dans son immaturité à prendre le taureau par les cornes. Michèle est discrète. Elle n’aime pas faire de vagues. Elle préfère la stratégie de l’effacement à celle de l’exhibition. Mais là, force est de reconnaître, qu’elle va être le centre de gravité ; le bouffon  dans son halo de lumière devant les spectateurs tapis dans le noir, attentifs, impatients de se bidonner. Affronter ceux qui vont se délecter de son choix la terrorise. Je vais les ignorer ; ça va être dur. Ils ont dans leur façon de pointer du doigt une force de persuasion si intense qu’ils sont capables d’inviter la collectivité à mettre le sujet de leur risée en quarantaine. Ils vont me traiter de déviante. Une manière bien glauque de se rassurer qu’ils sont, eux, du bon côté de la morale. Sûrement. Et Gérôme. Et les enfants

La colique la dévore encore et la tord de douleur. Elle avale deux gélules contre les maux de ventre. Il est hors de question qu’elle baisse les bras. Elle a rendez-vous dans une heure, l’amorce du virage. Elle a préparé la veille des vêtements entreposés discrètement au milieu des serviettes de bain. Elle est fébrile. Agitée comme une adolescente ; une impression d’être pleinement en vie l’assaille. Crescendo. Malgré les sensations contradictoires. L’eau se met à couler, bouillante sur son corps. Elle ferme les yeux et laisse aller ses pensées, à l’abri dans la cabine de douche. Seule. En sécurité. Enveloppée dans les volutes de vapeur d’eau.

Au mois d’avril dernier, le hasard a imposé sa malice dans son quotidien blafard. Michèle est allée chez sa coiffeuse, son rendez-vous beauté mensuel. Non négociable malgré les tentatives de putsch de son mari. Assidues. Vas-y une fois par trimestre ma pucette, tout de même. Considérant ce genre de dépense insensée, inutile. Hermétique à toute initiative d’embellissement de l’image. Un plouc à la mine blême dans ses frocs élimés. Et la coiffeuse a accumulé, ce jour-là, un retard sans précédent sur son planning. Ohlalala Madame Lavergne, j’ai la tête sous l’eau, aujourd’hui rien ne va. Hystérique et aux bords des larmes. Michèle n’était pas pressée. Ces deux heures d’attente imprévues furent, au contraire, une aubaine inespérée. Un temps supplémentaire hors de sa vie. Justifié et justifiable. Point à la ligne.  Elle a flâné, l’esprit étourdi, sans tracas. Elle a poussé la porte d’un bar. Machinalement. D’habitude, elle ne fréquente pas ces lieux ; ce n’est pas sa culture. Dépenses futiles, aurait marmonné Gérôme. S’est installée au hasard. La salle était vide. Seule, la jeune femme derrière le comptoir sifflotait un air de pop anglaise, assise sur un tabouret, concentrée sur un bouquin. Rousse, pimpante, après lui avoir servi une noisette, elle n’a pas repris sa lecture, elle s’est installée carrément en face d’elle pour bavarder. Sans gêne. Naturelle. Michèle a répondu aux questions ; écouté ; ri aux éclats ; dépassé sa timide discrétion. J’en ai oublié la coiffeuse. Elle rompt sa rêverie à l’évocation de cet après-midi surréaliste.

Elle arrange ses cheveux. Ajoute un trait de rimmel ; s’y reprend à deux fois ; ses mains tremblent. De trac. Son mari dort encore. Il écrase l’oreiller depuis qu’il ne travaille plus, persuadé de ne plus trouver d’emploi à son âge. Il a pas tort à presque soixante balais. Elle descend les escaliers, enfile son manteau et sort. Libérée. Enfin prête à aborder le virage. Elle marche vite, les rues sont désertes à cette heure matinale. Ses talons claquent et résonnent sur le bitume. Elle répète en boucle ce qu’elle brûle de délivrer. Sa décision.

Elle a perdu ce réflexe un tantinet paranoïaque de vérifier qu’aucune silhouette malhonnête n’épie son arrivée au dix-sept de la rue Boutaric. Le temps a adouci ses craintes. Dix mois qu’elle s’y rend  avec une régularité galopante. Les rencontres bimensuelles ont vite été remplacées par un rendez-vous hebdomadaire. Ensuite, elle ne compte plus, tout est allé très vite. Une farandole de soirées et de nuits. Une évidence. Arrivée au dernier étage, elle s’assoit sur une marche. Reprend son souffle. Elle essuie quelques gouttes de sueur en tapotant ses tempes à l’aide d’un bout de mouchoir. Elle veut être parfaite. Convaincante. Simple et claire. Elle se décide à toquer, trois coups et des petites griffures de chat. Leur code. Comme des gamines. Tout son corps bat la chamade.

Le silence est glacial de l’autre côté de la porte. De mort. Sa montre indique 7h. Je ne pouvais plus attendre. Des pas traînent, un grognement mécontent s’agace et enfin le verrou craque. Cécile entrebâille la porte, surprise de voir Michèle. Presque confuse. Elle lui ouvre la porte. Elle s’excuse mutuellement, l’une de son dérangement, l’autre de son accueil. Dans des gestes pâteux, Cécile la prend dans ses bras. Avec précaution. Ses doigts glissent le long de sa colonne vertébrale jusqu’à la naissance de ses fesses. Quel cul pour son âge, il me rend dingue ! Michèle se laisse aller vibrante sous les caresses de sa maîtresse. Son odeur, je suis folle de son odeur. Elles s’embrassent longuement. Tantôt en se captivant intensément, tantôt en s’abandonnant paupières closes. Michèle chuchote à l’oreille de la jeune femme anglaise. Elle n’a pas calculé. C’est parti tout seul.  Dans une longue invocation, elle lui parle de sa décision. Sans trébucher, les idées sont précises, nettes. Franches. Habitées. Comme un Je vous salue Marie marmonné par une bonne sœur en pleine extase. Dévotion amoureuse. Extatique.

Je suis prête est la conclusion de sa décision. Après un tel marathon de mots, elle est haletante, cherchant l’air à travers les boucles rousses. Elle est liquide. En apesanteur. Je l’ai dit. Son être n’est plus qu’une fracture ouverte. Le cœur en pâture, le corps offert, l’esprit abandonné. La conscience tranquille. Il n’y a plus de retour en arrière possible. Elles sont en plein virage. Elle n’est plus seule pour tracer la trajectoire. A cet instant précis, elles sont deux ; elles peuvent s’écraser dans un muret, s’échapper en tonneaux dans un champ de maïs ou s’exiler dans l’horizon en épousant la courbe du virage. Michèle s’abandonne fragile et légère dans les bras de la jeunesse. Dans l’étreinte de l’unique personne qui a su déclencher en elle une explosion d’amour, un véritable attentat contre la morosité de l’existence. Indélébiles morsures.  Cécile est tétanisée. Elle est fiévreuse.  Nauséeuse. Une déclaration d’amour aussi solennelle, intense n’a jamais existé au creux de son oreille. L’empreinte de ses phrases est un élixir crémeux qui coule dans ses veines comme une coulée de lave brûlante. Lentement. Aucune femme ne lui a proféré une telle place. Un rôle si capital. Elle ressent un vertige faramineux. Un vertige shakespearien. Tragique.

Phénoménale. Tu es phénoménale. Cécile s’écarte légèrement. Prend entre ses mains moites ce visage devenu si familier, caresse ses lèvres,  stoppe la trajectoire d’une larme. Elle est décontenancée par sa détermination, par la métamorphose d’une femme prédestinée à passer une retraite à panser les humeurs d’un mari fantomatique. Et aveugle, incapable de discerner l’étonnante épouse qui partage son lit depuis trente ans. Impotent. D’un mouvement de tête, elle confirme. Le virage se fera à deux. Un virage instantané. Mémorable J’en ai la certitude. Tellement improbable.

Michèle vient de partir. Quel ouragan ! Je n’aurai jamais pensé qu’elle accepterait ma proposition. Elles ont décidé de s’installer ensemble dans les semaines à venir. Ou les jours selon la tournure des évènements. Les épreuves les plus accablantes sont pour elle. Annoncer à tout un panel d’êtres chers, de chairs et de sang liés, son homosexualité n’a rien à voir avec une partie de pétanque entre amis. L’enjeu est de l’ampleur d’une partie de poker. Je suis lesbienne et je pars. C’est couillu !

Cécile marche de long en large dans son appartement. Son état est proche de l’ébriété absolue. Elle titube et trébuche. Se cogne et rigole. Une joie est parfois si forte que ses effets peuvent être assimilés à ceux d’un produit illicite. Les limites n’existent plus et la réalité prend des formes extravagantes ; une sensation d’immortalité saisit et décuple les sensations. Cécile est amoureuse. Grave. Amoureuse pour la première fois. D’une femme qui à l’âge d’être sa mère. Et alors ? Où est le problème si ce n’est dans votre tête ? Incapable de retourner sous sa couette, elle opte pour un bain parfumé. Aujourd’hui elle est en congé, et elle va prendre soin d’elle. Savouré jusqu’à la dernière miette les mots susurrés par Michèle dans son oreille. Elles se sont donné rendez-vous demain au bar, à l’heure du déjeuner. L’impatience la grignote déjà ; l’amour crée aussi ce vide parfois viscéral. Insupportable. Violent. Tout dans l’autre peut devenir source de manque ; même les défauts les plus imbuvables.

Michèle est resplendissante ; elle déambule dans les rues de Figeac et s’émerveille d’un rien. Le soleil arrose déjà les toits et certains de ses rayons plus téméraires coulent en cascade dans les ruelles les plus étriquées. Le printemps promet d’être plaisant. Et quant à elle, la deuxième partie de sa vie s’annonce bien plus excitante que la première. Elle est étourdie  et divague, dégustant avec gourmandise le suave coulis des rêves qui se métamorphosent. Le passage à l’acte est comme un cran d’arrêt que l’on dégaine. La lame déchire les peurs, trifouille et met en miettes les résistances. La concrétisation d’un projet ne peut se faire sans un duel de cet acabit. Michèle le découvre ; elle se sent comme un légionnaire grisé par le triomphe de son premier corps à corps ; ceux à venir ne l’effraie plus. Elle presse la cadence de ses pas. Il est temps d’avoir une sérieuse conversation avec Gérôme. Tout en ordonnant ses idées,  elle traverse le boulevard. Déterminée. Prête à se moquer de la réaction de son mari, cet homme fatigué  et si prévisible.

Cécile se couche tôt. Demain, elle fait l’ouverture du bar à sept heures sonnantes, les habitués ne tolèrent aucun retard bien que leur journée soit comparable à un vaste néant. Des alcooliques pour la plupart qui après, une tasse de café, ingurgite le premier ballon de rouge. Elle s’endort un peu agacée de ne pas avoir eu de réponse aux quelques sms envoyés à Michèle. Je ne peux pas lui en vouloir, cela doit être un tsunami chez elle.

A sept heures et une minute Gustave et Raymond poussent la porte du bar « Au bon lotois », ils saluent la princesse de Galles, surnom qu’ils aiment gueuler à toute berzingue quand le vin détend le manque et tait les tremblements. Cécile après leur avoir servi une tasse de café bien serré, s’empare de La Dépêche du Midi ; elle feuillette, distraite, regardant l’horloge avec impatience. Raymond réclame déjà sa pitance, elle lui sert machinalement son verre, sans vérifier la justesse de ses gestes. Un article lui saute aux yeux. « Tragédie en plein centre de Figeac, hier à 10h05, une femme, Michèle Lavergne, âgée de 52 ans a été renversée par un camion sur le boulevard du Colonel Teulié. La violence du choc a été telle que le corps de la malheureuse a été projeté à 15 mètres du point de l’impact. Elle est morte sur le coup… ». Raymond roumègue,  la princesse de Galles estomaquée continue à verser le contenu de la bouteille, le rouge se répand sur le comptoir et mouille son chemisier. De rien.

Frédéric Bargeon

Publicités

Une réflexion sur “Cinquième nouvelle du recueil « D’un instant à l’autre », « De rien »

  1. On ne s’attend pas à ce drame! Belle histoire d’amour…peu importe les partenaires…une histoire d’amour…reste une histoire d’amour!!! Tu as encore su accrocher tes lecteurs! Félicitations, Fred!

Laisser un commentaire

Entrez vos coordonnées ci-dessous ou cliquez sur une icône pour vous connecter:

Logo WordPress.com

Vous commentez à l'aide de votre compte WordPress.com. Déconnexion / Changer )

Image Twitter

Vous commentez à l'aide de votre compte Twitter. Déconnexion / Changer )

Photo Facebook

Vous commentez à l'aide de votre compte Facebook. Déconnexion / Changer )

Photo Google+

Vous commentez à l'aide de votre compte Google+. Déconnexion / Changer )

Connexion à %s