Quatrième nouvelle du recueil « D’un instant à l’autre », « Je sais »


Je sais

 

Perspectives en aiguilles, Bassin d'Arcachon, FredBargeoN

Perspectives en aiguilles, Bassin d’Arcachon, FredBargeoN

Ils sont dans le jardin, le soleil est haut dans le ciel. Il cogne si violemment que maman les appelle du haut de la terrasse ; ils sont absorbés, ils ne se rendent pas compte que les casquettes glissent de leur tignasse dégoulinante de sueur pour finir leur chute dans  l’herbe jaune et poussiéreuse ; et ils y marchent dessus. Maman ne supporte pas. Elle est maniaque. Ils courent et se chamaillent pour de faux, inventent des histoires abracadabrantes. Les heures se comptent en années, les grands pins sont des reines ou des elfes géants, des monstres effrayants ou des châteaux forts. Ils n’entendent pas la voix de leur mère, à présent excédée, qui ordonne de remettre les casquettes ; ils ne comprennent pas le sens du mot insolation et la crème solaire enduite régulièrement sur leur corps les agace ; ça pègue et ça pue. Ils sont en maillot de bain libres, complices, sauvages. Les adultes se plaignent et s’inquiètent d’une pluie qui ne vient plus mouiller la terre et rafraîchir leurs humeurs. Ils sont à cran quand eux sont en liesse. Maintenant, papa gronde, son timbre de voix rugit ; l’effet est immédiat. Ils se tétanisent et stoppent leurs aventures au fond du jardin. Papa est imprévisible, ses poings peuvent partir parfois si forts que les coups du soleil sont en comparaison des caresses. Alors, ils ne mouftent pas, se donnent la main et en trainant des pieds, ils se dirigent vers la terrasse. Pas trop vite. Peut-être que si on met une heure à arriver, papa ne sera plus en colère. Mais c’est lui qui, à grandes enjambées, va à leur rencontre. Il est furibond. Ils se serrent l’un contre l’autre. J’ai peur. Les yeux de papa sont ceux des mauvais jours. Des très mauvais jours. Durs. Noirs. Enormes. Son frère s’arrête, comme ils sont accrochés l’un à l’autre elle s’arrête aussi. L’union fait la force ou dans leur situation divise le nombre de coups par deux. Courons, courons, vite courons, suis-moi, accroche-toi très fort à ma main. Ça lui a pris comme ça, son impulsivité naturelle, la même qui rend leurs jeux si fantastiques. Son frère est imprévisible. Comme papa. Ils courent sans se lâcher, longtemps, les hurlements paternels sombrent dans le lointain. Essoufflés, une pointe de côté tiraille leur bide bronzé, ils stoppent leur sprint à tue-tête. Leurs pieds sont écorchés, ensanglantés. Elle se met à sangloter. De soif. De faim. De peur. De colère. De douleur. Son frère la prend dans ses bras. Ils sont frêles mais rassurants. Il la dorlote ; lui dit des mots tendres en réprimant les sanglots de rage qui naissent dans sa gorge. Il essaie de réconforter sa petite sœur qu’il aime d’un amour fort presque à en mourir. Il enfouit son visage dans ses cheveux. Lui aussi pleure ; elle sent tomber ses larmes sur son crâne. Ils restent planter là. Terrifiés. Ils ne savent plus vraiment où ils sont. Ils s’agrippent l’un à l’autre comme pour ne pas tomber et couler à pic dans l’étendue de leurs peurs.

Elle se réveille en sursaut. Ruisselante, l’oreiller est trempé. Elle tapote ses yeux, ils sont humides, ses joues aussi. Le réveil indique quatre heures et vingt-deux minutes. Elle n’a plus envie de dormir. Ne veut pas replonger dans  ce souvenir lointain. Qui s’invite dans ses nuits et les agite depuis un mois. Ce rêve, non c’est un cauchemar,  la tourmente. Il revient si souvent. Il s’obstine. Elle enfile ses pantoufles et déambule dans la maison. Dehors, la lune pleine inonde le parc de sa clarté si étrange, révélant de-ci de-là l’opulence de la végétation. Elle explose, luxuriante. Elle se ronge machinalement les ongles. Elle pense à Steeve. A ce qu’il était et qu’il ne sera plus. Jamais. A moins d’un miracle. Elle ricane amèrement. Une vague de colère déferle et laisse une traînée d’écume dans ses intestins. Cette colère aussi tenace que dans son rêve, la pure réalité,  est la conséquence d’un père menaçant, alcoolique et ne s’adressant à ses enfants qu’à travers la lâcheté de la violence. Physique et verbale. Eté dix-neuf cents quatre-vingt. Le rêve n’est qu’une réminiscence de souvenirs intacts. Traumatisants. Leur enfance a basculé ce jour-là, le vingt-huit juillet, la veille des dix ans de Steeve.  Et, leur existence, chacune de nos vies, a sombré dans le torrent de la haine, de l’indifférence feinte et de la pudeur irrationnelle des sentiments. De la vengeance. Chacune de leur vie aurait certainement pu être plus tempérée. Mais ça on ne le saura pas.  Ce jour-là, alors que les vacances estivales battaient la chamade, ils ont expérimenté  l’aigreur du repli sur soi et la tension de la séparation.

Elle se souvient comme si c’était hier. Ils étaient dans la forêt magnifique et exhalant une enivrante odeur de résine. Les pins parasols étaient gigantesques et se ressemblaient tous. Les cigales, par milliers, frottaient leurs ailes. Décor idyllique. Mais, ils n’avaient pas pris garde, dans leur fuite fortuite, de la direction empruntée. Instinct de survie. Steeve du haut de ses dix ans a été téméraire. Courageux. Défiant l’autorité du père. Et ce courage il le paiera quelques heures plus tard ; peut-être s’en doutait-il et lui avait-il fait croire qu’ils étaient réellement perdus. Jusqu’au bout, il a été inoubliable pour elle, cherchant à tout bout de champ de son imaginaire des histoires rigolotes. Pour qu’elle oublie la gravité de cette journée. Quand ils rentrèrent quelques heures plus tard, le soleil était déjà derrière la cime des arbres et leurs parents attendaient sur la terrasse, droits comme des i ; on aurait cru des gardes chiourmes.

Tout est allé ensuite extrêmement vite. Ils n’avaient plus aucune force, ils étaient assoiffés et les pieds truffés de plaies. Il a été facile pour le père de les cueillir comme des fruits mûrs dès les premières marches de la terrasse. Ses yeux étaient encore plus sombres, même en fouillant dans leur mémoire ils n’avaient jamais vu une telle folie transpirée ainsi chez leur père. La première des choses qu’il a entreprise a été de les séparer. Brutalement. Comme la foudre et le tonnerre qui s’abattent sans crier gare, les coups ont été d’une intensité et d’un nombre incalculables. La maison de campagne étant isolée, il a pu s’en donner à cœur joie et s’acharner. Steeve a fini par perdre connaissance, quant à Laura, elle en a reçu suffisamment pour rester alitée durant une semaine en gémissant de douleur à chacun de ses mouvements. Il a été corrigé pour son insolence et elle, pour sa complicité. Injuste. Définitivement injuste, nous n’étions que des enfants.  Steeve a été hospitalisé le soir même. Et des gendarmes ont sonné à la porte le lendemain matin. Laura a été également hospitalisée. Une procédure judiciaire a imposé un placement d’urgence. Steeve et Laura n’ont pas été placés dans les mêmes familles d’accueil. Et se sont rarement recroisés depuis ce jour, le vingt-huit juillet dix-neuf cents quatre-vingt.

Laura ouvre la porte-fenêtre du salon et marche dans la pelouse. Elle a besoin de pulvériser la boule de chagrin grosse comme un melon qui empêche l’air de passer. Elle regarde la lune ronde et magnétique. Elle n’en veut plus à son père, mort depuis des années. Elle refuse de voir sa mère n’arrivant toujours pas à lui trouver des excuses valables pour ses silences et sa passivité durant leur enfance. Pauvre femme. Bien qu’elle ait aujourd’hui quarante ans, elle juge son comportement écœurant. Impardonnable.

Elle regarde sa maison, déroule son cheminement depuis l’affreux mois de juillet. Elle est relativement fière. Fière de n’avoir pas coulé. Fière d’avoir réussi à trouver la force de se battre, de se projeter. Fière de vivre. Et fière de construire. Même si des automatismes destructeurs ont régulièrement malmené ses  relations sentimentales. Notamment. On a l’histoire que l’on a. Il est difficile de la renier. Laura ne peut être vierge de souffrances. Et les croûtes se craquellent une à une, depuis l’année dernière, ravivant des plaies qu’elle croyait avoir guéries, sincèrement. Un appel téléphonique et tout peut s’effondrer ou au mieux s’effriter.

Elle a tenté de rencontrer son frère, plusieurs tentatives infructueuses ; le souvenir de leur fabuleuse connivence la brûle parfois dans ses périodes de déprime. De solitude filiale. C’est plus fort qu’elle. A chaque fois, ce fut un choc brutal contre un mur de mutisme des plus froids. Quelle est ma faute ? Mon erreur ? Les refus de Steeve répétés, tranchants, maladifs, violents ont eu raison de son opiniâtre besoin. Elle en a chialé des week-ends entiers à formuler un sens, à tricoter une explication plausible. A entrer dans la tête de ce frère adulé. Les yeux de la petite fille s’allume quand il s’agit de lui.

L’été dernier, elle était en pleine préparation d’un déjeuner, recevant quelques amis pour un brunch, la sonnerie du téléphone l’a dérangée. Ses mains souillées de farine et d’œuf malaxaient une pâte brisée. Agacée, l’insistance de l’appel a dézingué sa patience. La voix lui a demandé de confirmer qu’elle était Melle Laura Hascher et a enchainé dans un débit de robotique, votre frère Steeve Hascher a été victime d’un grave accident de la route, il a été transféré en urgence maximale à l’hôpital Raymond Poincaré… la suite elle l’a occultée, elle se souvient d’avoir capté dans un brouillard auditif d’une épaisseur londonienne que sa présence était nécessaire. Indispensable. Bien que le pronostic vital soit engagé.

Depuis, elle se rend à son chevet, trois visites par semaine. Quand de nébuleux raisonnements quasiment superstitieux l’obsèdent et la persuadent d’une imminente amélioration, elle s’y rend tous les jours ; elle est aveuglée et impatiente puis déçue et épuisée devant l’impassible état de son frère. Stationnaire. Elle est délabrée. Son temps libre est aspiré par Steeve, enfin retrouvé, mais dans quel état. Steeve est dans le coma, ses fonctions vitales sont diligentées par un arsenal de machines. Sa passion pour la moto, son impulsivité, sa boulimie de limites à titiller et à braver ont croisé, par inadvertance, une traînée d’huile dans un virage. Très mal placée. Vitesse excessive, engin puissant, pilote au cœur brûlé, un trente tonnes arrivant en face. Scratch terrible. Ejecté à quinze mètres et malgré ça, toujours vivant. Coriace. Une histoire surréaliste. Quelles retrouvailles !

Allongée sur le gazon, elle frissonne. L’air du matin l’a enveloppée d’une fine pellicule de rosée. Ses tergiversations ont grippé son humeur. D’habitude adoucie par le chant des oiseaux, elle y est aujourd’hui hermétique ; elle n’entend même pas leur tintamarre grivois. Cette journée est particulière ; décisive. Elle doit être à dix heures dans le bureau du Professeur Arikh.

A la dernière minute, elle décide de laisser sa voiture à la gare et d’emprunter un train de banlieue. Ses nerfs sont si tendus, à la limite de la déchirure, qu’elle redoute de flancher. Et d’éclater dans le stress des embouteillages. Elle veut éviter toute situation pouvant mettre en péril son émotivité. Et si je n’étais plus convaincue au moment crucial ? Un écran d’informations indique un retard d’environ quinze minutes. Elle ne montera pas dans le train de huit heures et quarante minutes avant neuf heures. Elle ronchonne ; elle ne sera jamais à l’heure. Elle se maudit de ne pas avoir anticipé. Elle aurait dû prendre une chambre d’hôtel à proximité de l’hôpital. Idiote. Ses va-et-vient sur le quai bondé l’irritent au point de s’embrouiller à deux reprises pour des broutilles. Elle fume quatre cigarettes. Elle téléphone au Professeur Arikh. Ne vous inquiétez pas Laura, nous prendrons le temps, concentrez-vous sur l’essentiel.  Le train arrive enfin. Les wagons sont déjà surpeuplés. La foule s’y hisse en poussant des coudes comme si leur vie même en dépendait ; se créer un espace suffisamment respirable est une gageure. La fournaise de cet amas de chairs et de tôles lui donne la nausée. Elle baisse la tête et colle ses narines dans l’étole. Se replier sur elle pour n’être rien qu’avec elle. Dans son odeur ; et dans ses miasmes contradictoires. Eviter les contacts visuels ; ces enchevêtrements de vie qui se chevauchent, se touchent et se foutent des uns des autres lui sont insupportables. Sont-ils conscients d’être en vie ? Se rendent-ils compte que nous allons tous crever ? Que nous sommes tous dans la même galère. Laura bouillonne dans le sens physique du terme. Un violent sentiment d’injustice totalement incongru l’inonde. Fulgurant. L’image de son frère, ce putain de grand gaillard, allongé depuis douze mois comme un concombre asséché, décérébré, qui parfois donne l’illusion de bouger l’index ou une pupille lui donne envie de cravacher tous ces gens, de bourrer de coups de poing leurs corps en vie et pourtant si vides, de griffer leurs sales gueules qui font la tronche, de leur cracher tout le fiel qui dégouline, ici, dans ce train de la banlieue parisienne. Prenez la place de Steeve bordel, il savait vivre lui. Regardez-vous ! Elle crispe ses doigts, tente de maîtriser ses pulsions. Les assauts les plus violents passent. Sa respiration se régule.

A 9h50, elle entre dans le service du Professeur. Elle toque discrètement. Il l’invite à s’installer, sa gentillesse habituelle est saupoudrée d’une douceur gracile. Ses gestes sont affectés d’une émotion à fleur de peau, d’une lenteur apaisante. Comment vous sentez-vous Laura ? Volcanique, perdue, convaincue, fragile, triste, nostalgique. Et soulagée.  Je suis prête. Et vous Professeur ? Je le suis aussi, nous sommes prêts, comme nous en avons déjà longuement parlé, prenez le temps nécessaire et quand vous le déciderez, faites-nous signe. A tout à l’heure.

Elle entre sans bruit dans la chambre de Steeve. Elle ne s’habitue pas à la tuyauterie qui transperce le corps de ce putain de grand gaillard ; mon frangin, comment te sens-tu aujourd’hui ? c’est pas la patate, tu t’en doutes hein, couché dans ce pieu avec des escarres au cul à regarder ce plafond blanc comme un glacier, non vraiment, je m’ennuie, j’en peux plus tellement j’ai envie de danser, de draguer, de me saouler, de gueuler, de jouir, de mâcher, de ressentir, de m’endormir, de sursauter, de suer, de pleurer, de me sentir pisser, de cuisiner, de nager, de péter les plombs, de baiser, de me bagarrer, de… Elle dialogue à une seule voix. Depuis douze mois. Tantôt assise sur le fauteuil, tantôt légère comme une feuille sur son lit. Elle le regarde longuement. Rien a bougé depuis son accident. Il est comme un emballage après le réveillon de Noël, un carton vide laissé dans un coin. L’avenir ? A priori sans révolution, un corps motorisé par des machines. Ce qu’il se passe dans son cerveau ? Etant donné l’ampleur des lésions,  irréversiblement atteint, il y a peu de chance pour qu’il fomente un coup d’état ou prépare un prix Nobel. Alors, elle a osé. Elle a bafouillé, s’est empêtrée dans des élucubrations sans queue ni tête. Le Professeur lui a tendu une perche, franche, directe. Sans jugement. Vous voulez parler d’euthanasie ? Elle a acquiescé un peu honteuse, elle s’est défendue d’être un assassin et de vouloir se débarrasser de Steeve. Bien au contraire. Pour l’amour de son frère. Par respect pour l’individu qu’il était. Ils ont parlé de l’éventualité de la  mort assistée. Longuement. Des heures à partager des points de vue philosophiques, éthiques, sociaux, moraux. Ils sont tombés en accord, une machine qui relaye le corps pour l’ensemble des fonctions vitales est-ce être vivant ? Être un être vivant ? Non. Ils ont programmé la mort. En toute discrétion. Le vingt-neuf juillet deux mille quatorze, aujourd’hui. Quarante-quatre ans. Sur la boîte : 1970-2014.

Elle lui caresse le visage sobrement pour s’imprégner de sa peau. S’allonge à côté de lui. Et dans le creux de son oreille chuchote. Elle se dresse sur son coude, prend sa tête qu’elle pose contre sa poitrine, elle le dorlote. Elle lui raconte des histoires rigolotes, des histoires qu’ils auraient pu partager s’ils n’avaient pas été séparés. Elle ne réprime pas les sanglots qui se déversent en trombe et tombent sur le crâne de Steeve. La tristesse si longtemps contenue, l’amour fraternel si longtemps réprimé.

Je sais.

Frédéric Bargeon

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