Deuxième nouvelle du recueil « D’un instant à l’autre » : « Il est 7h52 »


Il est 7h52

 

Reflet

Reflet

Il s’est couché tôt. Trop tôt. La veille, après un dîner frugal, il s’est barricadé dans sa chambre. Sa mère, une quadragénaire aux hanches chevalines, agile quand il s’agit de beugler, l’a bousculé. Violemment. A tenté de le molester. Brandissant son antique cuillère en bois dégoulinante de sauce, celle qui touille tous ses plats mijotés avec amour et dévotion. Hurlant un il ne sait plus quoi d’injonctions presque vulgaires, elle s’apprêtait à lui administrer un coup magistral entre les omoplates pour faire taire sa juvénile mutinerie quand, dans un fracas de chaise, il a quitté la table familiale. Hors de question de perturber le cérémonial du dîner ;  il était dans l’obligation, sans dérogation possible, de finir son assiette de navarin de veau. Bien se nourrir à son âge est devenu l’obsession hystérique de sa lourde mère depuis que la balance électronique indique un déficit pondéral, annonciateur d’une anorexie. Selon elle. Information certainement piochée et certifiée conforme dans une revue féminine ; ces hebdomadaires infâmes qui fidélisent leurs lectrices-mères en les abreuvant d’articles sur l’inquiétant pourcentage de jeunes borderline, amalgamant crise d’adolescence et délinquance. Témoignages à l’appui. Stratégie émotionnellement racoleuse. Et juteuse.

 Toujours est-il que sa mère, convaincue de la provocation de son fils aîné, s’acharne à le gaver de bonnes chairs. Dessein honorable mais totalement à côté de la plaque qui provoque des conflits à n’en plus finir ; il n’est ni provocateur ni délinquant. Tracasseries excessives d’une femme-mère, méditerranéenne de surcroît, pour laquelle les frontières du monde ne dépassent pas les murs de sa cuisine et ses copines du quartier. Par intermittence, entre deux casseroles, un journal télévisé lui ouvre quelques meurtrières sur le château-fort-monde. Actualités guère objectives et souvent déformées. Mais ça, elle ne s’en rend pas compte. Ou peut-être qu’elle n’a pas envie de voir.

Barricadé dans sa chambre, Karim, s’est jeté sur son lecteur mp3. Le casque calé sur les oreilles, il a poussé le volume. Au maximum. Faisant taire, enfin, le tremblement inquiétant des poings maternels, un chapelet de chocs rugueux égrenés sur la porte bien trop frêle pour supporter un tel assaut de suppliques. Il connaît l’émotivité excessive de sa mère ; elle est incapable d’exprimer autrement que par l’agressivité le fond de sa pensée. Les mots arrivent par paquet dans sa gorge et s’étranglent avant même qu’elle ne puisse les ordonner en des phrases intelligibles. Alors, elle expulse. Des cris. Des secousses. Plus rarement, un amalgame de hurlements et de gémissements. Une véritable torture. Malgré l’habitude, Karim ne supporte plus cet étalage ; il ne se doute pas qu’elle non plus ne se supporte plus. Déteste sa fragilité maladive ; son handicap des mots comme elle le nomme, en chialant seule, le matin quand tout le monde dort encore. Ses larmes glissant dans sa tasse de café noir.

Il a seize ans. A cet âge-là, Karim est plus préoccupé par ses bouleversements intérieurs, ouragan relationnel et psychique qu’à déchiffrer et tolérer les défauts des adultes. En ce moment, il est embarrassé. Tourneboulé. Une jeune fille de sa classe, Clara, qu’il regarde croit-il avec discrétion, sans cesse, l’obsède. Chaque jour un peu plus. Le matin, il est en ébullition dès qu’il monte dans le bus. Son cœur trépigne, irradiant son visage d’une chaleur intempestive, celle des étés caniculaires ; il se sent ridicule et pourtant il ne peut contenir la riposte de son corps vis-à-vis de son impatience. Graduelle. Encore cinq arrêts. Transpirer à l’idée de la voir. Encore quatre arrêts, les lycéens toujours plus nombreux, s’entassent ; Karim sent la sueur s’accumuler sous ses aisselles ombrées de poils fins. Encore trois arrêts. La chercher dans la foule. Les gouttes de sueur glissent sur sa peau caramel, mouillent sa chemise. Je pue. Encore deux arrêts. Son cœur va exploser, ses mains sont moites. Il peut la discerner, elle lui tourne le dos, sa chevelure douce ondule. Il enrage. Elle se marre avec des gars qu’il ne connaît pas vraiment. Toujours la même bande dont il est exclu. Connards. Plus qu’un arrêt. Il brûle. Tacle un copain qui vient de lui écraser le pied. Involontairement. Il est sur les nerfs. Fragile. Bambin dans son blouson neuf. Sa conviction de déclarer sa flamme à Clara s’éteint dès qu’il sort du bus. Il est trop timide. Où est-ce la maladresse des premières amours ? Il tente de retrouver un parfum de virilité. Feinte. Vaine tentative pour dissimuler ses émois.

Il s’est couché en placardant le visage de Clara sur tous les murs de sa chambre ; fantôme-femme au corps si attirant. Ressassant ses sentiments frustrés. S’indignant de son incapacité à faire le premier pas. Les cris de sa mère résonnaient dans sa tête. Encore. Une boule de sanglots coincés dans ses entrailles ballonnait son estomac. Le cœur était lourd ; et la perspective de l’existence bien désagréable.  Il a gigoté et cherché le sommeil une bonne partie de la nuit. Quand son portable sonne à six heures et trente minutes, il n’a dormi que deux heures.

S’extirper de la couette est une épreuve. Un arrachement comparable à un accouchement. La douce et anesthésiante chaleur du lit le protège des abîmes extérieurs. En vrac et sans logique apparente, l’éducation nationale, les engueulades parentales, la nuit, l’automne, sa petite sœur, le jour, son copain Léo, Clara et sa bande de morveux, la cuisine huileuse de sa mère, le couscous de la cantine, les pulsions, la mort, la vie. Il a maugréé. Râlé. Soufflé. Vie de merde. Le souvenir d’un exposé de français le fait surgir de son lit comme un toqué. Karim est un élève studieux, identifié par la communauté professorale comme frôlant l’excellence. A un demi-point près. Tatillonne conclusion. Qui ne le décourage en aucun cas. Il est ambitieux quand il s’agit de son avenir professionnel. Hors de question de moisir dans ce quartier. Un bol de chocolat exhalant la bonhomie de l’enfance fume sur la table de la cuisine ; trois tartines surchargées de beurre l’encercle, sentinelles de la toquade maternelle, faire bouffer ce gamin maigre comme une vis, coûte que coûte. Malgré son humeur aussi noire que l’encre, il sourit. Timidement. Et s’attable, la pupille brillant d’un éclat de félicité. De nostalgie aussi ; élan de tendresse pour sa mère dont il est si éloigné. Avec laquelle il ne communique plus depuis des mois. Il mange les trois tartines, boit son lait chocolaté. Presque joyeusement. Jusqu’à la dernière goutte. Il se sent ragaillardi, son nœud à l’estomac s’est disloqué comme par magie. Il s’empresse d’aller se doucher et s’apprêter ; aujourd’hui, il ne prendra pas le bus, il a envie de marcher ; il a besoin de respirer l’air à grandes bouffées et de le laisser emplir ses poumons ; il veut en emmagasiner, à chaque foulée le rapprochant du lycée, un maximum, ventiler ses esprits et aérer son cœur afin, espère-t-il,  de saisir à la volée la bravoure qui lui tourne le dos depuis des semaines, cet aplomb viril des individus conscients de leur faculté spontanée et naturelle à atteindre leur objectif. Aujourd’hui, il doit aborder Clara avec franchise. C’est vital. Et l’intimer de l’écouter. Quelques minutes. Pas plus. Il en est capable. Il le sait. Merde, je ne suis pas une mauviette. Lui proposer de faire quelques pas, là-bas, dans ce coin de la cour, où les arbres et les haies s’organisent en table ronde, pour n’être aperçus de quiconque et se lancer. Sans marmonner. Ni  bégayer. Epancher son cœur sans excès. Etre sobre et concis. C’est simple de demander à une fille magnifique de sortir ensemble se rassure-t-il, à voix basse, en frictionnant son torse devant le miroir de la salle de bain. Il n’en est pas vraiment convaincu. C’est une chance, je n’ai pas de vilain bouton blanc sur la gueule.

Il est sept heures et dix minutes. Il enfile ses baskets. File se parfumer. Jette un dernier coup d’œil à sa silhouette. Il se trouve mignon. Sincèrement. Une vague de satisfaction remplit son égo, il est émoustillé. Dans le vestibule, sa mère  range le meuble à chaussures, un prétexte quotidien pour croiser son fils et l’admirer. Avec gaucherie, elle se tourne vers lui, l’étreint sans un mot, un geste d’une tendresse infinie. Sans ajouter une de ses recommandations habituelles, elle le regarde droit dans les yeux. Avec sobriété et intensité. Je m’excuse pour hier soir, je suis allée trop loin. Il ne lui connaissait pas cette capacité à murmurer et non à gueuler. Sa colonne vertébrale frémit comme celle d’un chat sous la caresse affectueuse d’une main qui chaoupine sa fourrure. Il est incapable de répondre. Eberlué, il descend les escaliers de la tour. Oubliant presque l’épreuve sentimentale qui l’attend au bout du chemin de l’école.

Il se sent tout chose dans l’air frisquet du matin. La vie est maligne. Tu penses être né sous le signe raté ascendant vaurien et soudain tu te retrouves posé sur un piédestal. Il se met à siffloter un refrain imaginaire. Karim pense à Clara. Il est gorgé d’entrain. Il imagine le dénouement ; scénarise jusque dans les moindres détails le court métrage de sa première fois. Dans moins d’une heure, elle sera là, si proche, souriante à l’écoute de ses confidences maladroitement exprimées, lui, tremblera dans toute son échine, les mains prêtes à saisir son visage empourpré d’émotions. Leurs lèvres se rapprocheront, au ralenti, avant de se frôler, de se coller et de s’entrouvrir ; leurs langues feront connaissance. Un baiser inoubliable. Et savoureux. Il  ressent une fièvre incontrôlable et puissante dans son entrejambe. Il est excité comme un jeune premier. Espoirs érotiques d’un jeune puceau qui entrevoit, enfin, l’opportunité de vivre ses fantasmes lubriques maintes fois ressassés dans ses séances discrètes de masturbation solitaire. Il accélère machinalement la cadence de ses pas.

Une pression l’entrave dans sa démarche guillerette. Violemment. Comme un gnon asséné au niveau de la clavicule. Il sursaute. Crie et se dégage dans un balancement de hanche. Se cogne contre le rétroviseur d’une voiture. Aïe, putain c’est quoi ce délire ? Il est sur le point de bondir, réflexe animal, et de charger en direction du danger. Il regarde devant lui ; il n’y a rien. Pas un chat. La petite rue bordée de pavillons tristounets ne laisse entrevoir qu’un bataillon de volets clos et quelques fantomatiques rosiers derrière des clôtures bien rangées. C’est samedi matin, le jour ne s’est pas encore hissé suffisamment haut pour envelopper la nuit de ses tentacules solaires et éclairer le ciel. Il perçoit un râle. Si léger qu’il tourne sa tête dans tous les sens, il n’arrive pas à déterminer la provenance des gémissements. Il avance et bute contre une masse. Flasque. Il sursaute à nouveau. Baisse son regard et découvre un corps avachi. Face contre trottoir.

Il est étourdi par ce qu’il découvre. Il ne comprend pas ; n’arrive pas à dérouler les fils dans une logique sensée. Il n’imprime pas la consistance de la réalité. Crue. Si soudaine. Il recule. Le râle de l’homme devient plus clair. Plus précis. C’est un râle de douleur. Un râle de peur et de souffrance. Un râle que Karim n’a jamais entendu. Un râle qui, tout à coup, le fait flipper. Il lui prend l’envie de courir ; de quitter cette scène, dans l’urgence. Courir dans n’importe quelle direction. Pour fuir une coïncidence dans laquelle il n’aurait jamais dû se trouver ; il en est certain. Il a peur. Il recule. Encore. Il veut s’éloigner de ce corps qui, il  le voit bien, tremble. Ce corps gras qui pourrait être celui de son père. Petit et trapu. Allongé, là, dans une lumière blafarde, entre chien et loup, où tout n’est que formes évanescentes. Deux secondes avant, il bandait dans un état d’allégresse et maintenant il frissonne, envahi par une impression de solitude pesante qu’il n’a jamais vécue, dans une rue froide en compagnie d’un corps  projeté d’il ne sait où. Son estomac grince. Une barre de fer a élu domicile dans ses intestins. Il a mal. Il jette des regards. Partout. Tel un oiseau craintif picorant sur un sol gelé quelques graines offertes en hiver, guettant le danger imminent, évident. Incontournable. Il est seul.

Sa respiration hoquette. Lui vient en tête une effroyable croyance. Ils vont tous imaginer que j’ai agressé le vieux que j’ai voulu lui voler de la tune que je ne suis qu’un vaurien de plus un arabe qui vient confirmer la règle voleur et violent. Monsieur monsieur je ne vous ai pas agressé hein monsieur dites-leur que je ne vous ai pas touché que je marchais tranquille en pensant à Clara. Monsieur ! L’absence de réponse le sort de sa torpeur. L’idée de déguerpir le taraude encore. Le râle de l’homme s’intensifie. Pénètre dans les oreilles de l’adolescent. Il est saisi par l’étrangeté de cette vibration. Un appel à l’aide, peut-être ? Il n’a pas l’expérience nécessaire pour capter la tessiture d’une telle supplication. Ce que cela signifie et ce que cela implique. Un pincement au cœur lui arrache un spasme sans larme ; il éprouve la pression des bras de sa mère qui, sur le pas de la porte, lui a rappelé l’intensité de son amour, sa fierté de l’avoir comme fils. Elle n’accepterait certainement pas qu’il soit lâche. Il n’a pas été éduqué ainsi. Dans une profonde inspiration, remplissant ses poumons d’oxygène frais, il se rapproche de l’homme. Et s’agenouille. Avec délicatesse. Sa main frôle l’épaisse tignasse blonde. Glisse en direction de son épaule. Et dans un geste un peu trop nerveux, il se décide, enfin, à retourner le corps. La tête de l’homme se renverse d’un coup sec, le libérant simultanément du caillou qui lui écorchait le front et de l’odeur d’urine qui farcissait ses narines. Karim regarde ce visage inconnu. Fasciné. Une moustache discrète et bien coupée, des traits d’une finesse presque féminine, un nez en trompette, et du sang partout. Il regarde. Hypnotisé. Le sang rampe sur la peau, un entrelacs étrange de lignes et de courbes qui se chevauchent dans une chorégraphie engourdie. Il croirait voir des hiéroglyphes d’un rouge sombre. Si profond ; si beau.

Il tressaille en remarquant les lèvres remuer. Il se fige devant le regard intense de l’homme. Des yeux qui supplient. Implorent quelque chose mais quoi ? Un regard puissant, capable de lire en l’autre, de passer au travers. Un regard qui happe Karim. Totalement. Comme dans un état second, il plonge ses yeux dans les yeux bleus de l’homme. Et se laisse guider non comme un automate mais comme le ferait quelqu’un qui ne réfléchit plus, n’écoutant que l’écho de son cœur. Réagissant à ce qu’il a dans les tripes. Il essuie la bouche ensanglantée avec la manche de son blouson  neuf, approche son oreille. Le souffle léger de l’homme coule dans son tympan. Ce qu’il prenait pour un râle sont des mots. Il caresse sa joue brûlante pour l’inciter à répéter. Malgré l’effort. Et colle presque son lobe, les lèvres le caresse par intermittence, il veut entendre. Je…entr…d…mo..ir Maaarc..dit..à…m…fils… Il attend la suite qui ne vient pas. Karim frissonne. Il relève avec délicatesse la tête, l’oreille encore bourdonnante. S’assied à même le sol. Les yeux de Marc semblent sourire, si sereins. Dans un sursaut de rage, l’adolescent s’accroupit et, dans ce qui doit être un souvenir pioché dans une série télévisée dont il est friand, saisit entre ses doigts la bouche de l’homme gisant, inspire le plus d’air possible ; pose la sienne sur ses lèvres et souffle. Souffle. Souffle. Jusqu’à s’en étourdir. Il recommence plusieurs fois. Ou l’imagine-t-il ainsi. Epuisé. Il lève la tête vers le ciel. Retrouve une respiration normale. Et va se plonger dans les pupilles bleues. Elles sont vides. Sans l’éclat qui l’avait tant hypnotisé. Machinalement, sa main serre la main de Marc. Elle aussi semble vide. Glaciale. Il comprend. Il se relève d’un bond. Il est mort. Je suis à côté d’un cadavre.

Il fait encore nuit. Il est sept heures et cinquante-deux minutes. La rue est toujours silencieuse. Il poursuit son chemin en direction du lycée. Des larmes coulent et glissent dans son cou, chaudes. Stimulantes. Neuves.

Frédéric Bargeon

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Une réflexion sur “Deuxième nouvelle du recueil « D’un instant à l’autre » : « Il est 7h52 »

  1. Tu as la facilité de nous transporter d’une querelle mère-ado, passer sur une attirance de garçon à fille et finir sur la mort! C’est surprenant!
    Tu as un talent fou dans l’écriture!!
    Félicitations!

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