Dérive alimentaire de nos sociétés…Don Delillo, un romancier américain acerbe


Univers romanesque étrange, taillant en pièces les fondements de notre société de consommations, où les uns « enculent » les autres dans un manège frénétique de gains. Et d’orgueils foireux. Et tout ça épluché avec une plume acerbe ; déroutante. Parfois sibylline. Une fois que la clé du monde étrange de Don Delillo a trouvé une serrure dans le cerveau du lecteur, une griserie digne d’un apéro bien arrosé inonde le corps. Et quels sarcasmes !

"Pieds en rébellion" de la série "Banalités" http://poesiesvisuellesfredb.wordpress.com/2014/01/26/banalites/, FredBargeoN

« Pieds en rébellion » de la série « Banalités »
http://poesiesvisuellesfredb.wordpress.com/2014/01/26/banalites/, FredBargeoN

Extrait (pages 198-199, « Great Jones street » de Don Delillo, éditions Babel) : « Je plongeai dans l’eau bouillante l’informe sachet en plastique contenant des morceaux de bœuf et de nouilles surgelés. Je le regardai glisser le long de la paroi de la casserole tandis que l’eau s’immobilisait un moment avant de remettre à bouillonner de plus belle. Aucune pendule ne marchait, pas moyen de mesurer les quatorze minutes décrétées nécessaires pour la décongélation et la régénération de la saveur. Je comptai sept fois jusqu’à soixante, puis multipliai par deux et ressortis le sachet, que j’ouvris avec des ciseaux à ongles rouillés dénichés dans une canette de bière, une lame dans chaque incision triangulaire. J’attendis que le parfum longtemps assoupi du goulasch s’annonce à mon nez, le fumet de la viande des bergers, mais l’air ne renvoyait guère qu’une fade odeur de carotte. Vidant le contenu dans un bol à cornflakes, je me mis à manger, sans regarder la nourriture, au rythme d’une mastication mécanique. En fait, je m’efforçais de fermer tous mes sens à cette lugubre expérience. Des bœufs trahis, entassés dans des sachets. Une chair auguste infectée de conservateurs malfaisants. Je me mangeais moi-même : leçons sur les effets de l’auto cannibalisme. Je tentai d’effacer de mes lèvres le souvenir de ce goût au moyen d’une serviette en papier double épaisseur, bordée d’un motif floral. Puis je me levai pour répondre au téléphone, glacé par le contact de l’écouteur. »

Expérience vécue au moins une fois dans une vie !

Frédéric Bargeon

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