Le pathos le traquenard de la foi


Robert Menasse est un romancier et essayiste autrichien. Il y a environ deux ans, j’ai lu une interview de ce dernier dans « Courrier international ». Ses propos, son humour, son érudition m’ont ému. J’ai noté dans un calepin ses références bibliographiques. Dans une pulsion de lecture qui peut accaparer mon esprit par moments, j’ai redécouvert écrit au milieu d’un fatras d’informations Robert Menasse. Librairie. Commande. Attente. Découverte fébrile. Lecture avide. Laissez vous surprendre !

Je vous recommande la trilogie (chaque roman peut être lu dans le désordre) : La pitoyable histoire de Léo Sanger, Machine arrière et le dernier Chassés de l’enfer dont est tiré ce long extrait. Cet auteur a un don étonnant : celui d’interroger les violences de l’humanité à travers des personnages extrêmement obstinés. Réflexions philosophiques et trépidations romanesques forment un subtil amalgame dans l’ensemble des romans de cet auteur autrichien.

Exposition consacrée à Gaël Davrinche, Espace écureuil Fondation pour l'art contemporain, Toulouse, du 13 septembre au 2 novembre 2013

Exposition consacrée à Gaël Davrinche, Espace écureuil Fondation pour l’art contemporain, Toulouse, du 13 septembre au 2 novembre 2013

L’extrait ci-dessous (page 218 « Chassés de l’enfer » aux éditions Verdier) se situe au temps de l’Inquisition espagnole puis portugaise. Esther, une sœur parle à son jeune frère Manoel surnommé Mané, après 3 années de séparation où chacun a intégré de force  un couvent et un monastère afin de recevoir une éducation chrétienne. Ils sont juifs. Il se retrouve à Lisbonne car leurs parents, finalement n’ont pas été brûlés vifs. Réflexion pertinente sur la foi, ici chrétienne, mais qui concerne tous les aveuglements extrémistes de l’ensemble des dogmes religieux. Quels qu’ils soient.

« Le pathos est le sentiment de ceux qui ne ressentent rien, l’extase sacrée des contempteurs de la vie, avait-elle dit quand Mané, en larmes, l’assurait d’un amour qu’il n’éprouvait pas, parce que cette femme lui était si étrangère qu’il ne pouvait trouver l’amour auprès d’elle ; mais cet amour devait exister, être évoqué, invoqué, non seulement parce qu’ils étaient du même sang, mais en raison aussi de leur expérience vécue en commun à l’époque, au cimetière, à la veille de leur séparation, à la fin de leur première vie. Arrête ! avait-elle dit. Qu’est-ce que ça veut dire  »puissance céleste » ? Pourquoi parles-tu avec tant d’emphase ? Ecoute ! Tu es assez grand pour le comprendre, et même si tu ne l’étais pas assez, il faudrait tout de même que tu le comprennes à présent : nous ne sommes pas des chrétiens ! Les chrétiens, dit-elle, prennent tout à la lettre, c’est bien là le problème avec eux. Quand ils lisent que les gens qui ne croient pas au Christ sont comme des branches sèches que l’on brûle, alors ils brûlent les gens comme du bois sec. Quand on prend tout au mot, même si ça mène à des conséquences pareilles, c’est vraiment qu’on manque tout à fait de sentiments. Aussi leur faut-il d’autres sentiments. Un succédané. C’est ça, le pathos. C’est le sentiment chrétien. En quelque sorte le beau firmament qui surplombe le monde où l’on prend tout au pied de la lettre. Sans intuition ni perception de l’humain. Croire en Dieu, à ce qu’il y a de beau dans la création, croire tout simplement à la force créatrice, croire en soi-même en tant qu’être humain, tout en brûlant d’autres humains, en les anéantissant, éprouver des sentiments profonds sans avoir la moindre pitié – seul le peut celui qui ne croit qu’à la lettre et qui a appris à s’en tenir à elle. Aie de l’amour pour ceci ! Sim, Senhor ! Prends cela en haine ! Sim, Senhor ! Ici, il y a écrit ceci, et là il y a écrit cela ! Et toujours la réponse doit être oui ! C’est idiot. Personne n’a le droit d’obéir, si la lettre est source de crimes. Seuls ces gens-là parlent de puissance céleste quand ils parlent de l’amour, parce qu’ils peuvent continuer à commettre des crimes sur terre. »

Frédéric Bargeon

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