Tu as le droit, ils ont le droit, nous avons le droit


Tu as trébuché. Encore une fois. Que faisais-tu en cette nuit de solitude ? Solitude un mot que tu connais par coeur. Un mot qui te colle à la peau. Peau fripée. Peau desséchée. Ultime mue d’une déchéance physique inéluctable. Elle enveloppe ton corps chétif devenu grincheux. Caprices du temps. Des décennies de labeur, de joies, de colères, de peurs, de rêves. Inassouvis rêves. « J’ai raté ma vie » m’avais-tu affirmé un jour de confidences ? Des confidences que je suis venu arracher à ta pudeur maladive. Je suis allé les chercher tes mots pour savoir du haut de ton grand âge le regard que tu posais sur ta vie. Ta longue vie. Une vie qui m’est, finalement, inconnue. Abstraite. Espagnole. Brune encore. Ou presque. Le blanc s’est propagé dans ta chevelure sombre. Sans vraiment s’imposer. Suffisamment tout de même pour que le monde extérieur sache que tu es vieille. Une vieille. Le mot hante les cauchemars d’une société obsédée par l’immortalité de la jeunesse. Notre société. La tienne. La mienne. La leur. Foutaises. Ta vie je ne la connais pas. Un portrait de ton père trône dans la chambre où, de plus en plus rarement, je couchais quand je venais te rendre visite à Montpellier. Cette photo dégage une froideur qui ne m’inspire aucune gratitude. Je suis soulagé de ne pas l’avoir connu. Pourtant tu l’admires. Ou ta façon d’en parler laisse poindre une admiration appuyée. On le devine. On aime souvent nos bourreaux. On croit qu’ils auraient pu faire autrement. Petits arrangements avec la réalité. Pour oublier les coups. Pour s’inventer des géniteurs remplis d’amour. Tu as dû en prendre des coups. Tu as dû en avoir des plaies béantes. Dans ton corps frêle. Dans ton âme paranoïaque. Ta méfiance envers les autres. Pugnace méfiance. Obséquieuse parfois. Ce passé que je ne connais pas à provoquer en toi une incapacité à être toi. Je le sais. Je l’ai compris depuis bien longtemps. Tu es née à une époque où la nécessité de survivre primait sur le bien être. Besogne ingrate. Quelle vie démente ! Tu t’es focalisée sur le devoir et non sur le vouloir. Je le sais et je t’en ai voulu jusqu’à en devenir haineux. Oui haineux face à ton incapacité à aimer. A aimer mal. Bancal amour. Pourtant je sais que tu ne le faisais pas exprès. Tu ne le fais toujours pas exprès. Tu aurais dû naître dans les années 70. Souvent, je me fais cette réflexion totalement désuète et ridicule que tu es née au mauvais endroit au mauvais moment avec les mauvaises personnes. On naît et puis on fait avec. Tu as fait avec. Et ça t’as rendu sèche et exacerbée à la fois. « J’ai raté ma vie » sonne encore dans ma tête. Quel dommage me dis-je à présent. Tes ancêtres et donc les miens t’ont mal aimée. Ou pas aimé du tout. Je ne le saurai jamais. Tu ne pourras plus me le dire. Tu es, à présent, trop loin. Quasiment inaccessible. Et je n’ai pas su m’y intéresser à temps.

Tu as encore trébuché cette nuit de solitude. Que cherchais-tu dans ta chambre en cette nuit de solitude ? Qu’est-ce qui s’est passé dans ta tête en cette nuit de solitude ? Le sais-tu toi même ? Tu as trébuché et tu t’es réveillée en maison de retraite. Quelle épreuve. Ultime. La plus ingrate et violente de ta vie. Pourtant, il semble et c’est certain qu’aucune autre alternative ne soit possible. C’est aussi et surtout ça vieillir au de là des capacités du corps et du cerveau. Bienvenue dans ton mouroir. Dans leur mouroir. Le temps est rythmé par la bouffe. C’est tout. Y a que ça qui fonctionne. Bouffe et tais toi même si tu n’as pas faim. La bouffe c’est le point de départ de la vie. Une entrave à votre vie qui veut filer mais qui ne peux pas filer. On vous interdit de filer à l’anglaise.

Tu as trébuché encore dans cette nuit de solitude et je suis venu te voir là bas chez ceux qui sont dans le SAS de la mort. Vous patientez. Durement. Entre vous. Le monde des vivants s’agite au de là des murs qui vous cachent. Vous êtes presque vivants et tout est fait pour vous faire croire que vous êtes vraiment vivants. Pourtant ces murs et ces rideaux vous dissimulent. Je suis venu te voir. J’ai poussé la porte vitrée. A l’accueil, une jeune dame m’a indiqué le numéro de ta chambre. Non ce n’est pas un hôpital. Encore moins un hôtel. J’ai appuyé sur le bouton de l’ascenseur. J’ai été submergé par les odeurs de la vieillesse. De la vieillesse en sursis. Des odeurs oppressantes. Désagréables. Accentuées par les produits chimiques sésames d’une hygiène assurée. Odeurs qui m’ont mis dans un état nauséeux. J’attendais l’ascenseur impatiemment. Il n’arrivait jamais. Nom de Dieu qu’est ce qu’il fout cet ascenseur. Une vieille dame arpentait le couloir. Elle ânnonait des phrases sans queue ni tête. Elle semblait surtout en détresse. Parce que personne ni elle même ne comprenait le sens de ce débordement verbal envers lequel elle n’avait aucune maîtrise. L’ascenseur arrive. Au 1er étage je cherche ta chambre. Je vois ton identité collée sur une des portes. Je frappe. J’entre. Ta chambre est vide. Je reviens sur mes pas. Je me rends dans les parties communes. Un vaste réfectoire. Non ce n’est pas un lycée. C’est un truc pour vieux décrépits. Il n’y a aucune vie. Statique. Et mort. Je scrute. Mes yeux ne voient que des corps avachis. Seuls. Assis. Aucun échange. Chacun est seul, assis. Attablé avec sa solitude. Et son attente. Attente de la mort. Elle viendra quand ?

Et je te vois. Je suis saisi. Profondément saisi. Je te connais suffisamment pour lire ce que je vois. Tu ne m’as pas aperçu. Tu es loin. Je ne sais où mais tu es loin. Tes cernes sont noires. Un noir à la Soulage Pierre. Mais le noir de tes cernes n’a pas de lumière. Tes cernes m’indiquent ta détresse. Ta tristesse. J’ose affirmer même ton désespoir. Ton incompréhension d’être, là, au milieu de ces vieux tous plus dégingandés les uns que les autres. Tu es repliée sur toi même. Petit corps frêle. Tes formes féminines se sont gommées depuis quelques temps déjà. J’ai eu mal au cœur. Instantanément. Je me suis approché avec un sourire. Je l’ai senti poindre. Rempli de tendresse. Un besoin spontané de t’offrir un peu de clarté dans ce réfectoire puant le pourrissement. Arrivé devant toi j’ai susurré quelques mots. Tu as levé ta tête. Lourde. Un effort. Tes yeux étaient vides. Tes cernes encore plus noires de près. J’ai compris que tu ne savais pas qui était cet homme qui venait t’importuner dans ton dépit. « Tu ne me reconnais pas ?  » Non qui êtes vous ? « C’est Frédéric ! »  Un sésame patronymique qui, soudain, t’as fait presque pétiller les yeux. Ils se sont mis à rougir et picoter. Tes cernes se sont ourlées de rouge aussi. Tu étais en émoi. Une sensation qui a revigoré ton corps et ton esprit. Une surprise car tu ne savais pas que je viendrai te voir. Quel amour brillait dans tes yeux ! Quelle joie retrouvée ! Et de me dire immédiatement « Je ne pourrai pas tenir ici, je ne me sens pas bien  » « Je ne peux pas« . As-tu-répété sans cesse en cherchant ma main. Tu as tenu ma main durant tout le temps où je suis resté dans ce réfectoire. Tu t’es accrochée à ma main avec vigueur. Espoir. Intensité. Peur. Ma main comme une bouée pour fuir ce réfectoire. Se connecter à autre chose que ce mouroir. Je t’ai laissé t’accrocher à main. Nous avons parlé. Peu. Nous étions contents de nous voir. Toi et moi. Et je t’ai écouté m’exprimer ton dessein. Revenir chez toi comme un refrain. Un idéal. Une illusion. Pour faire la nique au vieillissement et aux handicaps qu’il trimballe. Ton envie de rentrer chez toi est le seul lien qui te maintient en vie. Je t’ai ouvertement dit qu’il était fort peu probable que tu revois le chemin de Moularés. Je ne peux pas te mentir. Te faire croire à un acte qui jamais ne se déroulera. Je t’ai laissé entendre que tu avais le droit aussi de lâcher prise. Je t’ai rappelé que malgré tout cet environnement affreux – car oui, je suis d’accord avec toi, on ne peux pas vivre dans ce mouroir, tu ne peux pas vivre là, moi non plus, eux non plus – ta vie t’appartenait et que tu pouvais décider de dire stop. Pour ne pas sombrer dans une décrépitude aussi mesquine. Maison de retraite. Maison de la mort bafouée.

Nous nous sommes tenus la main. Oh pas longtemps 30 minutes. Pas plus. Le temps pour toi n’a plus aucune signification. 30 minutes durant lesquelles tes joues se sont empourprées. Tu as ravalé tes larmes. Je l’ai senti à plusieurs reprises. Pendant que s’accumulait en moi une haine non pas envers toi mais envers notre société qui cloître les vieux qu’elle ne veut plus voir. Vieux en batteries. En attente de crémation. Vieux en batteries qui seraient sensés ne plus éprouver aucune sensation. Faux. Totalement faux. Une société qui laisse ainsi mijoter ses vieux, beaucoup trop vieux, entre 4 murs sans se soucier de leur droit à mourir est une société inhumaine. Qui ne respecte pas la vie. Ce que j’ai vu ne relève pas d’une quelconque humanité.

Nous nous sommes tenus la main pendant 30 minutes. Et j’ai ressenti une tendresse inouïe pour toi. Je ne t’avais jamais vu aussi sincère. Aussi démunie. Aussi douce. Aussi vulnérable. Aussi mûre pour mourir. Et tu ne veux pas mourir là. Ici. Dans cette ingrate maison de retraite. Comme tu as raison. Ce lieu est à l’image de ta vie. Ratée. Tu n’as pas de chance. Tu aurais du naître à une autre époque. Et être vieille à une autre époque. Une époque qui n’existe pas encore. Une époque où l’on ne rejette pas la mort. Une époque où on accueille la mort avec courage, sobriété et noblesse. Tu es perdue dans cette maison de la honte. Et je te comprends. Je suis aussi démuni que toi. Je ne sais pas ce que je peux faire. Tu as sûrement envie d’en finir avec tout ça et tu ne sais pas comment faire. Normal dans une maison où on maintient jusqu’au bout de l’horreur des vies que l’on cache en toute moralité.
Nous nous sommes tenus la main et je suis bouleversé de te savoir là bas. Tu es recroquevillée dans ta douleur de n’être qu’un corps sec et déformé. Dans ta tête tout se mélange. Mais tu sais, en revanche, que finir, là bas, dans cette maison au nom littéraire de « Chartreuse » est tout sauf normal. Nous nous sommes tenus la main et, tout mon amour, t’autorise à te laisser aller afin que ne s’éternise pas ce quotidien qui ne te permet plus d’être toi. N’attends pas que tes cernes deviennent encore plus noires. N’attends pas de fuir au fond de toi au point de ne plus reconnaître ton petit fils.

Nous nous sommes tenus la main. Un instant de vie inoubliable. Personne ne parle de la mort dans cet endroit. Tu as besoin d’être rassurée, ils ont tous besoin d’être rassuré. Car oui, cela sera ta dernière demeure. Et personne ne parle de votre mort. De votre droit à mourir.

Nous  nous sommes tenus la main et tu as le droit de ne pas vouloir continuer à sur-vivre dans ce réfectoire triste à mourir. Et ce n’est pas parce que tu étais une belle femme espagnole, une femme qui aurait pu être une des égéries d’Almodovar que je pense ça. Ce n’est pas ta déchéance physique qui me pousse à parler ainsi. C’est ta détresse. Ta détresse qui te donne des envies que personne ne veut comprendre. Tu as le droit, ils ont le droit, nous avons le droit.

Frédéric

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