Alors ce roman promis ? Bah un autre chapitre offert à la lecture, et…


En avril 2012, je m’étais engagé, ici même, après avoir proposé un chapitre d’un roman que j’avais commencé à écrire, à achever ce dit roman. Que nenni ! J’ai poursuivi l’écriture. Quelques chapitres supplémentaires mais le point final n’existe pas. Et n’existera pas. J’ai compris un chose. Je suis instinctif et profondément créatif dans l’instant. Entre temps, la peinture s’est immiscée dans ma vie. Elle a pris une place importante dans mes actes et mes gestes. J’y pense, j’agis, je peins. Cet art pictural m’a fait comprendre que je n’étais pas capable de me concentrer et de me consacrer à une création pendant des mois. L’instantanéité est primordiale. Elle implique le viscéral et l’humeur du moment. L’état émotionnel de la journée. Vivre avec des personnages, ceux du roman que je n’achèverai donc pas est insupportable. Ils me rendent fou et me déconnectent d’une réalité qui déjà me pèse. Ce n’est pas un roman que j’ai envie d’écrire. Mais des nouvelles. Des histoires courtes qui s’enchaînent et s’entremêlent me paraissent plus adaptées à mon équilibre mental. Et convenir à ma personnalité.

Pour que ces heures d’écriture passée à cheminer à écrire cette histoire qui n’aura pas de point final, je vous propose donc un autre chapitre.

Bonne lecture.

Vue d'un train "Toulouse-Paris", arrivée en Ile de France, décembre 2012

Vue d’un train « Toulouse-Paris », arrivée en Ile de France, décembre 2012

Chapitre 3

« Les voyageurs d’un train de banlieue de l’ouest parisien, plutôt désertés en cet après-midi d’août, peuvent apercevoir entre deux arbres fruitiers, un pavillon aux allures cubiques. Ses volets sont clos. Le bref jardin qui l’entoure est roux. Seuls des massifs de fleurs, à présent asséchés par l’haleine épouvantable de l’été, laissent penser qu’en d’autres saisons une main verte cajole ce bout de terre citadine. Rien d’anormal. Au cœur de la période estivale l’Ile de France est morte, un cimetière de bâtiments collectifs et individuels. La région est sous morphine. Seuls les touristes, par milliers, et les cars, par centaines, qui les baladent, fournissent un brin de vie. Les locaux sont entassés sur le littoral. Ce que les observateurs furtifs sont dans l’incapacité d’apercevoir dans la solitude banale de ce pavillon est qu’une femme est assise, depuis des heures, dans un fauteuil du salon. Ses pieds sont posés sur la table basse. Par intermittence, elle les balance dans le vide. Elle les aère. Peut être. Il fait si chaud. Elle est presque nue, un slip en dentelle pour unique vêtement. Ses seins sont encore fiers, leur silhouette n’est pas relâchée. Ils semblent crier leur besoin d’être caressés. La femme n’est pas d’humeur espiègle. Et puis en dehors de son fils, depuis combien de temps un homme, sexuellement légitime et potable, n’a-t-il pas franchi la porte d’entrée ? Des années.

Elles on filé comme détale la jeunesse, cet âge à la fois étrangement magique par ce que tout semble possible et fabuleusement ingrat par ce que l’on n’est pas mûr pour concrétiser. Au cours de ce temps furtif, se mêlent les idéaux les plus grandioses, les plus farfelus et les expériences les plus spontanées tant la vie est un carrefour d’inconnus. La suite est un refrain pour tous ; les premiers déboires sabrent les élans vigoureux et viscéraux. Le diplôme dans l’escarcelle sonne la fin de la récréation. Rares sont ceux qui s’enhardissent de construire  leur vie en sauvegardant leurs rêves. Tous happés comme des poissons dociles par le filet codifié de la raisonnable existence d’adulte. Travail. Famille. Immobilier… La femme divague sur ce parallèle entre son désert sexuel et sa jeunesse oubliée.  Elle se penche sur sa vie comme un chercheur dans son laboratoire, anxieux face à la lunette d’un microscope. Ce qu’elle y découvre la fait grimacer. L’échéance du demi siècle n’arrange pas le constat de son isolement. Elle s’y complait. Son cœur est desséché par l’absence de vie affective. Aridité des sentiments. Elle penche sa tête en arrière. Petite fille, elle adorait exécuter ce mouvement. Le visage devenait rouge cramoisi. Les picotements dans les yeux annonçaient  l’étourdissement. Sensation d’évanouissement qu’elle adorait. C’est pour cela qu’elle y jouait. Souvent. Même si maman me secouait et me traiter de petite imbécile. Dès que l’ambiance ne lui convenait pas. Adulte, elle perpétue cette manie. Pour contrer les angoisses. Elles sont accaparantes depuis 2003. Elle n’était pas pour autant des plus peinardes. Depuis son enfance, elle est emmitouflée dans un malaise tyrannique. Il joue le rôle d’un frêle châle qui protège de l’air, soudainement frais, à la tombée de la nuit. Ce malaise lui permet de dissimuler sa véritable personnalité. Vis à vis d’elle même. Comme l’a tant ressassé sa mère. Mieux vaux être discrète, ma fille, que de se faire remarquer, ne donne pas de l’importance à tes envies, cela ne t’apportera que du grabuge. Ses envies. Le terme même lui paraît complètement abscons. Elle est tentée de sourire. Presque. Avant qu’une douleur au bas ventre ne lui rappelle qu’elle doit continuer à fuir le fantôme de ses envies. Il paraît que 50 ans est un cap difficile pour une femme. Notamment pour les femmes envahies de regrets. Lourds. Ineffaçables. On revient rarement en arrière pour gommer et redessiner les contours de son histoire. Elle se sent lâche. Lâche de n’avoir pas su dire non. Dire non à sa mère quand, sans cesse, elle marmonnait à sa bouille de petite fille qu’il était impossible d’être femme et mère à la fois. Dire non à son mari quand il a imposé Gabriel. Elle crache sur son incapacité à choisir, à se positionner, à s’écouter. Changer d’attitude, à présent, lui semble être une chimère. La cinquantaine est comme un manège ; le pompon-ménopause tourne au-dessus des femmes vieillissantes. Peu nombreuses sont les candidates à tendre la main. A qui le tour ? Féminité qui part en vrille. 10 ans que son corps n’a pas était léché et pénétré. Par sa faute. S’obstiner à garder en mémoire. Ne pas tromper. Rester digne. Elle a bien appris sa leçon. Femme modèle, femme fidèle, femme vase, femme sans âme. Elle grelotte d’effroi. Ses pensées tourbillonnent tant qu’elle est secouée de nausées. Dégueuler ce passé qui n’est pas vraiment le sien. Succession d’expériences qui ne lui appartiennent pas vraiment. Elle a toujours opiné de la tête même si son cœur l’intimait d’envisager les situations autrement. Vivre dans l’ombre de soi même. Se nourrir des envies des autres. Faute de mieux. Sans sourciller. Un après midi d’août sur un fauteuil du salon cette femme s’apitoie sur ce qu’elle pense être un parcours lamentable.

La veille, elle est rentrée précipitamment de la Corse. La villa louée pour trois semaines était si paisible, si loin de tout. Arrachement. Vacances gâchées. Depuis qu’un taxi l’a déposée devant sa villa de Saint Cloud, elle n’a pas bougé. Elle n’est pas prostrée, elle est paralysée. Elle se sent incapable de se rendre à l’hôpital. Pénétrer dans la chambre de Gabriel et affronter son regard, lui dire quelques mots. Lesquels ? Elle n’a pas envie et ne trouve pas la volonté d’agir. Pour la première fois. Elle refuse. Elle a le courage de penser et surtout de décider différemment. Seule. Elle ressent un mélange de fierté et de gêne. Cette once d’admiration qu’elle éprouve vis à vis d’elle même la dérange. Non pas qu’elle n’accepte pas la prouesse étonnante dont elle fait preuve, mais ce changement d’appréciation est à vrai dire inadapté. Je suis une mère qui refuse d’aller voir son gamin de 23 ans à l’hôpital. En surface, elle est choquée. Honnêtement, elle éprouve une légitimité des plus justifiées vis à vis de son opinion. Gabriel et elle, ça n’a jamais fonctionné. Ils se sont tolérés. Nourrisson, elle n’osait l’effleurer. Son élan qu’elle désirait spontané se brulait au contact de son trac maladif. Les grands yeux noirs outre tombe, profonds illuminaient le visage angélique de Gabriel. Ses traits étaient d’une finesse exceptionnelle pour un bébé âgé de quelques mois seulement. Pas à la hauteur. Incapable d’investir le rôle de mère. Du jour au lendemain. Je me suis sentie immédiatement inapte  à être sa mère, il ne l’a jamais compris, ils n’ont jamais voulu se mettre à ma place. Gabriel. Enfant facétieux. Adolescent spirituel. Jeune adulte narcissique. Est-ce normal de se méfier de son enfant ? Être sur le qui-vive, en permanence est épuisant. Sa beauté arrogante, son aisance intellectuelle à faire pâlir les parents les plus envieux. Elle, sa mère, a toujours éprouvé cet enfant séduisant comme un sacerdoce. Le piège de la maternité. Suis-je maternelle ? Je ne sais pas ce que veut dire être une mère. Je n’avais pas envie d’être mère. Ce n’est pas plus compliqué que ça. Constat intolérable pour la plupart des gens. Une femme est naturellement maternelle. Corps programmé pour enfanter. Sensibilité exacerbée pour aimer sans fondement. Des sornettes !

17 août, 18H10, la femme est toujours assise. Elle parcourt l’intérieur de sa maison d’un regard vide. Naissent, hors de sa volonté, des rêveries matérialisant leur existence d’avant. Avant le drame. Avant la cassure définitive. La vie est diabolique parfois. La sonnerie de son portable casse net son road movie  nostalgique. Un numéro de téléphone fixe cherche à la joindre. Machinalement elle appuie sur la touche verte. « Madame Bedu, l’hôpital N. Votre fils Gabriel n’a encore reçu aucune visite depuis avant hier soir. Etant donné le contexte de son hospitalisation, il serait préférable que sa famille le soutienne. Je vous rappelle que les visites se font de 13H30 à 21H30. » La femme marmonne de vagues excuses, un avion en retard. Elle promet qu’elle viendra le plus rapidement possible avant de se raviser. « Vous insinuez que je refuse de voir la situation en face, mais voyons Melle, comment une mère pourrait-elle ne pas être au chevet de son fils quand il en a le plus besoin. Je suis effondrée Melle. » Madame Bedu raccroche nerveusement. Elle balance son portable sur le canapé. Elle crie tout le dégoût que lui inspire cette brève conversation téléphonique. Elle s’en fout. Elle est seule. Personne ne peut la juger. Elle s’est sentie attaquée. Prise sur le fait d’un déni maternel. »

Frédéric B.

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