Couleur de peaux


Seul dans une maison, je tourne en rond. Pas vraiment. Juste une succession de tours de manège. Rages obsessionnelles. J’attrape le pompon à chaque tour. Il faut croire que je suis chanceux dans la tourmente intra-psychique. Les idées tournent en rond. Rond de serviette. En bois. Mon prénom, précieux patronyme identitaire, y est sculpté. Industriellement. Mes idées ne me concernent pas. Elles sont la conséquence logique d’être né dans une humanité qui s’entête à tourner en rond. Loterie scabreuse des âmes ressuscitées sans fin dans l’humanité. Humanité prisonnière d’un cercle. Vicieux. Je ne peux m’extraire de cette humanité, je suis un de ses milliards de fils. Fils déçu d’une humanité dure, rigide, ostracisée. Les mamelles maternelles sont tantôt sèches tantôt dégoulinantes d’un fiel parfumé. Fragrance de miel acide. Putride. Pourtant, le miel ne pourrit pas. Il ne fermente pas. Dans les mamelles de l’humanité le miel tourne et vire. Il perd la douceur et l’onctuosité. Des mamelles de l’humanité quand elles ne sont pas taries, suintent un liquide mordoré et âcre. Ces milliards de filles et de fils, habitués à ne s’abreuver que de cette pitance, pauvres têtes de linottes, sont insensibles à l’agressive liqueur qui se répand dans leurs entrailles. S’immisce dans leurs neurones aseptisées. Ce fiel maternel est la peur. Peur. Chaque lettre, consonnes et voyelles sans distinction, agissent comme un anesthésiant. De cheval. Ils rendent somnolents toutes ces filles et tous ces fils de l’humanité. Peur. PEUR. P-E-U-R. Filles et fils sont assommés. Tous. Non. Presque tous. Des lueurs d’espoir. De vie. Un véritable coup de fouet aux fesses des filles et fils amorphes. Certains ne sont pas des têtes de linottes. Loin de là même. Certains sont des chenapans. Frivoles. Indomptables. Le miel acidulé n’atteint pas le tréfonds de leur coeur. Gaillards guerriers. Terribles indociles qui cherchent à réveiller leurs frères et soeurs embrumés. Sacrées canailles !

Main noire sur visage blanc, Photo de Nathalie Tiennot, photographe

Main noire sur visage blanc, Photo de Nathalie Tiennot, photographe

Je suis seul dans cette maison. Banlieue banale d’une ville qui, en son centre historique, l’est beaucoup moins. Telle est la progression capricieuse des cités anciennes. Anonyme et plutôt laide. Un dérapage incontrôlé d’un urbanisme qui fourmille dans tous les sens et qui ne se soucie nullement de l’harmonie architecturale. Ici Homme et Nature ne cohabitent plus. Là n’est pas le propos de ma tourmente. Je suis seul dans cette maison de banlieue et je ne sais que faire pour échapper à mes grappes de tourmentes. Elles fermentent à force de revenir. Sans cesse. Elles embouteillent mon cerveau. Une parenthèse. Il me faut un interstice. Je suis au bord de la crise. Pas de nerf. Une crise de tourmente. La tourmente est l’un des symptômes de la peur. Je ne veux pas de cette peur. Non. Elle ne m’appartient pas. Je décide de regarder un film. « Hairspray » de John Waters. Déluge de rire. Avalanche de musique et de swing. Des corps qui ballotent dans tous les sens sur des pieds agiles. Des rêves qui se réalisent. De la candeur. De l’insouciance. De l’énergie féérique. Des coiffures d’une insolence presque ridicule. Des choucroutes et des cheveux vaporeux. Des couleurs. Pleins de couleurs. Vêtements roses et verts. Des jaunes pisseux devenant jaunes ensoleillés. Couleurs juxtaposées, amalgamées. Un cocktail de joie criard et si délicieux. Frivolité. Tout est possible. Oui la mamelle de l’humanité sert un jus sucré d’évasion et de rêve sûrement accessible. En apparence.  Derrière cette radio crochet populaire des années 60, le rêve américain se heurte à la révolte des noirs qui rejettent la ségrégation encore en vigueur. Solidement emberlificoté dans l’ordre social. Les noirs sont interdits de radio crochet. Indélébile croyance que le noir est, par nature, absolument infréquentable. Et, il y a Tracy. Adolescente blanche. Dodue. Elle ne cache par ses formes redoutablement féminines. Opulentes et généreuses. De corps et de coeur. Les autres, toutes ces pipelettes maigres, la toisent, la gerbent des yeux. La grosse. L’obèse. N’est, à vue d’oeil qu’une pauvre fille sans danger pour les pimprenelles torturées par leur maigreur. Tracy l’obèse blanche et les noirs sont à mettre dans le même sac de jute : les rebus, les difformes. Les anormaux. Mais Tracy est pétillante. Elle bouge sa graisse avec une langueur et une énergie qui émerveillent. Elle s’en fout d’être grosse. Comme elle se fout d’être blanche. Tracy n’envisage pas la vie de façon binaire. Tracy est grosse et ça lui va comme un gant. Tracy est pour la fin de la ségrégation. Non pas par engagement politique. Tracy voit les noirs comme des êtres humains. Pas de couleur, pas de kilos, pas d’anges ni de démons. Tracy c’est la vie. La vie tout court. Sa vie c’est la danse. Et la danse se fout des couleurs. Tracy jouit quand son obésité fait onduler ses chairs généreuses au son du rock, du madison ou des voix enroués des chanteurs noirs. Tracy est amoureuse de la vie. Tracy se bat non pas pour s’enorgueillir d’une quelconque noblesse d’esprit. Non. Tracy absorbe la vie pour la transformer en étincelles de joie. Noir et blanc pour elle cela ne veut rien dire. Juste une couleur. Pas plus. Comme le rouge, le bleu, le jaune, le vert. La simplicité. Tracy n’a pas peur. Elle croit en elle. Elle voit la vie en couleur. Tracy a gorgé mon coeur de larmes. De joie. Et aussi d’amertume. Tracy n’est que l’héroïne d’une fiction. L’humanité n’est pas encore au clair avec les couleurs. J’aime la vie en couleur. Comme Tracy.

Frédéric B.

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