Que reste-t-il de la Vie ? Etiquetée comme précieuse, des doutes s’immiscent quant à la philanthropie de nos sociétés


« L’homme vit consciemment pour soi, mais il sert d’instrument inconscient pour la poursuite des buts historiques, communs à toute l’humanité » Léon Tolstoï, Guerre et paix.

Un feu de la Saint Jean, Dordogne, photo prise par Elsa Chaudun

La vie. Quel vaste pays ! Des vallons prospères, des sommets effilés, d’immenses plaines arborées, des déserts incandescents, des étendues d’eau claire ou poisseuse s’étalent dans des infinis impénétrables, des villes aux artères tentaculaires grignotent de virginales prairies, des couleurs aux nuances subtiles  colorent les explorations de ce pays nimbé de mystères, des obstacles et des pièges surprennent aux détours de virages en épingle, des précipices et des extases. La vie. La Vie. La majuscule ennoblit toujours. La majuscule saupoudre le mot et son sens d’une aura prestigieuse. Inclination au respect. La majuscule informe l’interlocuteur qu’il est en présence d’une éminence. Unique. Précieuse. Distinguée et distinguable. Pourtant les Vies se comptent en milliards. Une Vie. Des Vies. Leurs terminaisons ont toujours le même dilemme, qui souvent épouvante, la mort. La Mort. Le processus biologique de la masse corporelle s’éteint. A tout jamais. Poussières d’os. Disparition des substances vitales. Elles sont bouffées par la vermine souterraine. Ou léchées puis consumées par des flammes crématoires. La Vie ou le lent – parfois fulgurant – déroulement de la naissance à l’enterrement. Entre les deux évènements, les expériences s’accumulent, écorchent, façonnent, structurent hommes et femmes dans des identités multiples. Efforts courageux pour modeler une Vie réussie, récompensés par une Mort inévitable. A quoi bon ? Le jeu en vaut-il la chandelle ? Là n’est pas la question bien qu’elle puisse éclore dans les esprits échauffés par le découragement.

Pour l’humain, hormis quelques rares spécimens carrément âpres et froidement cartésiens, la Vie ne se limite pas aux seuls phénomènes biologiques et neurologiques.  Considérer la Vie à travers le prisme des molécules et autre kyrielle de liquides, substances, neurones, circuits musculaires et nerveux serait d’un ennui mathématique, abject qui ôterait le caractère soit disant noble d’une Vie. Spiritualités, philosophies, idéologies sont les élixirs délicats qui nourrissent nos croyances, individuelles et collectives ; la Vie est digne, importante, inestimable. Chaque humain est le représentant-réceptacle d’une Vie. A ce titre honorifique, chaque humain est par essence inestimable. Non, l’Homme ne se contente pas d’engouffrer des aliments dans son système digestif que ce dernier valorise, trie et de « chier » des amas de déchets rejetés par son organisme. L’Homme ne se contente pas d’aspirer de l’air pour ventiler sa machine cellulaire. L’Homme pense, il est harcelé par une ribambelle d’émotions, assailli par des sensations permanentes. Ses actes sont les fruits juteux d’élaborations mentales, parfois d’instincts surnaturels. Simples connexions nerveuses répondant à des stimuli anodins éructeraient les spécimens carrément âpres et froidement cartésiens. Soit. Laissez-nous croire que la Vie, celle qui habite l’humain est plus complexe et occulte que des branchements neuronaux ! Tant que les protagonistes des diverses obédiences  se déchirent sur le sens de la Vie, la Vie, elle, coule, se répand puis s’affaiblit, dans un cycle infernal depuis quelques décennies. Des vies nouvelles en pagaille dans certains hémisphères, des vies allongées et préservées dans d’autres. La Vie ne semble pas décidée à tirer sa révérence. Et les humains s’y accrochent plus que jamais. Et gambergent fort pour la maintenir.

Les inventions que l’on nomme habituellement progrès, se sont multipliées. L’Homme rejette la mort, repousse toujours plus loin sa finitude inéluctable en élaborant des outils d’une technicité de plus en plus pointue. Dans certains pays, il se protège, prospère, grossit, s’empatte dans un confort outrancier. D’autres se contentent de voler, à la petite semaine, les miettes d’une opulence inégale. Le progrès quoi qu’il en soit profite à toutes les Vies. Au détriment d’autres organismes vivants. De déséquilibres dangereux. Là n’est pas vraiment le sujet. Concentrons notre attention sur la Vie humaine même si toutes les autres formes de Vie sont tout aussi précieuses – ne sommes-nous pas dépendants d’une faune et d’une flore prolifiques et diversifiées ? – et observons d’un peu plus près la réalité de cette Vie absolument inestimable. Pas un parti politique, pas un courant religieux ou sectaire, pas une entreprise, pas un syndicat, pas une classe sociale, pas un seul individu, personne ne viendra affirmer ou oser susurrer ouvertement qu’il se fiche royalement de la Vie d’autrui. De la Vie tout court. Voilà un consensus des plus romantiques. Et mièvre.

Le dessein collectif serait donc de protéger l’espèce – ou son groupe d’appartenance –  de la mort . La motivation individuelle serait, avant tout, de sauver sa peau. A tout prix. Au risque d’empiéter sur l’équilibre de la Vie d’autrui. Anodines supposions. Réflexions nécessitant des tonalités pour ne pas sombrer dans un nihilisme improductif. Pourtant, en observant nos communautés d’Hommes, de gros grains de sable gâchent nos belles intentions philanthropiques.

Table, peinture à l’huile, 1962, Gerhard Richter, exposition « Panorama » Beuabourg

Observons brièvement nos comportements et nos choix. Nous nous horrifions à l’évocation du mot guerre. L’Europe panse encore les douleurs de sa seconde. Aujourd’hui, l’Homme européen a le privilège de regarder les violent conflits armés confortablement assis dans un canapé. Pourtant, des salariés, en France et ailleurs, gagnent et évoluent dans leur Vie en travaillant pour l’industrie des armes. Pensent-ils, ces honnêtes gens, dans leur labeur quotidien, qu’ils sont complices de l’anéantissement de milliers de Vies à travers le monde ? Nous nous exclamons, avec conviction, que toutes les populations à travers le monde et dans nos rues, bénéficient du droit universel à se nourrir et qu’il est honteux que des millions d’entre nous soient encore des crèvent la dalle. Pourtant nos poubelles regorgent de gaspillage, nos supermarchés, véritables cavernes d’Ali Baba, jettent avec mépris des tonnes d’aliments consommables. Prenons-nous conscience quand nous remplissons nos caddies et nos frigidaires que notre fréquentation passive dans ces consortiums de la bouffe contribue au déséquilibre mondial de la juste rétribution alimentaire ? Nous sommes altruistes et sommes persuadés que l’esclavage est une horrible erreur abolie, si il en était autrement, nous nous révolterions. Pourtant, tous les jours, en fréquentant les stations services, en utilisant toutes sortes d’objets technologiques, en nous habillant dans des enseignes identiques, nous faisons travailler comme des gueux d’autres Hommes qui ne bénéficient d’aucune protection humaine digne de ce nom. Pensons-nous à ces esclaves modernes qui sacrifient leur Vie pour que notre Vie de consommateur bienheureux soit confortable et douillette, ôtée de toutes taches ingrates ? Nous revendiquons la  citoyenneté par le vote, sésame de la démocratie, et nous votons pour des partis politiques qui n’ont qu’un seul mot à la bouche, croissance croissance croissance, socle d’un système à l’agonie, véritable bulldozer d’humanités. Pourtant nous allons voter en masse comme des moutons écervelés alors que leur programme sont des amas de mensonges ou de promesses qui seront vite oubliées. Depuis des décennies, le chômage augmente, les salaires stagnent, les prix des éléments essentiels au confort minimal – logement, nourriture, santé – s’envolent dans des sphères hallucinantes. Êtes-vous certains que ces hommes et femmes de pouvoir, gauche ou droite, sont préoccupés sincèrement par la qualité de votre vie ? En ont-ils vraiment les capacités d’ailleurs ? Avez-vous à l’esprit qu’en votant pour eux, vous condamnez la Vie de nombreux congénères dans le cheminement de leur existence, parce que les prix sont incontrôlables, que les minimums sociaux maintiennent dans la misère, que les soins médicaux seront bientôt un luxe, que les industries-fleurons disparaîtront car ils ont les pieds et poings liés par l’arrogante intelligentsia financière. Que de contradictions dans notre façon de vivre ! A croire que certaines Vies seraient précieuses quand d’autres seraient totalement sans importance, presque insignifiantes. Qui sait ? Il se pourrait que ,dans nos inconscients, nous le percevons ainsi.

Ces grains de sable sont non exhaustifs. Je ne les juge pas. Je constate. Les comportements de chacun ne sont pas là pour les contrer, ces fameux gros grains de sable. Bien au contraire. L’individualiste est plus imposant que le philanthrope. Alors pourquoi s’obstiner à se croire préoccuper sincèrement par la Vie. Nous nous soucions, chacun, de Notre propre Vie, de Notre propre vieillissement et de Notre propre Mort, sans aucun doute. Quant à celles des autres…

Pourquoi ne pas être collectivement honnête ? La Vie est sûrement précieuse du côté de chez soi mais elle, n’est qu’une virgule dans l’espace temps de la planète. En revanche, nous devrions avoir en tête, tout le temps, l’effet papillon.

Frédéric

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