Spasmes oniriques


Horizon et toits de Paris, vus de Beaubourg, Juillet 2012

Assis sur mon fauteuil voltaire, je laisse aller mon corps. Il s’affale moelleusement. Comme s’il voulait être absorbé par le bois, vieux de 150 ans. S’imprégner de son essence précieuse, de sa mémoire plus que centenaire. Mes pupilles sont statiques. Elles fixent la fenêtre. Elle reflète les fatras de mes chairs. Je suis presque nu. D’autres fenêtres, celles des immeubles du côté impair de la rue me font face. Là aussi, des existences flirtent avec des espaces confinés d’appartements tels que le mien. Plus ou moins grands. Existences protégées des regards curieux. Des rideaux, des cloisons, des accumulations décoratives d’objets sont comme des carapaces. Leurs intimités ne m’intéressent pas. Mes yeux restent vides. Sans émotion. Dépourvus de la moindre intensité. On pourrait me croire mort. Crise cardiaque. Corps figé dans l’attente de la mise en bière. Pourtant, je respire. Faiblement. Calmement. Sans effort. Je vois au-delà des façades. Au-delà de la Seine et de ses quais goudronnés. Mon esprit traverse le périphérique surchargé. Sans danger. Je suis un ectoplasme blafard. J’ai délaissé ma silhouette d’os dans le salon. Les automobilistes ne peuvent me distinguer. Je flotte. Et puis, ils sont trop agrippés à leur volant, trop accaparés par leurs tracasseries. Je flotte sur les capots ruisselants de bruines sales. Paris est gris ce matin. Et je flotte. Vers le soleil. Je traverse des campagnes calmes. Paisibles. Sans vie. Bois enchevêtrés. Fermes repliées sur elles-mêmes. Le soleil y brille mais l’affliction que j’y ressens rend mon passage encore plus vif. Rapide. Le soleil, ici, dans ses mamelons de natures franchouillardes m’irrite. On y sent la dépression latente, l’alcoolisme à fleur de foie. Je flotte. Au loin, les scintillements annoncent une mer. Ou peut être un océan.

Détail du tableau « Marine » de Gerhard Richter, huile sur toile, 1970, Expo temporaire Beaubourg

J’évite les plages. Surpeuplées. Des taches de couleur s’accumulent sur le sable. Maillots de bain et autres bikinis. Exhibition de corps blanchâtres. Ils vont rougir avant de rentrer dans leurs murs de ville. Je flotte. J’aspire les effluves salés. Je croise des cormorans. Ils sont libres. Et en colère. Le poisson se fait rare. Ils parcourent des kilomètres, éructent-ils, dans un cri furieux. Je flotte et les laissent m’injurier. Je n’aime pas le poisson. Je ne me sens pas responsable de l’appauvrissement de leur nourriture. Absolument pas. Je flotte. Mon état spectral s’illumine au fur et à mesure que je m’éloigne. Je flirte avec des cirrus dentelés. Ils s’amusent à dessiner des formes oniriques dans le ciel. Spectacle vivant de mouvements incessants. Ils semblent m’inviter à jouer avec eux. A me réfugier dans leurs habits de vapeur. Ils sont d’une blancheur presque immaculée. Leur humeur taquine me soulage. Ils me racontent la mémoire du ciel et la magie du soleil. Je flotte. Je flotte avec eux. Très haut dans l’azur. Je deviens bleu. Pour que l’on me confonde avec le ciel. Je flotte. Je ne pense plus à mon corps assis, là bas, loin, je ne sais plus dans quelle contrée. Je flotte. Légèreté. Douceur. Paix. Conscience de l’inconsistance inconsciente de l’agitation humaine. Ce qu’ils nomment avec préciosité, vie.
Je flotte. Encore. Je flotte.

Frédéric

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