Puis-je encore travailler ?


Pieux, Château Henri IV, Pau

Je suis allongé. Mon corps se prélasse sur un parterre douillet de couettes. Le tissu s’imprègne de la chaleur naturelle de mon corps. Mes cheveux s’emmêlent à l’oreiller. Il est plat. Il supporte souvent le poids de mon crâne. Je cherche désespérément le calme. Dehors, je les entends. Ils s’impatientent. Ils s’énervent. Ils s’excitent. Ils revendiquent leur incapacité à prendre du temps. Ils sont dans l’urgence. L’urgence de se garer, l’immédiateté de boire un café, l’adversité d’acheter alors qu’ils n’ont besoin de rien. Ils passent le temps pour mieux lui échapper. Ils fuient la lenteur, snobent la douceur, s’inventent d’incompressibles emploi du temps. Ils polluent la terre par leur stress de pacotille. Je suis allongé et je cherche à imprimer la sérénité dans mon coeur. Mais, mon coeur explose d’indignation. Je hais leurs énervements, leurs soubresauts d’impatience. Caprices de l’occidental. Course à la perte de soi. Marathon vain pour fuir son identité au profit de la stature sociale. En vain, je tente d’éloigner leurs nuisances sonores qui sont plus intolérables que le vent tempétueux dans des forêts d’arbres centenaires. Eux, au moins, dans leur plainte feuillue, dégagent une puissance ancestrale, cosmique. Dans la rue, les bruits sont inutiles, vides d’amour, vides de beauté. Ils sont bruits sans poésie. Et là, allongé dans ma couette, à même le sol, je gémis. Je gémis pour que cesse, enfin, leurs frénétiques mouvements absurdes.
Je ne peux plus m’insérer dans ce rallye temporel où le seul dessein et de gagner sa croûte, d’accumuler quelques centaines d’euros pour assumer une subsistance. Je ne peux plus faire semblant, j’ai enlevé mon masque de la commedia Del Arte. Je suis à nu. Mon visage est le mien. Mon coeur est pur. Mon esprit est serein. Je sais que je ne pourrai plus me lever tous les matins pour exercer un travail. Aliénation de l’homme par l’homme. Le travail n’est pas noble. Le travail avilit l’âme. Le travail nie le coeur. Le travail tue la créativité. Le travail morcelle le temps et donc la vie. La vie est courte. La vie exige de prendre soin de son rythme. La vie nécessite deux conditions existentielles : nourrir le corps et protéger le corps des agressions. En langage humaniste, c’est la capacité de manger correctement et de bénéficier d’un logement digne. Curieusement, le travail, haute distinction de l’identité sociale, ne permet plus de se nourrir correctement et de se loger décemment. Dans sa course folle à l’aliénation, manger et se loger sont devenus des luxes précieux qui seront bientôt aussi  inaccessibles qu’une Porche ou qu’une rivière de diamants. Anormalité absolue, absurdité acceptée. Ils acceptent ces règles intolérables.
Je ne peux plus. Je me respecte. Mon être est bien plus digne qu’un travail routinier, abscons. Une mère ne met pas au monde un enfant pour le condamner au travail. Le travail a été créé pour justifier une ribambelle d’injustices. Il a un rôle unique : une illusion de compétences et de place. Sans travail nous serions, soit disant, rien. Vides. Indignes d’intérêt. Creux. Sans valeur. Quel abus. Je ne peux plus. Je ne peux pas. J’ai compris une chose. La vie n’est pas le travail. L’expression gagner sa vie devrait indigner, réveiller les consciences et révéler des engouements de liberté. Je ne peux plus. Je ne veux plus accepter cette prison. Le travail justifie l’existence de l’argent. L’argent est un outil sans noblesse. Normalement. Non, en fait, l’argent détermine les valeurs intrinsèques d’une personne. Le travail et la rémunération qui en découle établissent l’intégrité d’un individu. Ils justifient son droit à vivre et les conditions de son droit à vivre.
Je ne peux plus ne plus prendre le temps d’utiliser à ma guise la totalité de mes sens. Je ne peux plus ne pas développer mon esprit qui se nourrit d’un temps qui n’est pas morcelé. Ils vont tous de plus en plus vite et jamais, ils ne prennent le temps de penser. D’élaborer. De s’écouter et d’écouter l’autre. Par ce qu’ils travaillent, ils ont le droit d’injurier, de crier, de klaxonner, de faire la gueule. C’est pour mieux expulser l’ennui qui en découle. Ne travaille pas mon enfant, tu deviendras quelqu’un. Tu deviendras toi même. N’écoute pas mon enfant, les pourvoyeurs et défenseurs du travail. Eux, ils ne savent plus que l’existence est d’une intensité extraordinaire. Ils se sont noyés dans la course au travail. Dans l’obsession de gagner sa vie. « Gagner sa vie » expression terrible. Vivre sa vie est bien plus loyal.
Je ne peux plus. Car, le leurre est enfin en cours d’effritement. Le travail a offert l’illusion d’une stabilité sociale, d’une ascension sociale parfois. Aujourd’hui, le travail est démasqué. Le travail est l’outil qui permet de rendre les masses amnésiques. Le travail est la colombe des magiciens fortunés. Eux, ils ne travaillent pas. Ils savent que le travail est une torture et un avilissement. Ils le font faire par d’autres. Des millions d’autres.
Je ne peux plus. Et, je ne travaillerai plus. Je vais, enfin me respecter et sûrement mourir de faim. Manger étant à présent exclu des droits universels de l’Homme. L’origine du mot travail est : un instrument de torture à 3 pieux. Qu’attend l’Homme pour cesser d’accepter la torture ?

Frédéric

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Une réflexion sur “Puis-je encore travailler ?

  1. beau texte…
    de par sa nature maso et/ lâche l’humain accepterait-il ce que tu appelles sa torture ?merveilleux terreau au religieux et mysticisme !
    c’est certainement une chance de s’en extraire… qui y parviennent : les rentiers, ceux qu’on appellent les artistes, certains marginaux, la plupart des psychotiques, les « courageux », les suicidaires…
    je n’appartiens à aucun de ces cas ; alors je travaille ! et j’essaie de vivre ma vie…
    jr

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