Extrait d’un chapitre d’un roman que je n’achèverai certainement jamais…


Chapitre 2

 

Ses mains sont crispées sur le volant. Les veines, sous la pression, gonflent. Expression d’un flot de sang effréné. Anormal. La semelle de son mocassin enfonce la pédale de l’accélérateur. Brusquement. La boîte automatique de la puissante berline adoucit la tension du chauffeur. Une Audi. Voiture bourgeoise. Incarnation subtilement ostentatoire d’une existence marquée par le sceau de la réussite. Son propriétaire est souvent décrit comme un dédaigneux qui l’ignore. Lui pense qu’il arbore un air plutôt raisonnable parfois un tantinet badin quand sa prospère condition expose son cœur à des embruns de fierté – je me suis battu, j’ai réussi, ils doivent le lire dans mes yeux, m’envier  – La voiture déboule de la bretelle  à vive allure et poursuit sa course sur l’asphalte. L’autoroute est déserte. L’horizon  saturé par les premiers ballons des Vosges est incandescent. Leurs sommets rondouillards cachent, pour quelques minutes encore, le soleil. Un soleil d’été lourd, généreux. La chaleur va être collante. Caniculaire. Le chauffeur ne regarde pas cet éveil quotidien. Répétitif et naturellement magique. Il se concentre. Les yeux fixes sont hypnotisés par la langue de goudron, lisse, interminable. Il est en colère. Une colère immense. Elle défie son flegme habituel. Ingérables sont les vagues de fureur qui l’assaillent, continuellement, depuis la veille. Elles raniment des rancunes. De vieilles rancunes enterrées avec acharnement, année après année, dans les zones les plus intouchables de son intimité. Un labeur difficile presque frénétique pour qu’elles soient inviolables. Par quiconque. Pour ne plus penser au dégoût que lui inspire son histoire. Avancer. Toujours. Ne jamais jeter un moindre coup d’oeil sur son passé – petit con, il n’est qu’un petit minable – pour être inébranlable. Ou le faire croire. Survivre. Arrangements de complaisance avec la réalité. L’argent permet l’édification de ces remparts de mensonges. Des apparences trompeuses accommodent des fragilités impossibles à assumer. Le visage du chauffeur est parcouru de zébrures rouges. Elles sont comme des coups de griffes. Il a chaud. Ses mains moites glissent sur le volant en cuir. Il brûle à l’idée d’être obligé d’affronter la situation. D’ici cinq heures. Tout au plus. Inutile de vouloir y échapper. Il a bien tenté une esquive, peu loyale certes, mais elle a commencé à crier – je ne savais pas qu’elle pouvait être aussi hystérique, elle fait peur – alors, il a abdiqué et assuré qu’il viendrai. Assumer son rôle. Il baisse la température de la climatisation. Un souffle d’air trop frais envahit l’habitacle. Il se décontracte. En surface. Sa femme ne supporte pas les changements brusques de température. Il le sait. Surtout à cette heure matinale. La perspective de la contrarier l’amuse. Brièvement. Sans avoir besoin de la regarder, il la visualise sur son siège. Engoncée dans un de ses tailleurs trop colorés, les yeux cachés derrière des lunettes de soleil trop grandes pour son visage de souris. Elle frissonne. Elle va bientôt lui dire sèchement qu’elle a froid, qu’il sait pertinemment qu’elle est frileuse, qu’elle est fatiguée de répéter des choses évidentes. Depuis tant d’années. Une litanie plaintive qu’il connaît par cœur. Il est capable d’en mesurer la longueur, le vocabulaire et le rythme. Elle emploie  toujours les mêmes adjectifs. Sur le même ton. Ce n’est pas de sa faute. Ce n’est pas une intellectuelle. Se cultiver ne l’intéresse pas. Elle répète en boucle les mots qu’elle maîtrise – qui la rassurent – Il s’en veut d’avoir appuyé sur le bouton de la climatisation. Il est las – je ne l’aime plus, je ne l’aime pas –  Las de leur couple. Ils ne sont unis que par un même nom. Un nom de famille. Le sien. A lui. En dehors de ce détail patronymique. Que partagent-ils ? Rien. Ils ne se voient jamais. Ils ne cherchent pas à se croiser un peu plus. Ni l’un ni l’autre. Prendre du temps pour s’attarder. Une soirée par semaine. Pas plus. Et se considérer. Juste un peu. Ils ont opté mutuellement, sans en parler, pour la stratégie de l’évitement. Accord tacite. Lâche mais pratique. Socialement consensuel. Il aimerait mettre dans ce constat un peu de tendresse. Il n’y arrive plus. Absolument plus. A la dernière minute, il aperçoit l’entrée d’une aire de repos. La voiture roule trop vite. Il ne réfléchit pas. D’un coup de volant brutal, il tente de placer l’Audi dans la bonne voie. Il se gare en urgence. Les pneus crissent fort. Il sort. Vite. Respirer l’air déjà tiède. L’odeur du parfum de sa femme lui a donné envie de vomir.  Subitement. Trop fleuri. Il supporte depuis trop longtemps cette fragrance. Tous les jours. Chaque matin. Ressentir la suavité de son odeur féminine. Depuis combien de temps n’ont-ils pas fait l’amour ? Il fait quelques pas. Sa démarche est aléatoire. Ne plus la voir. Quelques minutes. Après, il ira mieux.

La passagère ne bouge pas. Seuls ses doigts pianotent sur ses cuisses. Elle vient d’éprouver une panique de trop – il a voulu nous tuer, j’en suis certaine – Son cœur ne se calme pas. Il tambourine dans sa poitrine. Une sueur moite perle sur son visage. Chaude. Elle se mélange au maquillage. Elle oublie de l’essuyer. Son mouchoir est tombé à côté de ses talons. Il est chiffonné. Détrempé. Imprégné de larmes. Ses larmes qu’elle ne retient pas. Depuis hier. Elles coulent. Sans cesse. Sans atténuer son chagrin. La terrible nouvelle. Une voix au téléphone parle de l’être qu’elle chérit le plus. Qu’elle connaît le mieux. Mieux que quiconque. Se plaît-elle à croire. En s’en persuader encore. Même s’il est adulte. Et pourtant cet inconnu lui annonce une chose innommable. Monstrueuse. Elle est ébranlée. Tout lui semble fade, le soleil qui s’élève dans le ciel, sa boutique, ses clientes, son Alsace natale. Son mari qui vient de s’asseoir ne l’exaspère même pas. Elle n’a pas dormi. Elle a pensé à avaler un ou deux somnifères. A quoi bon ? De quel secours peut être  la chimie pharmaceutique quand un inconnu, à des centaines de kilomètres, vous demande si vous êtes bien Madame Angermüller Evelyne, mère de Wilfried Angermüller. Bien évidemment qu’elle est la maman de Wilfried – mon Wilfried – Quelle question ridicule ! La voix inconnue poursuit sa mission, sur le même ton monotone – exaspérant de lenteur, que lui est-il arrivé, je vous en supplie – et annonce la nouvelle. Non, non, ils ont certainement fait une erreur sur la personne. Son fils a un homonyme. Paris est si grand. Non, non, elle leur assure que Wilfried est un garçon – mon garçon, mon bébé – équilibré. Sain d’esprit. Avec certitude. Il ne peut pas avoir cherché à mettre fin à ses jours – à sa vie que je lui ai donnée avec tant de persévérance, d’amour – La voix inconnue s’est éteinte. Comme dressée à écouter les refus catégoriques qui ne peuvent admettre une réalité insupportable. Qui n’arrive qu’aux autres. Par surprise. Evelyne après avoir nié, avec brutalité, la tentative de suicide de son fils a raccroché le combiné. Elle s’est effondrée de tout son poids. Crise de pleurs. Intarissable. Elle est restée sur le carrelage froid du salon aménagé avec goût. Son goût. A elle. Salon dont elle se fiche, à présent, éperdument. Qu’elle souille de son chagrin. De sa détresse.

Le paysage qui défile, à nouveau, par la fenêtre, ramène ses pensées dans l’habitacle. Dix huit heures, déjà, qu’ils savent que leur vie ne sera plus jamais comme avant. Leur comédie familiale est sur le point de chavirer. Elle regarde son mari. Gunt et son crâne rasé ourlé de cheveux blancs. Gunt et son élégance arrogante. Gunt et son mutisme. Il n’a pas dit un mot depuis dix huit heures. Elle veut croire que c’est l’immensité de son chagrin comparable au sien qui le terre, ainsi, dans ce silence froid. Un silence hermétique et râpeux qui évince toute tentative de discussion.

Frédéric

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2 réflexions sur “Extrait d’un chapitre d’un roman que je n’achèverai certainement jamais…

  1. Ce serait bien dommage de laisser cela « en si bonne route »… on plonge drôlement bien dans cette tension, on en redemande, vraiment.
    Besos
    JM

  2. roman ou nouvelle, tu peux continuer… pour l’histoire bien sûr, mais surtout pour dérouler ce style si singulier de l’ex mouton noir… bien à toi – jr

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