Des petits papiers


Petits papiers propulsés, Technoparade, Paris 2011

Petits papiers propulsés, Techno Parade, Paris 2011

Je me réveille. Il est encore tôt. La lumière blafarde du jour naissant pénètre dans ma chambre. Eclaboussures sans éclat. Une mouette crie. Strident salut. Incongru. L’océan est à plusieurs centaines de kilomètres de l’arrondissement historico-branché dans lequel je squatte. Depuis près d’un an. Pourtant, les mouettes sont aussi rieuses qu’en bord de mer. Le matin, le mental encore engourdi, leurs ricanements me surprennent toujours. Exotisme sonore.

C’est un automatisme. Dès que mes paupières libèrent mes pupilles de l’obscure sérénité, j’allume la radio. Un rituel me permettant de me connecter aux autres. A cet extérieur social oublié durant quelques heures. Des voix sans visage, envahissent l’espace confiné de la chambre. Je n’irai pas jusqu’à dire que mon humeur du jour est influencée par le timbre de ces voix mais il teinte, malgré moi, la première heure de mon éveil. Une voix chaleureuse, posée, enveloppante et voilà le sourire qui déforme ma bouche, au contraire une voix nasillarde, agressive presque arrogante titille ma taciturne rébellion. Des raclements de gorge et une respiration forte achèvent mon exaspération. Je peux alors vociférer des injures qui n’atteignent que mes propres oreilles. Je me trouve ridicule. J’opte sans tergiversation pour un fond musical. Le chant et les mélodies ont ce quelque chose de cosmique qui apaise, régénère.
Pour être honnête, l’impulsion radicale qui provoque le changement de fréquence est induit par les paroles qu’échangent les voix. La puissance des mots, protubérances des idéologies de l’orateur. Ou de ses sournois desseins. Echanges sans couleur entre un journaliste et son invité. Convenus. Ils sont entre eux. Je me sens exclu de leur manège. Et tant mieux. J’ai rarement pris du plaisir à prendre place dans un antique manège. Ces manèges de chevaux de bois que l’on trouve dans le vieux centre des villes. Toujours la même vitesse. Toujours le même mouvement. En rond. La tête tourne et j’ai toujours envie de descendre. Leur petit manège matinal me laisse tout aussi sceptique. C’est vrai, les chevaux de bois sont jolis à regarder. Mais, le vernis qui fait briller leur élégante toison de bois s’écaille. Souvent. La magie est éphémère. La nostalgie plus coriace. Le manège quinquennal singe le cirque, cette année. Pas le cirque élégant et profondément artistique. Non, je parle du cirque vulgaire qui ne fait rire que par sa prétention à ridiculiser. Ridiculiser les spectateurs. Ridiculiser les animaux. Ridiculiser ceux qui sont sur scène.

Les matinales des radios participent, en boucle, aux numéros grotesques de la poignée de saltimbanques politiques. Ils sont hommes et femmes. Je les vois comme des satires. Le mot, l’unique, celui qui filtre à travers toutes les lèvres est élection. Election. Autant dire que depuis des semaines, même si mon premier geste est d’ouvrir mon ordinateur, c’est pour, directement, piocher dans ma bibliothèque musicale. Radios : « avancez jusqu’à la case Prison, vous ne pourrez en ressortir qu’après avoir fait le chiffre 6″. Le dé n’a toujours pas dévoilé le chiffre 6. Peut être qu’il n’y est plus, le 6. Jusqu’au 6 mai, c’est certain. J’écoute, réécoute, redécouvre mes musiques. En boucle. Pour ne surtout pas exacerber ma susceptibilité. Pas en si bon chemin. Je me sens bien. Après une nuit de sommeil. Courte mais sereine. Hors de question de me torturer avec les piètres prestations et les discours huilés des bons samaritains qui promettent, si nous glissons dans l’urne le petit papier portant leur nom, des monts et merveilles douteux.

Stratégie d’évitement. Sélectionner militairement les émissions radio. Ne jamais allumer la TV. Eviter, au mieux, tout article de presse parlant de près ou de loin de l’élection présidentielle française. Je me sens couper du monde. Nous sommes coupés du monde quoi qu’il en soit. Dans le monde, vu de la France, il y a les élections présidentielles françaises. Rien d’autre. Ou si peu. Même plus de crise (Le Mouton Noir parfois se glisse en moi, enfin son fantôme ! )

Petits papiers éparpillés et piétinés au sol, Techno Parade, Paris 2011

Petits papiers éparpillés et piétinés au sol, Techno Parade, Paris 2011

Alors voilà, je me protège car je vais bien. Dans ma tête. L’énergie est au beau fixe. J’ai le regard pétillant. J’ai confiance en moi. Pourquoi irai-je polluer mon état général par les diatribes de 10 hommes et femmes qui ne cessent de diviser les gens entre eux, selon leurs obédiences, leurs statuts, leurs couleurs, leurs âges, leurs pensées intimes, leurs aspirations profondes. Non, non, je n’en ai pas envie. Je cherche la communion quand ils prônent la distorsion. Je vais bien et je compte le rester. Je n’ai pas peur et je ne veux pas qu’il réactive cette émotion si difficile à combattre. Je vais bien et je n’ai pas besoin de leurs promesses infécondes pour avancer. Je vis. Sans eux.

Les élections se sont des heures de discours, d’images et de sondages et 45 secondes d’isoloir. Seul, le citoyen-électeur, dans un instant de solitude affectée introduit son petit papier à l’effigie de son idylle, souvent par défaut, un peu par culpabilité. Dans la solitude d’un isoloir, tout peut arriver. Parfois même jeter tous les petits papiers. Enveloppe vide. A voter. Bon citoyen.

Je ne prendrai pas de petits papiers. Je n’irai pas dans l’isoloir. Je ne serai pas un bon citoyen. Je continuerai à aller bien. Et le monde aussi.

Frédéric

 

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