Déconstruction des déterminismes au fond des casseroles


Premier témoignage de la catégorie « Tranches de gigot »

Je suis devenu un cancre

Gabriel* est un jeune homme de 26 ans. Né à Lyon, ses parents s’installent rapidement dans l’Hérault, dans un bourg de 5 000 habitants connecté à la grande ville* – Montpellier – C’est un enfant discret mais qui se marrait beaucoup avec son frère – âgé aujourd’hui de 23 ans – et deux ou trois amis. Sa joie apparente cache un spleen envahissant, quand je revois des photos de cette époque, une tristesse se lit sur mon visage. Plutôt timide, c’est aussi un très bon élève. De la primaire jusqu’à la 6ème, j’étais le premier de la classe. Ensuite, il reste sur ses acquis ; la 3ème est catastrophique. J’étais un vrai cancre ! Il a un goût prononcé pour les lectures, j’allais pioché des livres, comme ceux de Jiddu Krishnamurti et des vulgarisations de Freud bien que mes parents ne lisaient pas. Ses notes chutent de façon vertigineuse. Son comportement ne plaît guère à l’institution scolaire avec laquelle il est en rébellion. Toutefois, il poursuit ses lectures. Ce nouveau statut de mauvais élève le séduit, lui convient même, il me semble que j’ai tiré une grande satisfaction à vivre cette position là de cancre. D’être au fond de la classe lui a permis de ressentir une grande reconnaissance de la part de ses pairs. La place était bonne et surtout ne collait plus à mon image d’intello de service. Je suis allé là où je me marrais le plus, du côté des supposés fainéants, même s’il ressentait une certaine solitude. A partir de là, tu n’apprends plus rien et une révolte envers l’institution scolaire gronde et grandit.

A partir de la seconde, il entre en internat dans un établissement de Montpellier. Là, il poursuit son cheminement vers le bas. Il découvre dans le lycée, l’excitation de l’absentéisme, l’alcool et les filles. C’était un bordel monstre, le temps des fugues et des rencontres avec des mecs dans le business. Bien que Gabriel arrive à conserver la moyenne, c’est le redoublement et l’orientation dans la section électrotechnique. J‘ai rencontré la conseillère d’orientation et comme je ne savais pas quoi faire et que je m’en foutais à vrai dire, elle m’a proposé électrotechnique car il y avait plein de places et des débouchés dans le monde du travail. Il est bien évident que cette perspective ne l’a pas enthousiasmé d’autant que l’enseignement du français était quasi inexistant dans cette branche. Repéré comme un leader, il est viré à l’issue de cette deuxième seconde. Le spleen est toujours là, enveloppe sa peau.

Tu seras cuisinier mais Pierre Bourdieu intervient

Ses parents plutôt classiques et légèrement sécuritaires, le poussent à saisir sa dernière chance dans un BEP. Etant eux-mêmes issus d’une classe moyenne/populaire – père : technicien à la SNCF et mère au foyer – leur position a été pragmatique et logique : Gabriel devait apprendre un métier. Par défaut, il choisit la cuisine. Avant d’intégrer ce cursus, il se débrouille en faisant croire à un restaurateur qu’il était déjà diplômé, afin de travailler un mois. A la rentrée, il intègre donc le lycée professionnel. Au fil des semaines, il s’avère qu’il devient très bon. Il apprend vite et maîtrise avec minutie les apprentissages de cuisine. Par contre, il s’ennuie car le niveau scolaire est nase. Parmi les professeurs, celui de français et d’histoire – même si le nombre d’heures hebdomadaires lui semble ridiculeétait super ; sur le moment, il m’a redonné goût et m’a réconcilié avec l’institution scolaire car justement, il s’en foutait de l’institution, il avait une bonne pédagogie. Il fumait en cours, était très humain, passionné, impliqué dans ce qu’il disait. C’était un pessimiste ! Les stages qu’il effectue lui font prendre conscience que la cuisine est un milieu professionnel dur où les heures s’accumulent pour une rémunération peu valorisante. Le leitmotiv de la profession « Vous faites ça pour la passion ! » se rappelle Gabriel. Il précise la hiérarchie en cuisine est quasi militaire et dévalorisante. Deux ou trois essais m’ont rendu fou.

Parallèlement, Gabriel rencontre une fille avec laquelle il vit une grande histoire d’amour, intense à tous les niveaux, une lourde histoire de vie émotionnelle.

L’ingrate réalité du métier de cuisinier, la reconnaissance retrouvée du milieu scolaire associées à la passion amoureuse lui ont donné envie, pour la première fois, de construire. La rencontre, durant cette période, d’autres jeunes qui même s’ils faisaient les cons étaient inscrits dans un cursus scolaire classique, lui a permis d’envisager sa réalité et son avenir différemment. Par l’intermédiaire d’une de ses copines qui elle-même passait le bac, Gabriel découvre Pierre Bourdieu en lisant « La reproduction » . J’ai pris conscience de ma situation, c’est à dire que j’étais en plein déterminisme ; donc si je ne voulais pas être dominé, je devais me libérer de ce déterminisme là. Il prend alors l’initiative de s’inscrire au CNED – scolarité à distance – Objectifs : assimiler les cours de 1éré E.S et obtenir le bac de français tout en finalisant le BEP. Il passe les deux diplômes en juin. Il obtient 11/20 aux deux examens.

Apprendre, rencontrer, comprendre, faire la nique aux déterminismes !

A partir de là, Gabriel ne cessera d’apprendre et d’accumuler savoirs et expériences ; ses seules exigences sont que sa curiosité et sa nature passionnée soient comblées. Après avoir obtenu les deux diplômes, il sollicite un rendez-vous avec le proviseur du lycée qui est à côté de chez ses parents. Ce proviseur l’écoute et lui donne sa chance en l’inscrivant directement en terminale ES sans passer par la case 1ère. J’avais conscience de mon retard mais j’avais à coeur de le rattraper. Il a eu raison de me faire confiance – j’aimerais bien le revoir ce proviseur aujourd’hui – car dès le 2ème mois, j’ai réussi à être le premier de ma classe. Je me suis réconcilié avec le système scolaire. J’ai décidé d’utiliser ma révolte comme un moteur et non plus comme un rejet de l’institution. Un pote de classe lui parle de la prépa ; je ne savais pas ce que c’était, se souvient-il. Il décide de remplir son dossier. Lorsqu’il passe les entretiens, les réactions que provoquent son cursus atypique sont à l’image des déterminismes qu’il veut combattre. Une fois encore, il est soutenu par une personne qui reconnaît en lui sa persévérance. Lors de l’entretien, j’étais face à deux profs, le plus jeune ne voulait pas que je soit intégré, il était ironique et pédant alors que le plus âgé m’a soutenu car il voyait en moi une ouverture de la prépa à d’autres types de profil. Après avoir obtenu le bac avec une mention assez bien – j’ai merdé en économie alors que toute l’année j’avais une excellente moyenne -, il intègre la prépa à Nîmes.

Sa rentrée en prépa le bouleverse. C’était un gros choc, les autres jeunes étaient plutôt bourgeois, et déjà bien préparés. Ce fut un énorme choc culturel, j’ai beaucoup appris sociologiquement ! Ce nouveau départ scolaire correspond à sa rupture amoureuse.

Au cours de la première année de prépa, il tente le concours de Sciences Politiques à Paris. Le jeune prof qui ne voulait pas de moi et me détestait, c’est ouvertement foutu de ma gueule devant toute la classe quand j’ai parlé de ce projet. J’ai eu soudainement envie de replonger dans mes comportements du passé, de cancre, mais non ! j’ai résisté et j’ai utilisé cette colère comme énergie. Il a eu raison de tenter sa chance à Sciences Po car il a pu se rendre compte qu’il avait un handicap au niveau des langues étrangères qu’il ne maitrisait pas. Sciences Po n’a pas été possible pour cette raison essentiellement. Toutefois, il passe en deuxième année de prépa. J’ai ressenti une importante valorisation.

Ensuite, il intègre la faculté directement en 3ème année pour effectuer un double cursus : une licence d’économie/droit/gestion et une licence de sociologie pour laquelle il obtient une mention et une bourse du mérite. La sociologie est une passion. Au lieu de poursuivre en finance ou commerce, il choisit de nourrir cette passion. Il part au Canada pour effectuer son master 1. Durant cette année sur le continent nord américain, il apprend l’anglais et s’initie à la solitude amoureuse alors qu’il avait toujours eu besoin d’une relation auparavant.

Il regarde, un jour, « Chronique d’un été » de Jean Rouch et Edgar Morin. De cette expérience naît une passion pour le film documentaire. Il suit son intuition une nouvelle fois et remise à plus tard sa thèse en sociologie. Il intègre, à Lyon, un master 2 de réalisation en cinéma documentaire qu’il terminera par un stage de 6 mois entre le 3eme trimestre 2011 et 2012. Parallèlement, il se prépare a écrire sa thèse en sociologie car un fil conducteur relie toutes ses expériences et agit comme un leitmotiv : déconstruire les déterminismes.

Gabriel offre quelques réflexions sur sa trajectoire

Je ne suis pas un humaniste car je suis trop réaliste. Toutefois, je suis moins nihiliste qu’avant. La révolte que j’ai en moi, m’a conduit à ne pas accepter beaucoup de choses du monde. A présent, j’essaie de construire et de répondre à mes insatisfactions en observant pour comprendre le pourquoi et en ayant une action pratique qui passe par le film documentaire. Pour moi la réalisation de films documentaires est une anticipation pour agir différemment plus tard et une sorte de contemplation qui produit des effets.

Si le spleen a largement diminué, il est toujours là, il existe et nourrit ma révolte. Spleen et révolte sont des moteurs qui me fournissent des impulsions créatives. Je suis quelqu’un de raisonné mais aussi d’impulsif. Je ne suis pas stratégique et lorsque je découvre quelque chose qui me passionne, je fonce !

J’ai avancé sur un point important : quand j’étais ado, j’étais en quête d’une vérité universelle que je mettais en relation avec la question : « qu’est ce que l’Homme ? », cela m’a rendu nihiliste mais je ne le suis plus ! Les injustices, la société et les Hommes les construisent, donc nous pouvons aussi les déconstruire. Je pense également que je ne suis plus dans la recherche absolue du sens à donner à la Vie. Je crois plutôt que l’on peut se construire ce sens car il n’est pas universel. Pour moi, c’est une différence importante ; elle m’a permis de ne plus être dans une révolte de déconstruction et m’a mis à l’abri de la dépression. N’étant plus en recherche du sens, en niant le sens je peux donc me le construire.

Je lutte contre les déterminismes. Dans tout ce que j’entreprends, je me pose toujours la question pour savoir si c’est un déterminisme ou non. C’est pour cela que j’aime la rencontre, me confronter à des univers différents afin de comprendre. Ce dernier point est finalement aussi une passion !

* le prénom a été changé

* propos tirés de la discussion entre Gabriel et Le mouton noir

Recueilli par Le mouton noir

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